La sécurité et la justice, oui, mais pour chacun de nous

Prison (Crédits kIM DARam, licence Creative commons)

L’idée que les hors-la-loi sont aujourd’hui mieux lotis que les honnêtes citoyens résiste-t-elle vraiment à l’analyse ?

Par Nils Sinkiewicz.

prison

Une analyse « personnelle », « iconoclaste » : c’est en ces termes que le général Bertrand Soubelet présentait, le 18 décembre dernier, son point de vue sur la délinquance et l’angélisme de notre système judiciaire. Le n°3 de la gendarmerie montre notamment du doigt le décalage entre des interpellations en légère hausse et des inculpations en forte baisse.

Ce « sévère constat » confortera les 76% de Français qui, d’après une étude CSA réalisée en mars 2013, réclament un durcissement des peines. Bien sûr, le sentiment d’injustice ressenti par les victimes n’est pas moins compréhensible que celui d’insécurité. Mais l’idée que les hors-la-loi sont aujourd’hui mieux lotis que les honnêtes citoyens résiste-t-elle vraiment à l’analyse ?

La persistance des lieux communs sur le laxisme judiciaire dépasse la simple hypocrisie politique. Quand la droite qui salue aujourd’hui le franc-parler du général Soubelet défendait hier les peines plancher contre Madame Taubira, elle ne voulait pas seulement faire oublier sa propre contribution au mal dénoncé : elle se faisait le porte-parole du mécontentement populaire.

La solution carcérale est en apparence frappée au coin du bon sens. Ceux qui la défendent invoquent la sagesse populaire contre l’angélisme des élites. Dans ces conditions, difficile de suggérer des alternatives à l’incarcération sans susciter l’ire des réalistes auto-proclamés. Ainsi le témoignage d’un conseiller d’insertion et de probation paraitra-t-il toujours moins convaincant que le « constat sévère » d’un général.

Force est de constater que si le général Soubelet n’apporte rien de nouveau à la réflexion sur les faiblesses de la justice française, son analyse conforte les Français dans l’impression qu’il y a trop de voyous en liberté et pas assez en prison.

Cette croyance que la prison est la sanction la plus juste et la plus efficace en termes de prévention coexiste avec l’impression qu’en plus de coûter cher à la collectivité, les détenus ont une vie relativement agréable eu égard au mal qu’ils ont fait. La hausse continue du pourcentage de Français favorables à la peine de mort n’est peut-être pas tout à fait étrangère à cette idée que les voyous sont aussi coûteux en prison qu’en liberté.

Et il est bien là, le véritable scandale : non pas dans le laxisme que dénonce le général Soubelet, ni dans la réclamation de peines plus sévères, mais dans le fait que ces deux approches du problème, sous divers prétextes (moraux, budgétaires…), fassent prévaloir les droits des uns sur les droits des autres.

L’étude de l’Ipsos commandée par le gouvernement Fillon et dont Christiane Taubira révélait l’existence en 2012 a certes montré que de nombreux Français (64%) croyaient aux vertus de l’aménagement de peine. Mais ils sont probablement tout aussi nombreux à considérer que les mauvaises conditions de détention font en quelque sorte partie du châtiment – les suicides (73 l’année dernière) étant quant à eux regardés comme les tristes effets secondaires d’un système certes imparfait mais nécessaire à l’ordre public.

Pour autant, on ne peut opposer aux droits de l’accusé ceux de la victime et de sa famille, puisque aussi bien les « voyous » que les « honnêtes gens » pâtissent de la confusion entre les fonctions régaliennes de l’État et ses fonctions économiques et sociales. Comment en effet interpréter l’insistance des Français sur la sécurité sociale quand la sécurité physique du citoyen est menacée non seulement dans nos rues, mais dans nos prisons ?

Autant dire que ce n’est pas la sécurité que prône le discours sécuritaire, mais la monopolisation de la sécurité par les bons citoyens aux dépens des mauvais… et au mépris de nos droits les plus fondamentaux. Car ce que nous faisons au plus pécheur des voyous, c’est à Madame Michu que nous le faisons.


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