Euro fort ou France faible ?

Euro fort (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Le retour de l’euro fort menacerait la croissance et détruirait notre compétitivité. Est-ce si sûr ?

Par Jean-Yves Naudet.
Un article de l’aleps.

imgscan-contrepoints-105-euro-fortC’est ce que l’on appelle un « marronnier », un sujet qui fleurit régulièrement dans la presse et pour lequel on utilise toujours les mêmes arguments : le retour de l’euro fort menacerait la croissance, détruirait notre compétitivité et donc nos exportations, et serait une des sources de la déflation. Est-ce si sûr ? Et d’abord est-ce que l’euro est vraiment « trop fort » et si oui, pourquoi ? La réponse est peut-être complexe mais en tous cas, l’euro fort joue le rôle de bouc émissaire et permet de masquer nos faiblesses, particulièrement en France.

Fort, par rapport à quoi ?

Au mois d’octobre, il n’était question que de cela : l’euro est trop fort. « Le retour de l’euro vers ses plus hauts relance le débat sur sa trop forte vigueur » titrait Les Échos. « Le retour de l’euro fort pénalise la reprise économique en Europe » affirmait pour sa part Le Figaro. « Les marchés pressent la BCE d’agir contre l’euro fort et le risque de déflation » ajoutait Le Monde, entendu dès le lendemain par Monsieur Draghi : super Mario, devant le spectre de la déflation et pour relancer la croissance, s’empressait de baisser à nouveau les taux européens, dans l’espoir de favoriser un recul de l’euro.

Que signifie un euro fort ? Par rapport à quoi ? En général par rapport au dollar, ce qui, compte tenu de la place de la monnaie américaine, est important, mais il y a aussi la valeur de l’euro par rapport au Sterling, au Yen, au Yuan, au Franc Suisse etc. Lors de la création de l’euro, le 1er janvier 1999, il valait 1,17 dollar. Il a atteint son point le plus bas le 26 octobre 2000, à 0,82 dollar. Puis il a remonté, pour culminer à 1,60 le 15 juillet 2008 : la variation est forte, du simple au double. Depuis il fait du yoyo entre 1,20 et 1,40. Depuis un mois et demi, il a progressé puis baissé ensuite par la baisse des taux de la BCE.

Prix libre ou faux prix ?

L’expression euro « fort » n’a pas grand sens. On peut dire que le cours de l’euro a monté, ou baissé, par rapport à telle monnaie, mais on oublie un peu vite que le cours d’une monnaie n’est qu’un prix et que, sur un marché libre, le prix indique des raretés ; c’est un signal incitant les opérateurs à agir. Dire, ce qui est également à la mode, le prix des loyers est trop élevé n’a pas plus de sens : le prix monte parce que la demande de logement est forte et l’offre limitée par les réglementations qui pèsent sur les terrains et la construction. On peut trouver le prix excessif par rapport à son revenu, mais le prix est ce qu’il est et sa hausse est nécessaire pour corriger les déséquilibres.

Dans le cas des monnaies, le prix n’est pas un prix de marché libre. Ce devrait être le cas depuis le nouveau système monétaire international, entré en vigueur le 1er avril 1978, généralisant les changes flottants. Mais ce flottement est impur et certains pays ne se privent pas d’intervenir sur les marchés des changes pour manipuler les cours. Les banques centrales achètent ou vendent des devises sur ces marchés, manipulent les taux d’intérêt ou créent de la monnaie nationale.

Une bonne partie de l’instabilité des changes vient des États qui cherchent à manipuler ces taux de change. Les Japonais le font explicitement. Les Américains s’en défendent, mais font de même, à travers une création monétaire massive et un taux de refinancement quasi-nul. Les Chinois ont une monnaie non convertible, qu’ils maintiennent au plus bas niveau possible. Certains ont été jusqu’à parler de guerre des changes.

Pourquoi la tendance à la hausse ?

Il est donc possible qu’à certains moments les prix des monnaies soient de « faux prix », manipulés par les États. Mais si les Chinois, les Américains ou les Japonais ont sur nous une antériorité dans ces jeux malsains, la BCE, depuis l’arrivée de Mario Draghi, n’est pas en reste : elle a massivement créé de la monnaie, déformant son bilan, et manipulé les taux : ils étaient à 4,75% en septembre 2008, ils ont chuté à 1% en moins d’un an et viennent de baisser plusieurs fois ces derniers mois, le taux directeur tombant à 0,25%, ce qui n’a rien à envier aux taux américains. Or si tout le monde joue à la guéguerre des monnaies, ces actions se neutralisent largement.

Est-il surprenant que la tendance de fond, au-delà des mouvements erratiques, soit à la hausse de l’euro ? C’est une monnaie commune à 17 pays et c’est là tout le problème. La valeur de l’euro ne reflète pas la situation économique d’un pays, mais la situation moyenne de la zone. Or les excédents commerciaux allemands compensent les déficits d’autres pays, comme la France, ce qui pousse l’euro vers le haut. L’inflation est faible dans la zone euro, ce qui joue dans le même sens. D’autres éléments expliquent les fluctuations et les moments de baisse, comme le poids de l’endettement public ou la faiblesse de la croissance. Il y a dans le prix des monnaies des éléments liés à la confiance, aux anticipations, etc. Plus l’incertitude est grande, plus les prix varient. Et une part importante des incertitudes tient aux manipulations incessantes des États.

Un bouc émissaire ?

Cela dit, prenons acte du fait que la tendance de ces derniers mois était plutôt haussière. Et l’on suggère une « dévaluation compétitive », terme qui n’a aucun sens en changes flottants, disons une baisse de la valeur de l’euro.

Les responsabilités qu’on impute à l’euro fort sont nombreuses. Il favoriserait la déflation, fantasme de nos apprentis sorciers. Il est vrai qu’une monnaie plus forte diminue les prix des produits importés (comme le pétrole) : tant mieux pour les clients. Mais la déflation n’est pas durable dans des économies noyées sous les liquidités (qui provoquent des bulles boursières spéculatives). Nous craignons plutôt un retour de l’inflation, maladie mortelle, qui brouille les signaux émis par les prix.

L’euro fort est aussi accusé d’être la cause de notre déficit extérieur. Pourquoi, avec le même euro, l’Allemagne a-t-elle un excédent ? Elle a compris que la compétitivité n’était pas seulement une question de prix, mais aussi de qualité des produits. Nous fabriquons des biens de consommation à faible valeur ajoutée, concurrencés par les pays émergents à bas coûts, alors que l’Allemagne joue sur les biens d’équipement, pour lesquels la qualité est plus importante que le prix, même si elle a aussi fait de gros efforts pour maîtriser ses coûts. D’ailleurs la majorité de nos échanges se fait avec la zone euro, pour laquelle la valeur de la monnaie unique ne joue pas : ce sont donc bien nos faiblesses structurelles qui nous pénalisent. Il est également à rappeler que les exportations allemandes sont recherchées en dehors même de la zone euro, ce qui oblige les importateurs chinois, américains ou autres, à acheter…de l’euro !

En fait, le débat sur la valeur de l’euro masque l’essentiel. Ce qui explique la faiblesse de notre croissance, ce sont nos rigidités, notamment celles du marché du travail, l’omniprésence de l’État, le colbertisme, le refus des réformes. La valeur de l’euro joue peu et n’est pas la source de nos difficultés. Il est vrai que l’existence d’une monnaie unique pour 17 pays aussi différents est en soi un problème ; les rédacteurs de cette Lettre avaient, à l’époque, expliqué pourquoi il ne fallait pas s’embarquer dans cette aventure. Il est vrai aussi que, maintenant, descendre de l’avion en plein vol est nettement plus périlleux ; c’est avant d’y monter qu’il fallait réfléchir.


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