« En quête de respect » : la quenelle comme symbolique de l’esprit « anti-système »

La quenelle est une intrusion du réel dans le monde politique.

Par Loïs Henry.

La "quenelle" de Samir Nasri.
La « quenelle » de Samir Nasri.

 

Le grand philosophe Samir Nasri  a récemment déclaré avoir réalisé une « quenelle » non pas comme signe antisémite mais comme symbole de lutte contre le « système ». Venant d’un joueur de football payé plusieurs milliers de livres par les Émirats, la remarque est étonnante mais très révélatrice de l’ère du temps. Ces réactions « anti-système » sont, à mes yeux, des plus inquiétantes. Les prochaines élections devraient en attester.

 

On s’est beaucoup attardé sur l’antisémitisme latent que l’on trouvait derrière la quenelle — comme pour rejouer l’histoire. Comme disait Marx, l’histoire se répète toujours : après le tragique, on observe la farce. Les « experts » bataillent : nazis, pas nazis, Auschwitz, pas Auschwitz ? Si personne n’a l’air de s’accorder sur cet antisémitisme, tous les « quenelleurs » se sont justifiés de leur geste en rejetant l’antisémitisme et en mettant en avant leur rejet du système. Si toute attaque contre la communauté juive doit être impérativement condamnée, et surtout réprimée, il semblerait que ces spécialistes soient passés à côté des enjeux levés par la quenelle et revendiqués par tous les fans de Dieudonné. Cette lutte semble menée contre un ennemi, contre un adversaire mortel qu’il faut impérativement détruire (dans un esprit de dialectique un peu douteux). Il a un nom un peu obscur et même pas clair pour ceux qui le prononcent : le système. La « dieudosphère » semble convaincue, dans un libéralisme de comptoir, qu’il y a un système en place, qui opprime le faible au profit du fort, qui exclut le modeste des hautes sphères de la société, qui s’acharne contre le « bon peuple ». On pourrait m’objecter que les « dieudofans » sont, fort heureusement, encore peu nombreux et que cette tendance ne se décrit pas distinctement. Je répondrais à cela de manière très claire : le ras-le-bol fiscal et la révolte des bonnets rouges attestent eux-aussi de cet esprit anti-système. Si nombre de libéraux pensent, à juste titre, que les impôts sont trop élevés en France et que l’État n’a pas à exercer une telle pression sur les ménages et les entreprises, les « quenelleurs » remettent, eux, en doute l’allocation des dépenses de l’État, et donc, l’utilité et la nécessité même de tout impôt. Sur une vision mondiale du phénomène, les mouvements « Occupy Wall Street » des « 99% » contre les « 1% » ont le même impact et représentent le même malaise.

Dès lors, quand on en vient à croire que tout est fait par les « 1% » pour nuire aux autres, qu’on en vient à croire qu’une superstructure existe pour faire du surprofit sur le dos des plus démunis et qu’on remet en cause l’utilité même de l’impôt, c’est que le problème est profondément ancré dans la société et extrêmement inquiétant. Lors de la révolte des bonnets rouges, les spectateurs d’une chaine d’info en continu ont pu assister à une scène horrible dans laquelle le jeune journaliste de la chaine présent sur place se faisait littéralement agresser par les manifestants qui parlaient de lui comme de la « pute du système ». Ce mot revient sans cesse dans la bouche d’un plus grand nombre d’individus sans que l’on comprenne trop pourquoi il s’est ainsi imposé et surtout, sans que les pouvoirs publics ne prennent conscience du problème. Je crois qu’il faut comprendre que le problème politique que nos sociétés traversent est structurel et que sa résolution ne passe pas par des mesurettes et par des réformes d’ajustement, dont l’objectif est de tout cacher derrière le tapis en priant pour que personne ne fasse le ménage trop vite, mais par une transformation totale du politique.

C’est parce que l’UMP est absolument incapable de tirer les leçons des mouvements de contestation que je pense qu’elle sera balayée aux municipales. Le Front National entretient lui-même la lueur de la lutte anti-système avec la popularisation du fameux « UMPS » regroupant ensemble deux partis, pourtant antagonistes sur de nombreux points, pour mieux laisser la plèbe hurler au « bonnet blanc, blanc bonnet ». Le Front National, absorbé par ses ambitions démentes, n’a pas compris qu’au pouvoir, il rejoindrait vite les partis institutionnels dans la classe des « partis du système ». L’UMP a cru que les mouvements de contestation contre Hollande étaient uniquement destinés aux socialistes et à leur politique sans comprendre qu’elle était tout autant rejetée par ces gens qui agiraient de même si l’UMP était au pouvoir. L’UMP peine à établir une opposition crédible car elle ne parvient pas à saisir que le politique se fait désormais sans elle, qu’elle perd chaque jour plus de poids politique et que de nombreux citoyens considèrent que « le système ne veut pas d’eux, donc ils ne prennent plus part au système ». Cette situation est très inquiétante pour le monde politique français et il est sidérant que personne ne semble prendre la mesure du danger que cela représente pour la démocratie. La démocratie meurt de l’absence de légitimité qu’elle semble porter, elle meurt quand le principe du « chaque voix vaut l’autre » est remis en cause avec l’idée qu’il existe une superstructure qui règle le politique quoi qu’en dise le citoyen. Dès lors, l’UDI aussi ne parviendra jamais à proposer quoi que ce soit qui tienne debout car elle est condamnée à être un « parti du système » de par son positionnement pro-européen, l’Europe étant vue — en partie à cause du manque de démocratie européenne et du peu de respect que l’Europe accorde aux souverainetés nationales — comme la matérialisation de ceux qui établissent ce système. C’est pour ces raisons que l’UMP et l’UDI prendront, à mes yeux, une raclée aux prochaines élections et qu’il faut s’attendre à voir l’extrême gauche (qui propose une VIe République, cela n’a guère de sens mais cela laisse penser qu’il va y avoir du changement) et l’extrême droite prendre des points mais surtout constater une abstention record.

De plus en plus de Français parlent des « politicards qui ne pensent qu’à s’enrichir sur le dos du contribuable » et on peut constater en effet que de nombreux barons locaux sont installés partout en France. Les « quenelleurs » n’ont plus confiance en leurs possibilités de « mobilité sociale ascendante nette » (en gros, l’ascenseur social semble en panne) et ont l’impression que leur voix ne compte plus, qu’il n’y a plus de démocratie directe. Peut-être que le problème de la Ve République est qu’elle ne parvient plus à intégrer les masses dans le champ politique (est-ce une conséquence des lois de décentralisation de Mitterrand ?). Si elles élisent le Président de la République, elles ont l’impression de ne plus avoir de pouvoir sur le politique pendant les cinq années qui suivent et c’est peut-être tout le sens de la quenelle. Le Conseil régional, le Conseil général, les cantons, les circonscriptions, tout cela n’a que peu de sens auprès de nombreux Français qui voient en ce découpage administratif plus du « fonctionnaire bien payé » qu’une expression de la démocratie.

La raison en est que le local n’intéresse plus, que les politiques locaux n’ont aucune emprise ni même aucune connaissance de leur propre terrain pour la grande majorité. Ils « s’embourgeoisent », ils se « nationalisent ». Aujourd’hui, un député n’est pas un représentant de sa circonscription, il est le représentant d’un arsenal national qui se positionne ou dans la majorité, ou dans l’opposition. Il ne vote pas pour l’intérêt de ses électeurs mais il se fait élire pour être présent sur le plan national, comme un faire valoir. La raison principale de cette centralisation du politique dans un régime qui s’est décentralisé réside peut-être dans les nouveaux moyens de communication qui sont centrés sur le monde politique : les chaines d’info en continu et twitter. Le centre du politique est la petite polémique, le politique s’exprime aujourd’hui en 140 signes et hors de tout contexte. À ce compte, il faut chercher à faire le « buzz », il faut s’inscrire dans ce qu’on pourrait appeler, comme c’est dit dans le langage courant, la « politicaille » qui énerve tant les Français. Le monde politique semble s’enfermer dans un monde à lui et se désolidarise du monde réel, un peu à la manière de ce que la finance a connu avec internet et les nouvelles technologies. Le monde politique croit aujourd’hui que la vie des gens, que les grands enjeux se jouent sur twitter et sur les chaines d’infos en continu alors que ces deux réseaux de communication sont utilisés quotidiennement par les mêmes acteurs du monde politique. Les Français qui cherchent à boucler leur mois accordent souvent bien peu d’importance à la petite phrase ou au « dérapage » du député de tel petit département mais ils aimeraient que ce député écoute plutôt leurs problèmes. Au fond, la quenelle c’est peut-être ça. Un moyen trouvé par certains pour utiliser cette sphère politique, qui se détache du réel et qui dialogue avec elle-même, en faisant le « buzz » à travers une photo qui se propagera sur tous les réseaux du politique. La quenelle est, au fond, une intrusion du réel dans le monde politique. On a trop vite voulu croire que twitter et les chaines d’info étaient la nouvelle télévision et la nouvelle radio.

Quand le politique crée des réseaux de communication qui ne communiquent qu’avec lui-même, il perd le contact avec le peuple. Ce dernier est alors enclin à croire qu’il y a un « système » qui tourne tout seul, qui tourne sans lui et qui ne veut pas de lui. Le sociologue Philippe Bourgois avait étudié les banlieues new-yorkaises et avait remarqué que les populations étaient marginalisées du politique, qu’elles ne croyaient pas dans le politique et se pensaient ni voulues, ni désirées par le « système » que le champ politique représentait. Il avait trouvé un titre qui faisait le bilan de cette critique du système et de l’aspiration de ces individus : « en quête de respect ». La quenelle est peut-être la matérialisation symbolique de cette éternelle rengaine de ceux qui se sentent abandonnés par le politique.

N.B : Je condamne à titre personnel la pratique de ce geste que je n’utilise pas, ne croyant pas à l’existence d’un système mais plutôt à un malentendu entre le politique et le réel. La « quenelle » est évidemment aussi réalisée à des vues antisémites par une minorité qui doit être condamnée et combattue, mais je crois qu’il faut se garder de réduire le mouvement à une vaste répétition antisémite au risque de le renforcer et plutôt chercher à comprendre le malaise qu’il exprime.