Affaire Dieudonné : peut-on rire de tout ?

Dieudonné (Crédits : Alexandre Hervaud, licence Creative Commons)

Quand la politique se fait juge et partie sur la liberté d’expression accordant aux uns ce qu’elle refuse à d’autres, la République n’est plus qu’une dictature déguisée et la démocratie une mascarade.

Par T. Matique.

En septembre 1982, Pierre Desproges avait déclaré sur France Inter : « Premièrement, peut-on rire de tout ? Deuxièmement, peut-on rire avec tout le monde ? À la première question, je répondrai oui sans hésiter. [À la deuxième question] peut-on rire avec tout le monde ? C’est dur… ». Il n’a pas hésité à faire un sketch « On me dit que des juifs se sont glissés dans la salle ? »  puis dans son sketch « Que choisir ? » à affirmer « Eh bien, pour être tout à fait franc, en 1940, j’ai longtemps hésité entre la Résistance et la collaboration ». Aucun scandale. Aucun procès. Pas d’intervention censurée. Pourtant, les propos étaient clairs et sans ambiguïté. Même son sketch « Rachid- Les rues de Paris ne sont pas sûres » n’a pas fait l’objet d’un lien de cause à effet, voire d’une riposte de patrie-autisme. Être la coqueluche des médias ça aide, ça vous donne du talent ou ça l’intensifie, ça vous donne le droit de dénigrer une communauté, de faire de la dérision sur des atrocités, et de faire l’apologie d’une autre communauté. Même Gainsbourg n’était pas en reste avec ses deux citations : « Qui a coulé le Titanic ? Iceberg, encore un juif » et « Juif : ce n’est pas une religion. Aucune religion ne fait pousser un nez comme ça ». Mais lui était issu d’une famille russe juive et était un provocateur reconnu. Inutile de fantasmer, Zemmour ne fait pas dans l’auto-dérision sur ses origines.

Force est de constater qu’en France, entre autres, les propos inqualifiables sont condamnables en fonction de ceux qui les prononcent au gré des valeurs collectives imposées par la politique de l’État et non par une décision personnelle propre à chaque individu, ni même en application de la loi. Au lieu de laisser faire la Justice, nous avons à l’heure actuelle un gouvernement qui mobilise tout le pouvoir législatif et les médias, puis fait politiquement pression sur un Conseil d’État qui est saisi et prend une décision en référé en à peine 4h30 en accord avec lui, un délai record pour, de plus, une décision sur des « risques » de trouble à l’ordre public. Une décision qui vient d’être confirmée à Tours et laisse augurer un maintien de la pression politique au détriment d’une justice sur le fond. La liberté d’expression condamnée, censurée, sans pouvoir se défendre, sans avoir été réellement jugée et sur le fondement d’un hypothétique risque. Nous avons assisté au rouleau compresseur du pouvoir exécutif et à ses effets sur le Conseil d’État. Un rouleau compresseur à la carte, qui était en panne pour Charlie Hebdo et ses caricatures de Mahomet, pour le site web « Résistance républicaine » et les propos tenus par Christine Tasin « L’islam est une saloperie et c’est un danger pour la France », etc.

imgscan contrepoints 2013-2562Quand la politique se fait juge et partie sur la liberté d’expression accordant aux uns ce qu’elle refuse à d’autres, la République n’est plus qu’une dictature déguisée et la démocratie une mascarade. Dans cette volonté d’ordre républicain et de respect de la dignité pourquoi ne pas avoir aussi interdit les derniers spectacles de Guy Bedos, lui qui dans son sketch « Paul Henri n’est pas méchant » avait dit « C’est pour ça que j’ai été très heurté par ce Thierry Paulin, là, le nègre homosexuel, qui en avait ratiboisé une vingtaine… Vu ses origines, il les aurait mangées encore… On aurait pu plaider l’alibi culturel… Mais là… Indéfendable… Quelle société absurde !... ». Lui aussi qui, dans son dernier spectacle inénarrable insulte Nadine Morano ? Parce qu’il ne pense pas ce qu’il dit ? L’État et les journalistes sont-ils aussi dans la tête des gens pour savoir si ils pensent ou non ce qu’ils disent ? Le fait est qu’il l’a dit et qu’il a toujours revendiqué son attachement à la gauche.Tout comme son fils, Nicolas Bedos dans sa publication « Indolence insulaire » sur le site de Marianne, où non seulement il est à la limite de l’insulte envers les militants de l’UMP, tant la parodie est grossière, mais de plus il  finit sont récit  par « Enculé de Nègre » puis persiste dans le dénigrement ciblé dans « Un voyage en Chirac » en parlant d’« Autochtones oisifs ». Là, le rouleau compresseur du pouvoir exécutif ne bouge pas. En fait, il faut être sympathisant socialiste pour avoir le droit de faire de l’humour noir et être publié par un nom républicain pour être forcement dans son droit. Un spectacle ou un écrit d’un sympathisant de gauche ce n’est pas du militantisme, ni de l’apologie de la haine. Ce sont des artistes, voyons ! Un humoriste et un polémiste. Et puis, comme l’a affirmé Guy Bedos pour se justifier de l’insulte faite à Nadine Morano : « On a fait une loi de jurisprudence qui s’appelle le droit à l’humour et normalement je suis protégé par ça… » Une façon de blanchir, par la même occasion, l’utilisation du « nègre ».

À deux poids deux mesures et quand la liberté d’expression est mise sous tutelle par un pouvoir exécutif, s’opposer à la censure d’un spectacle en revient, pour ces représentants d’un ordre moral socialiste, à cautionner le fond de certains propos, à contester l’ordre républicain, ou à être ignorant et inconscient sur l’ampleur de la barbarie de la Seconde Guerre mondiale. Si le rire est le propre de l’homme (Rabelais dans Gargantua), ce n’est plus sa propre conscience et sa propre morale qui déterminent le bien fondé de son rire, mais l’État. En fait, chacun de nous est considéré comme trop crétin pour savoir faire la part des choses et les libertés individuelles trop déviantes, selon la conception socialiste, pour s’exprimer sans tuteur. Il est vrai qu’à présent nous avons un cortège de comiques et de moralisateurs à l’Élysée capables de faire la part des choses ! Le sens de l’à-propos est si développé chez eux qu’ils savent comment faire rire des représentants du Crif ; en évoquant le retour d’Algérie « sain et sauf » de Manuel Valls en précisant « C’est déjà beaucoup ». Il y a de quoi rire jaune, sans vouloir offenser les Asiatiques. Eh oui ! Il nous faut peser les mots au cas où ce qui était permis avant, ou du moins toléré, ne devienne une atteinte demain.

Au fond, ce rapport de force engagé par le pouvoir exécutif de l’État, avec l’accord du pouvoir législatif et le soutien de bien des journalistes, est non seulement une atteinte à la liberté d’expression car, implicitement, il hiérarchise la notion d’atteinte à la dignité, mais de plus il supplante le pouvoir judiciaire et le droit à la défense, il crée un clivage et des tensions entre communautés en intervenant politiquement et de façon combative en faveur de l’une d’entre elles, il condamne tout spectateur de leur cible et fustige tout détracteur à leur méthode. Tant de mobilisation du pouvoir exécutif pour un seul homme et tant d’exceptions face à d’autres personnes ayant des propos tout aussi condamnables selon les valeurs républicaines invoquées, et pour certains condamnés par la Justice, c’est de l’épuration idéologique, du conditionnement à la pensée unique, la leur. Quand le curseur socialiste permet aux humoristes sympathisants de porter atteinte à la dignité des noirs et des musulmans, tant d’acharnement politique transforme malheureusement leur cible en une victime pour bien des épris de liberté et de justice, même tous ceux d’entre eux qui désapprouvent ses idées et ses propos. L’expression de la désapprobation de propos haineux est fondée mais la violence politique du pouvoir exécutif, qui plus est sur une seule cible, avec l’aval du pouvoir législatif est contestable.

Les faits nous prouvent que, contrairement aux propos de Pierre Desproges, nous ne pouvons rire de tout, du moins 30 ans plus tard… Pas même des blagues de Hollande.

« … Bon ! Parlons d´autres choses ! Parlons de la situation, tenez ! Sans préciser laquelle ! Si vous le permettez, je vais faire brièvement l´historique de la situation, quelle qu´elle soit ! Il y a quelques mois, souvenez-vous la situation pour n´être pas pire que celle d´aujourd´hui n´en était pas meilleure non plus ! Déjà, nous allions vers la catastrophe nous le savions … Nous en étions conscients ! Alors, je vous pose la question, mesdames et messieurs : est-ce en remettant toujours au lendemain la catastrophe que nous pourrions faire le jour même que nous l´éviterons ? D’ailleurs je vous signale entre parenthèses que si le gouvernement actuel n´est pas capable d’assurer la catastrophe, il est possible que l´opposition s´en empare ! » (Extrait de Parler pour ne rien dire de Raymond Devos)