Faut-il brûler les stocks d’ivoire pour sauver les éléphants ?

Au sommet Afrique-France de l’Élysée, François Hollande a promis la destruction des stocks d’ivoire et l’augmentation des amendes en cas de commerce illégal. Cette approche prohibitionniste et répressive est-elle vraiment la solution pour sauver les éléphants ?

Par Sali Bouba Oumarou.
Un article de Libre Afrique.

Que ce soit en Afrique ou ailleurs dans le monde, certaines espèces animales sont victimes de braconnages qui mettent en péril leur survie. Pour les protéger, certaines recettes traditionnelles déjà utilisées par le passé, sont sans cesse remises à l’ordre du jour : condamnation du braconnage ; interdiction de commercer les produits issus de ces espèces etc. La table ronde, organisée en marge du sommet sur la paix et la sécurité de l’Élysée, a été une fois de plus l’occasion de mettre au goût du jour ces thérapeutiques. C’est ainsi que, la France suivant l’exemple des États-Unis ou du Gabon, dans le désir d’aider à la préservation des éléphants, a annoncé opter dorénavant pour la destruction de l’ivoire saisi et à la multiplication des amendes. Peut-on réellement protéger les espèces menacées, en l’occurrence ici les éléphants, par de telles solutions ?

Jusqu’ici la préservation des espèces animales menacées a toujours été recherchée par l’approche réglementaire répressive. Les mesures envisagées par la France, qui incluent aussi la proposition de l’élargissement au trafic des espèces menacées les missions de l’Office des nations unies chargé de la lutte contre le trafic de drogue et le crime, sont à situer dans le cadre de cette approche utilisée intensivement depuis la Convention de 1989 sur le commerce international des espèces sauvages menacées d’extinction.

Or, il se trouve que celle-ci ne saurait permettre une préservation efficace des espèces menacées. En effet, d’une part, cette approche tend à agir principalement sur l’offre. On cherche ici, en ce qui concerne l’ivoire, à réduire l’offre, en supposant par l’absurde que celle-ci pourrait diminuer l’envie de se procurer de l’ivoire. Réfléchir de cette façon paraît à plusieurs points incongru. Par exemple, dans un Extrême-Orient (Chine, Malaisie notamment) en plein essor économique, l’ivoire est toujours plus prisé pour des finalités religieuses et décoratives. Résultat : la rareté induite par la réduction de l’offre conduit à l’augmentation des prix. Cette dernière constitue une incitation supplémentaire au braconnage, qui devient une activité toujours plus lucrative. D’ailleurs, l’augmentation des prix de l’ivoire peut conduire des groupes armés à considérer ce bien comme une ressource importante de l’économie de guerre. C’est ce que laissent penser les massacres d’éléphants perpétrés par les milices Janjawids du soudan au Cameroun en janvier 2012.

Par ailleurs, l’approche réglementaire répressive délaisse très souvent certains facteurs mettant en péril certaines espèces animales. Il s’agit entre autres de la question de l’habitat de ces espèces, qui est continuellement mis en péril par les activités de l’homme, et de la question, importante dans ce contexte, de la non désirabilité de ces espèces, qui représenteraient souvent des menaces pour l’homme. Pour le premier point, un rapport rédigé par quatre organisations internationales remarque ainsi que la perte de l’habitat (urbanisation croissante, déforestation etc.) menace la survie des éléphants autant que le braconnage sur le continent.

Pour le second point, il y a lieu de noter que des espèces comme les éléphants dont les besoins écologiques en espaces et ressources naturelles restent importants sont souvent considérées comme dangereux. Au Botswana par exemple où les limites entre brousse sauvage et zones agricoles sont très peu tenues, il est fréquent que les individus et les éléphants rentrent en compétition pour les ressources de survie. Résultat : cultures saccagées ; pertes en vie humaine. Considérés comme une menace, les éléphants sont ainsi l’objet des mécontentements des paysans, qui n’ont ici aucune incitation à préserver ces animaux.

L’appropriation légale de la ressource par les hommes leur donnerait au contraire une incitation claire à la gérer de manière patrimoniale. Même les rares exemples de la mise en œuvre de cette approche « propriétariste » pour la préservation des espèces menacées laissent entrevoir que cette approche peut jouer un rôle capital dans la gestion et la préservation des animaux. Donner des droits de propriété sur les espèces menacées responsabilise les propriétaires qui doivent préserver leurs biens et faire fructifier leur valeur. Les éléphants sont en effet prisés non seulement pour leur ivoire, à leur mort, mais aussi comme attraction majeure lors de safaris tout au long de leur vie. Dans la mesure où les copropriétaires peuvent tirer des profits matériels ou immatériels de leurs biens, cette approche fournit de fortes incitations « de long terme » à la préservation des espèces menacées.

Au Zimbabwe, la mise en œuvre de cette approche en 1975 a donné des résultats intéressants. L’octroi des droits de propriété communautaires sur les espèces animales en péril a permis l’éclosion de zones protégées privées permettant à des espèces telles que le rhinocéros noir de foisonner à nouveau. Avec ce concept du « Campfire » (qui signifie Community Areas Management Programme for Indigenous Resources), les  tribus locales deviennent propriétaires des éléphants et peuvent exploiter ces derniers comme en Thaïlande.

Non seulement ce concept a-t-il réduit les perceptions négatives des habitants sur les éléphants mais, en permettant aux populations de profiter des retombées matérielles de la mise en valeur de leurs biens, il a résolu les conflits d’usage entre agriculture et habitat des espèces. Cette approche propriétariste a donné aux tribus locales l’opportunité de se sentir concernées dans la lutte pour la préservation des espèces menacées : en 2003, le nombre d’éléphants avait doublé par rapport à 1990 dans les zones communautaires gérées ainsi (où la population humaine avait elle aussi doublé).

L’approche prohibitionniste et répressive, en augmentant considérablement la rareté et donc les prix au marché noir, génère une prime de risque faramineuse qui incite à un braconnage toujours plus violent. L’approche propriétariste tente au contraire de réconcilier les intérêts des animaux, des habitants et des consommateurs de ressources.


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