Le retour du subversif ?

Les Français ne lisent plus la presse grand public, ne croient plus en leur président, ne s’indignent plus au moindre haussement de sourcils bien pensant. Sommes-nous à la veille d’un retour du subversif ?

Par Baptiste Créteur.

Notre époque a institutionnalisé la révolte.  Les tee-shirts à l’effigie de révolutionnaires célèbres mais méconnus, les associations de lutte contre et de défense de, les motifs de révolte aussi variés que les modes d’action ; la révolte est toujours là mais elle se modernise, et les images de filles aux seins nus dans une église marchent mieux que celle de moustachus en pull rouge sous une banderole CGT.

Mais la révolte institutionnalisée n’empêche pas la révolte montante contre les institutions. Les expressions consacrées font mouche, entre des médias qui ne nous disent pas tout et des politiques tous pourris ; les affaires révèlent la consanguinité entre le monde politique et le monde des affaires ; et les scandales le deviennent vraiment parce qu’ils sont classés sans suite, une corruption chassant l’autre.

Les révoltés ont d’ailleurs du mal à se trouver des motifs de lutte originaux. Avec le succès qu’on sait, l’État mène depuis des décennies la lutte contre le chômage ; manifester et grogner pour l’emploi, c’est le conforter dans la nécessité de son action, et il répondra à la nécessité comme d’habitude : des discours mous, et des moyens.

Si le libéralisme est aujourd’hui si difficile à défendre, c’est que la politique est le lieu d’affrontement des bonnes intentions et des grands projets de société là où la liberté est le moyen pour tous de poursuivre ses propres fins. Elle devient de fait un projet en soi, le projet d’individus libres dans une société libre, mais l’étatisme a remporté la victoire en imposant l’État comme mode d’action unique : ne rien proposer pour lutter contre le chômage, c’est laisser faire, presque approuver le chômage, voire le vouloir.

Les raisons pour lesquelles il est si difficile de défendre le libéralisme sont les mêmes raisons qui expliquent l’échec du collectivisme : les individus font leurs propres choix. Il peut paraître cruel de laisser les hommes à leur propre sort, mais il est pire de les lier tous entre eux : mieux vaut que chacun assume ses propres erreurs que d’être tous obligés d’assumer les erreurs des autres.

Et d’une façon générale, erreur ou non, devoir renoncer à une partie de ses propres ressources pour les employer aux projets des autres revient à nier le choix de l’individu ; la liberté d’être d’accord n’en est pas une si on n’est pas libre de ne pas être d’accord.

Et il est difficile de revendiquer son désaccord aussi bien avec les moyens qu’avec la fin. Parce qu’ils pensent que seule la création d’emplois évite le chômage, et que la création d’emplois ne peut être décidée dans un bureau politique mais doit correspondre à un besoin réel donc émaner des entreprises, les libéraux s’opposent à des politiques de lutte contre le chômage ; d’autant plus que ces politiques consistent à créer des emplois non productifs, en détournant des ressources présentes ou futures vers des activités moins utiles que ce à quoi elles auraient pu être utilisées sinon.

Sur tous les plans – des principes éthiques et moraux aux réalisations concrètes – le libéralisme est viable, cohérent et pertinent, mais inaudible ; inaudible car il est ancré dans le réel alors que tous les autres systèmes de pensée en refusent la tyrannie.

Les constructivistes veulent changer la nature humaine. Les keynésiens refusent l’existence d’un temps plus long qu’un mandat politique et affirment qu’il faut les remercier si on croit sortir de la crise et ne pas leur en vouloir si demain la situation empire. Les socialistes veulent répondre séparément aux questions de la création de la richesse et de sa distribution. Les collectivistes veulent aider les hommes à atteindre les objectifs communs qu’ils décrètent pour eux.

Mélange de tous ces travers, la social-démocratie refuse de se voir affublée de qualificatifs qui ne correspondraient pas à l’idée qu’elle se fait d’elle-même. L’alternance et la liberté d’une presse subventionnée lui évitent d’être totalitaire ; l’existence (même théorique) de contre-pouvoirs l’écarte de la dictature ; la religion d’État, au moins réchauffiste et souvent républicaine, n’est pas perçue comme telle car elle est juste et bonne ; le fascisme (tout par l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État) est bien réel mais, son sens s’étant perdu, il ne serait applicable qu’au passé.

Et la concession érigée en régime politique comme rempart contre les extrêmes est sans concessions contre l’injustice, la violence, les discriminations, le mal. La devise de la république française devrait être « l’essentiel, c’est de participer », avec de néfastes conséquences pour tous ceux qui s’y refuseraient.

Et comment pourrait-on s’y refuser ? Une société qui, enfin, parvient à mobiliser toutes les énergies derrière toutes les causes justes possibles et imaginables, dont la liste s’allonge en même temps que le nombre d’indignés subventionnés. Une société qui mobilise même les opposants à une idée derrière cette idée, qui contraint les opposants au mariage pour tous à sponsoriser les associations LGBT sans même le savoir, ou même en le sachant, en tout cas sans aucun moyen de s’y opposer. Qui oblige les patrons à faire des chèques à la CGT, même indirectement. Qui, dans le silence complet, décide d’amnistier des criminels pour leurs crimes « syndicaux », car il est toujours juste de défendre ses collègues ; et de surveiller les faits et gestes des citoyens en même temps que le nombre de lois liberticides enfle, car il est toujours injuste de se défendre soi-même.

Et cette belle société a réussi à mieux asservir les individus qui la composent que la grande majorité des régimes précédents. Elle a réussi ce tour de force d’être pire qu’eux tout en ne cessant de les dénoncer, de récupérer tout le passé récupérable et faire oublier le reste. Mais la social-démocratie est allée trop loin ; à force de compromis et concessions, elle a perdu la notion même du réel et, après avoir mis à son service l’histoire, tente de mettre à son service l’avenir.

Le sens de l’histoire et la marche du progrès se heurtent à un intermédiaire crucial entre le passé et l’avenir : le présent. Ils trébuchent, se ressaisissent, mais ne parviennent pas à réaliser des objectifs pourtant aussi dérisoires que l’inversion de la courbe du chômage. Ne pas réussir, malgré les radiations administratives, les embauches de fonctionnaires et les emplois aidés, ne serait-ce qu’à stabiliser le chômage ; et promettre dans le même temps de diviser par deux notre consommation d’énergie !

La marge de manœuvre des politiques se réduit. Sarkozy le petit dynamique a manqué les occasions qui se sont présentées à lui de redresser la situation, Hollande le petit mou saisit toutes les occasions de l’empirer, et aucun des deux n’aura finalement infléchi la courbe du déclin.

Le déclin pourtant évident affronte le déni dans un combat bien singulier. Les économies émergentes nous rattrapent, les économies développées nous distancient, mais ce simple constat relève déjà du « french-bashing ». Notre modèle, notre exception, notre grandeur et notre gloire sont bien là, visibles uniquement à cet œil français si affûté. Le combat est perdu d’avance ; comme toutes les sociétés en décrépitude, la France voit dans chaque petite réussite un signe de son succès. Tout ce qui peut encore être « Made in France » doit être salué, même par ce gouvernement qui semble comprendre enfin à quel point il rend difficile de produire en France.

Mais le déclin et la baisse du niveau de compréhension et d’analyse laissent une place de plus en plus grande pour les esprits qui cherchent à prendre de la hauteur. À tirer trop sur la corde, le rideau tombe et de plus en plus de Français comprennent que les choses ne vont pas changer si on ne change pas de recette.

Le déclin, c’est l’immobilisme. La vie est comme une bicyclette, qui tombe si elle s’immobilise. Il faut avancer, quelle que soit la direction. Le choix est là.

Soit, on continue d’attendre de l’État qu’il assure le bonheur pour tous, socialement équitable, collectivement juste. Personne ne sait comment, mais il faudra bien que quelqu’un le fasse. Faire quoi ?

Soit on cesse d’attendre ; on agit. On prend à deux mains les rênes de notre destin, et on refuse que quiconque s’y agrippe. C’est difficile, inquiétant au départ, mais ô combien grisant ! Quelques « sacrifices » sont nécessaires. Il faut accepter le réel, accepter l’idée que l’État ne pourra pas maintenir longtemps ses fonctions d’État-providence ; donc y renoncer. Et l’affamer, car il n’y a qu’ainsi qu’on le verra maigrir. Mais, malheureusement, il se nourrit de ce que nous faisons sur le territoire qu’il estime être le sien ; cela veut dire faire ailleurs ou se cacher. Et surtout, tolérer l’attente, accepter que la mort de la social-démocratie est certaine mais son heure inconnue.

La seule vraie voie de changement, c’est la liberté, mais elle a peu de chances de remporter les cœurs et les suffrages dans un pays habitué à l’arrosage automatique et multidirectionnel d’argent public, c’est-à-dire d’argent autrefois privé.

Il y a donc une réelle place pour la contestation du système, mais elle ne peut être que subversive. Les grandes révolutions libératrices d’ici et d’ailleurs sont évidemment récupérées par le politique qui en a besoin pour légitimer son existence, mais il se trouve en réalité dans la position de système liberticide à renverser.

Organisons donc, secrètement, nos états généraux. Réunissons-nous, entre amis et défenseurs de la liberté, pour diffuser notre message et faire avancer nos idées, les expliquer, les éclaircir, les défendre – et surtout, incarnons les.

La liberté est aussi belle que l’homme libre, aussi belle que chaque homme peut l’être ; mais elle est crainte. Rassurons.

Partout en France, en personne et autour d’une table de préférence, mais pourquoi pas ailleurs et au besoin sur la toile, fédérons-nous, rassemblons-nous, mobilisons-nous. Choisissons nos messages, par exemple parmi les affiches du Collectif Antigone.

Offrons, en cette période de fêtes, des ouvrages susceptibles d’éveiller nos proches à la liberté (Ayn Rand a ma préférence, mais chacun aura les siennes).

Rejoignons les initiatives existantes, et si le besoin s’en fait sentir créons en de nouvelles. J’ai rejoint Contrepoints après en avoir été le lecteur ; toute initiative qui vous paraîtra bonne fera l’affaire. Contrepoints, l’Institut Coppet, liberaux.org trouveront sans nul doute toute aide bienvenue et accueilleront les bonnes volontés, quelles que soient leurs domaines et modes d’implication de prédilection.

Mais faisons, agissons avant qu’il ne soit trop tard. La grogne monte, les mouvements de révolte se multiplient mais il leur manque un projet à porter ; que la liberté soit présente dans les esprits au moment où les choix seront à faire et les actions à mener.

Le libéralisme a une face visible, avec les auteurs d’envergure qui font avancer la liberté et, désormais, avec des médias comme Contrepoints qui la diffusent. La liberté avance, mais il nous faut redoubler d’effort : le défi est loin d’être remporté mais tâchons de le relever.

Tous ceux qui pensent que la liberté est l’avenir peuvent rapprocher son heure. Il est temps. La route sera longue et le sommet sera haut, avançons ensemble.