Les sanctions économiques ont-elles mis fin à l’apartheid en Afrique du Sud ?

Bus britannique avec un message demandant la fin de l'apartheid, à Londres, en 1989

Face au socialisme à visage raciste de l’apartheid, les forces du marché ont fait bien plus que le boycott international de l’Afrique du Sud, qui a été contre-productif.

Par Nick Gillespie.
Un article de Reason.

Bus britannique avec un message demandant la fin de l'apartheid, à Londres, en 1989
Bus britannique avec un message demandant la fin de l’apartheid, à Londres, en 1989

Nelson Mandela était l’un des « 35 héros pour la liberté » de Reason en 2003. Entre autres choses, nous faisions référence à sa « patience remarquable et la bonne entente dans la supervision de la transition post-Apartheid en Afrique du Sud, la création d’un modèle de la façon dont le monde pourrait enfin surmonter des conflits raciaux séculaires.

Avec la mort de Nelson Mandela, dont le rôle de signal dans la bataille contre l’apartheid est seulement surpassé par son rôle dans la promotion de la transition pacifique vers un régime post-raciste, cela vaut la peine de réfléchir sur les différentes choses qui ont contribué à mettre fin au régime autoritaire en Afrique du Sud. Rien bien sûr n’était plus important que les luttes menées par les habitants de ce pays.

Je suis allé à l’université dans les années 1980, quand le mouvement du « désinvestissement » était immense. L’idée était que les gens dotés d’un sens moral devaient se débarrasser de tout investissement ou lien économique avec les entreprises soit situées en Afrique du Sud, soit bénéficiant du système de l’apartheid. Le désinvestissement, spécifiquement des importants investisseurs institutionnels tels les fonds de pension et les universités, enverrait le message clair aux dirigeants sud-africains qu’ils subiraient des sanctions pour opprimer les gens comme ils l’ont fait.

Sur le campus, le mouvement du désinvestissement était en grande partie une fonction de la gauche, ce qui signifie que les manifestations et les groupes de discussion incluaient souvent de plus larges discussions à propos des autres actions des États-Unis à l’encontre des régimes despotiques. Je me souviens être entré dans des débats avec des gens en leur demandant pourquoi le désinvestissement contre l’Afrique du Sud était moralement juste, mais l’embargo commercial avec Cuba était répugnant ? Les promoteurs du désinvestissement expliquaient alors que l’embargo contre Cuba nuisait aux populations pauvres de l’autocratie castriste, il n’était pas néfaste à la classe dirigeante, qui a effectivement utilisé cette action pour consolider le pouvoir et légitimer la répression. Ce à quoi je répondais : exactement. Le fait est que, pour la plupart des récits empiriques, les sanctions économiques américaines à l’encontre de l’Afrique du Sud ont pu donner bonne conscience ici mais elles n’étaient pas particulièrement efficaces pour déstabiliser le régime raciste là-bas.

Dans un article de 1998 pour Reason, Thomas W. Hazlett, maintenant à l’université George Mason, a expliqué ce qui s’est passé après que les États-Unis soient sortis de l’économie sud-africaine :

Finalement, le gouvernement Reagan a imposé des sanctions économiques contre l’Afrique du Sud en septembre 1985 (le Congrès emboîtant le pas un an plus tard). Le résultat fut nul – au mieux. Dans la foulée des sanctions, le marché boursier sud-africain s’est envolé puisque les investisseurs locaux ont raflé des bonnes affaires « au rabais ». Le Parti National pro-apartheid a gagné le terrain politique qu’il avait perdu des années avant, en grande partie à cause du vif coup de fouet « soutien au drapeau », dont tous les gouvernements officiellement approuvés comme parias, de l’Afrique du Sud à l’Irak, ont tendance à profiter.

La réforme en Afrique du Sud a dû attendre la fin du retranchement politique de l’époque des sanctions, y compris l’imposition de la loi martiale en 1985 et une augmentation de la puissance politique du Parti National en 1987. La libéralisation n’a finalement pas été menée par les sanctions mais par l’effondrement du communisme qui a éliminé la possibilité d’une gauche radicale en Afrique du Sud.

Plus de détails ici. Hazlett note d’ailleurs que les sanctions n’ont pas réussi à « réduire le commerce sud-africain de leurs niveaux antérieurs, au contraire, la croissance du P.I.B. s’est en fait accélérée après les sanctions imposées par la Communauté Européenne et les États-Unis (respectivement en septembre et octobre 1986). Paradoxalement, les entreprises sud-africaines ont récolté au moins de 5 à 10 milliards de dollars de bonnes affaires alors que les firmes occidentales désinvestissaient avec des prix au rabais entre 1984 et 1989. Il est intéressant de le noter à chaque fois que des sanctions sont évoquées comme un moyen de saper un régime ou une politique que quelqu’un n’aime pas. Elles fonctionnent rarement comme prévu, si jamais elles fonctionnent.

Comme un certain nombre d’observateurs l’ont noté (dont Matt Welch de Reason), il y a un réel problème à voir toute chose dans le monde à travers un prisme américain, spécialement lorsqu’il s’agit de l’époque de la guerre froide, quand à peu près tout, des échecs aux lois de libre-échange, a été considéré comme faisant partie de la lutte crépusculaire entre les communistes et le Monde Libre.

Cependant il est juste de noter que la politique de la Guerre Froide a influencé la politique intérieure sud-africaine, comme Hazlett le suggère ci-dessus. Les Blancs qui voulaient mettre fin à l’apartheid balançaient cela avec la probabilité que l’Afrique du Sud deviendrait un satellite soviétique sous la gouvernance du Congrès National Africain de Mandela (ANC), qui avait des liens forts avec les Soviets et d’autres communistes. L’effondrement du mur de Berlin en 1989 a montré que le communisme de style soviétique vivait en fait ses derniers jours (l’URSS se dissoudrait deux ans plus tard), et ce frein à la réforme a disparu.

Son effet négatif sur l’Afrique du Sud est une conséquence supplémentaire des relations États-Unis/Union Soviétique se répercutant sur d’autres pays, généralement dans une direction négative. Comme Hazlett l’explique dans un autre article pour EconLib, les alliances de la guerre froide ont aussi permis au régime d’apartheid d’être assimilé de manière erronée comme capitaliste et orienté vers le marché libre alors qu’il n’en était en fait rien de la sorte :

Le point de vue classique est que l’apartheid a été conçu par des blancs prospères pour supprimer les noirs pauvres. En fait, le système est né de la lutte des classes et était largement la création des ouvriers blancs qui luttaient à la fois contre la majorité noire et les capitalistes blancs. L’apartheid est né de la victoire politique des syndicats blancs radicaux sur leurs deux rivaux. En bref, ce système économique cruellement oppressif était un socialisme à visage raciste.

L’apartheid comme système n’a pas surgi complètement formé à partir du front de descendants racistes des colons anglais et néerlandais. Au contraire, ces étapes finales ne sont apparues que progressivement et au fil du temps, lorsque les changements dans la technologie et la situation économique des groupes marginalisés perturbaient continuellement le statu quo. Hazlett constate :

La croissance économique d’après-guerre en Afrique du Sud a si profondément intégré la population non-blanche dans la société « blanche » que l’idée même de « développement séparé » est devenue ridicule en tant que proposition faisable, en dehors de toute considération de ses implications morales odieuses. Sans le travail qualifié des noirs, le niveau de vie des blancs chuterait vertigineusement. La synergie économique inévitable entre les races a rassemblé les gens physiquement et socialement. Alors que l’électeur blanc moyen des années 1920, peu sûr de lui, voyait les ouvriers noirs comme des remplaçants, la majorité des blancs des années 1980 voyait la coopération raciale comme de plus en plus avantageuse. Au même moment, la croissance spectaculaire de la population urbaine africaine éduquée, y compris une classe moyenne noire importante, a conduit à augmenter considérablement le coût de l’application de l’apartheid. En effet, l’ancien système tribal africain, qui a été cyniquement manipulé par les responsables politiques de l’apartheid sous l’égide des fameuses politiques de « foyers nationaux », a été éclipsée par la montée des communes urbaines étroitement liées aux centres d’emplois industriels.

Entre 1970 et 1980, écrit-il, la part blanche du PIB a chuté de 70 % à 60 %, montrant à la fois la puissance des forces du marché pour perturber le statu quo et conduisant à un contrecoup par l’élite au pouvoir.

Lisez tout son article pour une excellent récit  sur la race, la politique et l’économie.