Lettre à Arnaud Montebourg

L’interprétation toute personnelle d’Arnaud Montebourg quant au mécanisme économique responsable de la création d’emplois (et de leur destruction) laisse fortement à désirer. La preuve par les chiffres.

Par Guillaume Nicoulaud.

Mardi dernier, tu t’es lancé dans une opération de communication personnelle sur Twitter – ce qui, en soi, m’étonne venant de quelqu’un qui fustige la mondialisation à longueur de discours – dans laquelle tu accusais la politique low-cost de Xaviel Niel de détruire des emplois dans les télécoms. Manque de chance, ledit Xavier Niel a saisi la perche que tu lui tendais bien imprudemment pour te rappeler qu’entre 20091 et 2012 le nombre d’emplois directs dans le secteur des opérateurs de communication électronique est passé de 124 232 à 128 810 postes ; soit un gain net de 4 578 emplois – que ton contradicteur arrondi à « 5K » et s’attribue un peu vite, certes. Toujours est-il que ce sont les chiffres de l’ARCEP et que, sans même évoquer le décalage avec ton discours de janvier 2012, ton opération de com’ est tombée à l’eau. Assez lamentablement je dois dire.

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Le soir-même, tu étais invité au micro de RTL et tu en as profité, outre l’inénarrable « rendre un service gratuit, c’est un problème » qui rappellera à un certain nombre d’entre nous la fameuse pétition des marchands de chandelles de Frédéric Bastiat, pour nous proposer une « légère énumération » des destructions d’emplois à mettre au crédit de la politique low-cost de Xavier Niel.

Je te cite :
« Bouygues un plan social annoncé : 580 emplois personnes heu qui sont heu supprimées (oups !)… heu qui perdent leur emploi. »
— « SFR, 860. »
— « Orange fait peut-être 4000 recrutements sur trois ans mais il y a 10 000 départs sur la même période ; ça fait 6 000 de moins. »
— « Phone House, 1000 emplois heu perdus. »
— « Les centres d’appels, destruction de 4 000 emplois. »
— « Alcatel, 10 000 emplois de perdus dans le monde. »

Ce qui fait donc un total de 22 440 emplois supprimés si, bien sûr, on omet, comme tu le fais, de compter ceux qui pourraient être créés par Free ou d’autres acteurs du marché qui profiteraient (c’est une hypothèse) de la croissance historique des volumes engendrée par la baisse des prix2 ou, le cas échéant, par les milliers d’entreprises qui verront leur chiffre d’affaires augmenter du fait du pouvoir d’achat libéré par cette même baisse des prix3. Je sais, l’économie c’est compliqué.

Je voudrais tout de même revenir sur ta « légère énumération ». Si je cumule les chiffres de destruction d’emploi que tu annonces chez Bouygues et SFR (en réalité c’est 556 et 856 respectivement mais peu importe) et les 2 000 postes qu’Orange (dont l’État, je te le rappelle, est le principal actionnaire) compterait supprimer chaque année, j’en conclus que tu accuses la politique tarifaire de Free Mobile de détruire 3 440 emplois en rythme annuel chez ses concurrents. J’ai une bonne nouvelle : de 2004 à 2009, avant que Xavier Niel n’obtienne sa licence, ils en détruisaient 3 581 par an en moyenne. Là aussi, ce sont des chiffres de l’ARCEP et ça fait 141 jobs de sauvés par an, sans compter les effets dont je t’ai déjà parlé plus haut.

Ensuite, tu évoques la fermeture de The Phone House en France. Je ne vais pas contester tes chiffres mais j’ai un doute sur ce qui pousse réellement le groupe Carphone Warehouse à fermer boutique : tu accuses Free mais eux, si j’en crois leur dernier rapport annuel4, semblent plutôt évoquer une consommation atone et un environnement règlementaire challenging comme on dit chez eux. Par ailleurs, comme tu le sais peut être, ces anglais-là sont aussi copropriétaires de Virgin Mobile et la concurrence de Free, même s’ils reconnaissent qu’elle n’arrange pas leurs affaires, ne les fait manifestement pas fuir.

Je passe rapidement sur « les centres d’appels » puisque tu ne juges pas utile de nous donner plus de précision pour aborder directement le gros morceau de ton énumération avec Alcatel-Lucent et ses 10 000 emplois supprimés dans le monde. Les trois derniers mots sont importants, « dans le monde », parce qu’à moins que tu ne te sois autoproclamé ministre du redressement productif mondial, le plan Shift (c’est son petit nom) ne prévoit la suppression que de 881 emplois en France. Tu me diras sans doute que c’est 881 emplois de trop et tu auras bien raison sauf que, vois-tu, Free Mobile n’y est pour rien : selon Michel Combres (le DG d’Altacel-Lucent), ce plan social est la conséquence d’erreurs stratégiques du groupe et d’une règlementation européenne qu’il qualifie lui-même d’aberrante.

Arnaud, je te le dis comme je le pense : tout cela n’est pas sérieux. À force de raccourcis et de théories fumeuses, tu vas finir par nous expliquer que le plan social d’EADS est aussi une conséquence de la stratégie de Xavier Niel et qu’Orange est victime du « dumping social » des opérateurs chinois. Si le gang des Stéphanes – Stéphane Richard (Orange) et Stéphane Roussel (SFR) – battent la campagne pour dire tout le mal qu’ils pensent de Niel, ce n’est pas par altruisme ni par patriotisme, c’est parce que la seule chose que Free ait fait baisser dans ce pays avec le prix des forfaits, ce sont leurs profits et parce qu’ils n’espèrent qu’une chose : que tu les aides à les restaurer.

Arnaud, je sais bien que l’économie c’est compliqué mais il faudra bien un jour que tu t’y mettes.


Sur le web.

  1. Free Mobile a obtenu sa licence de l’ARCEP le 17 décembre 2009
  2. Je te renvoie, là encore, aux chiffres de l’ARCEP (page 155 et suivantes).
  3. À titre personnel, ça fait 31,41 euros de plus par mois que je peux consacrer à autre chose qu’à mon abonnement téléphonique
  4. The Carphone Warehouse Group, rapport annuel 2013 (page 16).