Du divertissement à la diversion

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Une telle querelle pour une quenelle, une telle couverture pour une aventure : nous sommes passés du divertissement à la diversion. Le temps des agitateurs révolu, voici venu celui des prestidigitateurs.

Pour Manuel Valls, l’affaire Hollande et Gayet relève de la vie privée. Je suis d’accord, mais le garde du corps du président qui achète les croissants est rémunéré avec de l’argent public, comme l’ensemble du personnel affecté à madame Trierweiler qui, si Julie Gayet est la nouvelle concubine du président, n’a plus rien à faire à l’Élysée

Loin de moi l’idée de reprocher ses amours à François Hollande. Ni de reprocher à Manuel Valls son souci soudain de la vie privée.

J’aimerais en revanche que ne soit pas seulement protégée la vie privée des uns, alors qu’on détruit celle des autres. Dans la nouvelle loi de programmation militaire, les citoyens peuvent être surveillés sans réel motif ; j’aimerais voir monsieur Valls se prononcer pour la vie privée de tous.

J’aimerais également qu’il se prononce pour la liberté d’expression, puisque son gouvernement soutient ouvertement la liberté d’expression d’associations féministes et que la mairie socialiste de Paris finance les FEMEN. Pourquoi Dieudonné n’aurait-il pas le droit de déblatérer ses billevesées sur le sionisme, le judaïsme et les juifs alors que les FEMEN sont encouragées à déblatérer leurs billevesées sur l’Église et les chrétiens ? J’ajouterais que Dieudonné – et notons que je défends ici sa liberté d’expression, pas ce qu’il en fait – raconte ses bêtises sur scène, lors d’évènements où de sombres personnages le convient et dans des vidéos, pas dans des lieux de culte.

J’aimerais qu’il n’y ait pas deux poids, deux mesures entre les représentants des citoyens (dont on protège la vie privée et encourage les idées) et les citoyens qu’ils représentent (dont la vie privée est menacée et la liberté d’expression restreinte).

Il est déjà assez ignoble que les citoyens soient contraints de financer des idées qui ne sont pas les leurs, des individus qui agissent contre eux et des dépenses qu’ils n’approuvent pas. Pourquoi financer les dépenses de campagne de partis dont nous abhorrons les idées ? Pourquoi renflouer des journaux que nous ne lisons pas ? Pourquoi financer des syndicats qui détruisent l’emploi à force de ne rien comprendre au fonctionnement d’une entreprise et de mépriser les aspirations des employeurs et des employés entre qui ils sont en théorie un intermédiaire éclairé ?

Que dire des incitations à Léonarda à rester en France alors qu’on en repousse des industriels comme Mittal et qu’on fait fuir nos entrepreneurs et les investisseurs potentiels ? Que dire de la promotion de l’égalité hommes / femmes dans tous les domaines alors que l’égalité de tous devant la loi et devant l’impôt sont constitutionnellement garantis et ne sont pas respectés, que ceux qui votent les impôts n’y sont pas soumis ?

À la fois tant et si peu. La situation est lamentable, les analyses qui en sont faites (ou plutôt leur absence) sont pitoyables. Tout le pays semble s’être lancé joyeusement dans une initiative transverse de nivellement par le bas, sans que personne n’ait l’idée ou ne puisse s’y opposer. Nos hommes politiques sont minables et clairement incompétents, à peine comprennent-ils approximativement l’idéologie qui guide leur action. Nos journalistes sont dénués de tout sens critique et de tout sens des priorités, sans même évoquer une capacité d’analyse sous le zéro (les analyses médiatiques apportent moins que l’information brute). Nos intellectuels se confortent dans leur microcosme et leurs poses sans faire avancer la réflexion ; ils sont les meilleurs avatars de leurs idées creuses.

Et nous, citoyens, nous laissons faire ; nous nous affublons parfois d’accoutrements sympathiques et lançons des mouvements de contestation qui ne visent qu’à renforcer ou protéger notre confort de vie, sans jamais nous demander s’il n’y a pas plus à faire avancer, s’il n’y a pas plus de choses à changer pour vivre des vies plus heureuses. Les seuls à s’engager sont les lycéens conscientisés par des syndicats étudiants qui détournent l’argent des étudiants qui pourtant ne roulent pas sur l’or, et les salariés conscientisés par des syndicats répugnants qui n’ont jamais dépassé leurs réflexions lycéennes – si tant est qu’ils aient un jour réfléchi.

Mais il serait discutable de reprocher à des citoyens qui sont plus les victimes du système que de réelles parties prenantes leur incurie sans mentionner l’absence d’une réelle élite en France. Il existe certes des individus qui jouent le rôle d’élites, font figure d’élites et se considèrent comme tel ; parfois parviennent-ils même à être considérés comme tels. Mais peu en ont la carrure.

C’est ainsi qu’on s’intéresse plus aux aventures en scooter d’un président médiocre ou à la censure d’un humoriste qui fonde une partie de son discours sur la censure. C’est ainsi que nous sommes passés du divertissement à la diversion.

Le montant des aides à la presse et la chute des ventes des principaux quotidiens ne sont pas aussi surprenants que le nombre de tirages encore écoulés. Quand ils ne parlent pas d’une histoire de queue ou de quenelle, les journaux enfoncent des portes ouvertes ou s’efforcent de déformer consciencieusement la réalité, donnant tout crédit à des experts qui maîtrisent mieux la falsification et le raccourci que leur sujet comme Thomas Picketty.

Ainsi, personne pour relever cette phrase du Président :

S’exprimant en son nom propre et non en tant que président de la République, François Hollande a « profondément déploré les atteintes au respect de la vie privée auquel [il a] droit comme tout citoyen », ajoutant examiner « les suites, y compris judiciaires, à apporter ».

Il s’exprime donc en son nom propre (comme s’il avait autre chose de propre que son caractère virginal) pour demander le respect de la vie privée auquel tout citoyen a droit, c’est-à-dire :

  • la capture en temps réel d’informations et de documents le concernant (qui « peuvent être recueillis sur sollicitation du réseau et transmis en temps réel par les opérateurs aux agents mentionnés ») par les services de l’État, auprès aussi bien des hébergeurs que des fournisseurs de service,
  • la capture ou la requête des informations ou documents le concernant par les services de l’État, en plus des données de connexion.

Une vie privée qui fait rêver : l’État a le droit de tout savoir, mais pas les citoyens. Les agents du fisc et la police de la pensée doivent être mieux informés que les lecteurs de Closer, la transparence doit être à sens unique pour arranger les affaires de ceux qui sont du bon côté de la barrière.

François Hollande a passé sa vie au sein des administrations et de l’appareil public, vit de l’argent public (ainsi que, sans doute, des quelques mallettes sur lesquelles son pouvoir lui permet de mettre la main) et passe plus de temps à prononcer des discours qu’à réfléchir. Il n’en a pas moins le droit à une vie privée, certes. Alors, qu’il se pose la question : préfère-t-il qu’on parle de sa prostate ou autres organes, ou de ses médiocres résultats ? Préfère-t-il qu’on s’inquiète de sa sécurité ou de l’insécurité qui règne en France ? Préfère-t-il qu’on parle de sa relation avec Julie Gayet ou du statut de Valérie Trierweiler ?

Car il faut bien comprendre que tout cela arrange bien le gouvernement, et ce n’est pas anodin. En donnant autant d’importance aux amours du président, on efface son bilan et concentre l’attention sur les courbes de Julie Gayet plutôt que sur celle du chômage. En faisant de Dieudonné un dangereux avatar de la contestation du système, on décrédibilise la contestation du système ; et plutôt que de défendre une contestation légitime du système, ses fans se défendent de contester le système et revendiquent de pouvoir rire de tout.

Rions de tout, et rions à gorge déployée ; amusons-nous de nous voir ainsi captivés par la médiocrité, otages de notre propre curiosité malsaine et de notre paresse intellectuelle. Rions aux raccourcis, sourions aux débilités gouvernementales et à l’incompétence crasse des élus ; gargarisons-nous de voir ainsi dévoyés démocratie et citoyenneté. Applaudissons les atteintes à la liberté d’expression et le gaspillage permanent d’argent public. Pourquoi ne pas organiser pour cela de grandes festivités ? Heureusement, nous pourrons bientôt trouver d’autres divertissements, ou d’autres diversions, lors des Jeux Olympiques en Russie qui donneront lieu à des analyses d’une rare profondeur de la situation géopolitique mondiale et des performances de nos athlètes préférés. À défaut d’avoir du pain, sachons apprécier les jeux.