Réconcilier catholicisme et libéralisme

Saint Pierre de Rome (Crédit : WolfgangStuck, Creative Commons)

Si le christianisme est une religion de liberté, le libéralisme peut en revanche apparaître à la fois comme sa réalisation et sa négation, ce qui n’est naturellement pas le cas du socialisme, toujours ressenti, et à raison, comme la double négation de la vérité et de la liberté.

Par Florent Ly-Machabert.

Saint Pierre de Rome
Saint-Pierre de Rome

Face au libéralisme, l’Église romaine est en réalité plus tiraillée qu’on ne le croit : intransigeante sur les principes et accueillante aux hommes, elle a, par la voix de Grégoire XVI, Léon XIII, Pie IX ou encore Pie X, fermement condamné le libéralisme, comme participation au modernisme, ferment révolutionnaire et exaltation de l’autonomie individuelle contre Dieu. Et pourtant, l’un d’entre eux, Pie IX, le pape du Syllabus, avait choisi comme Premier Ministre Pellegrino Rossi, figure libérale assumée, bien que modérée, renouant ainsi avec la généalogie des idées libérales. Celles-ci ont en effet toujours puisé dans le terreau de la chrétienté occidentale, que viendra ensuite politiser la chute de l’Empire romain d’Occident à partir de l’an 476. Ce sont les idées libérales qui ont par ailleurs contribué à l’avènement d’une Europe occidentale décentralisée et fondée, comme l’Église, sur le principe de subsidiarité : c’est l’émergence des parlements (les diètes dans les pays d’Europe Centrale et Orientale), des états-généraux, des chartes (à l’instar de la « Magna Carta » du Royaume-Uni en 1215 qui établit l’Habeas Corpus et de la « Joyeuse Entrée » du Brabant) et enfin des villes libres en Italie, aux Pays-Bas, en France et en Allemagne. C’est dans ce contexte que naît peu à peu une économie libérale, sous l’impulsion déterminante de clercs d’Europe du Sud (des dominicains, puis des jésuites, italiens, portugais et espagnols, tous jusnaturalistes et moralistes), désireux de réinterpréter la pensée de Saint Thomas d’Aquin et formant ce que le XXème siècle baptisera ex post l’École de Salamanque. C’est d’elle ensuite que les économistes libéraux de la tradition dite autrichienne – pour qui l’économie est une science morale dont l’unique objet d’étude est l’action humaine – revendiqueront les principes, et notamment celui d’utilité subjective. Le courant libéral en Occident, c’est aussi la montée en puissance des droits naturels (la vie, la liberté et la propriété), qui s’appliquent à tous, y compris au Prince. Si catholiques et libéraux s’accordent à voir en chacun un individu rationnel, libre et responsable, à faire du droit de propriété un principe sacré et du respect des droits d’autrui une éthique universelle, ainsi qu’à pratiquer une charité privée en lieu et place de la mensongère solidarité étatique, pourquoi alimenter encore aujourd’hui un antagonisme largement artificiel entre catholicisme et libéralisme, unis dans un même combat contre l’État et son éternelle menace totalitaire ? Le catholique et le libéral ne jettent-ils pas le même regard méfiant sur l’obsession athéiste, particulièrement antireligieuse, qu’on retrouve au cœur de tous les totalitarismes du siècle passé, du nazisme au communisme, du fascisme mussolinien à ses répliques latino-américaines et de toutes les idéocraties antilibérales contemporaines, du dirigisme socialiste au républicanisme laïciste ? S’il est vrai que certains libéraux ont émis le désir d’adapter les idées religieuses à la culture moderne, insistant par exemple sur le fait que le monde a changé en deux mille ans au point que la terminologie biblique serait devenue incompréhensible à nos contemporains, ce n’est pas le cas des autrichiens adeptes de l’économie comme science des échanges, ce que Friedrich von Hayek nommera la « catallactique ».   

« Or chaque homme, par sa nature même, possède innée en lui la lumière de la raison qui dirige ses actes vers sa fin. Et s’il convenait à l’homme de vivre solitaire, comme il en va pour beaucoup d’animaux, cette lumière lui suffirait pour l’orienter vers sa fin ; chacun serait à soi-même son roi, sous le règne suprême de Dieu, en tant que, par le don divin de la raison, il se dirigerait soi-même dans ses actes. Mais la nature de l’homme veut qu’il soit un animal social et politique, vivant en collectivité. »  Saint Thomas d’Aquin

Il y a que, comme toujours au sujet du libéralisme, le débat est truqué. Il suffit de prononcer ce mot – attaque suprême, surtout lorsqu’il est précédé des imbéciles préfixes ultra ou néo – pour que l’on ne sache plus de quoi on parle et que les esprits s’échauffent inutilement. Car le libéralisme ne revêt jamais le sens politiquement correct de social-démocratie ; encore moins celui de capitalisme privé sans marché, c’est-à-dire étatisé et in fine antilibéral, le seul pourtant qu’aient hélas vraiment connu l’Amérique latine (Mexique en tête), le Japon et la France, qui a en réalité traversé, comme absente à elle-même et à sa tradition, deux siècles d’arlequinade républicaine dirigiste et laïciste. Le libéralisme, au nom duquel jamais on ne fit couler la moindre goutte de sang, ce n’est pas non plus le creuset moderniste de 1789, encore moins celui de 1793, révolution à jamais entachée par treize mois de dictature jacobine et par les hauts faits du dirigisme montagnard. Pour aplanir le chemin entre catholicisme et libéralisme, il faut se réhabituer à trouver absurde l’idée même d’un pouvoir laïque et sécularisé, parce qu’en réalité il ne peut y avoir de politique que mêlée de religion. C’est dans cet esprit que, dans ses Considérations sur la Révolution française, Joseph de Maistre donne quatre interprétations théologiques des évènements politiques survenus en France à cette époque, exonérant définitivement le courant libéral de toute collusion avec l’impiété moderniste révolutionnaire : 1789 serait soit une punition divine, soit une cabale sataniste, soit un complot protestant, soit une conjuration athéiste. S’il devait donc manquer un trait d’union entre le catholicisme et le libéralisme aujourd’hui, ce que je suis loin d’exclure, ce serait une authentique théologie politique, dans le cadre de laquelle la religion catholique offrirait au libéralisme l’habitude générale de se comporter davantage en vue de l’avenir.

N’est-ce pas là d’ailleurs une idée qu’Alexis de Tocqueville avait déjà formulée il y a plus de cent cinquante ans ?