Quarante ans de fuite en avant dans la dette publique : état des lieux

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Quarante ans de fuite en avant dans la dette publique : état des lieux

Publié le 2 novembre 2013
- A +

Par Erwann Queinnec.
Un article de l’Institut économique Molinari.

Le tableau suivant, tiré des données de l’INSEE, permet de se faire une idée de l’évolution de la dette cumulée des administrations publiques françaises (État, collectivités locales et sécurité sociale), ces dernières décennies1 . Les chiffres sont en milliards d’euros.

Tableau 1 : évolution du PIB, de l’indice des prix à la consommation, des prélèvements obligatoires, de la dette et de la dépense publiques en France, 1972-20122.

Evolution de la dette publique française depuis 1972

On peut dégager quelques constats simples de ce tableau :

  1. Depuis 1982, en euros, la dette publique triple puis double approximativement tous les 10 ans. Sa course est donc exponentielle. En 30 ans, la dette publique a augmenté 3,5 fois plus vite que le PIB courant.
  2. Depuis 1974, les dépenses des administrations publiques excèdent systématiquement leurs recettes. L’écart entre prélèvements obligatoires (90% des recettes totales des administrations publiques3) et dépenses publiques passe de 5 à 15 points de PIB en 40 ans.
  3. Les dépenses d’investissement, a priori celles dont il y a le plus de valeur ajoutée induite à espérer, baissent tendanciellement depuis 40 ans. En 2012, 94% des dépenses des administrations ressortissent au « fonctionnement » ou à la « redistribution sociale ».

Mais après tout… est-ce grave ? De nombreux auteurs ne soutiennent-ils pas que la dette est financièrement indolore (elle ne serait jamais vraiment remboursée) tandis que la dépense est économiquement salutaire (elle nourrirait la croissance économique) ? Dès lors, quand bien même l’endettement public induirait-il plus de prélèvements obligatoires, 100 d’impôt sur un revenu de 200 ne valent-ils pas mieux que 20 sur un revenu de 100 ?

L’idée selon laquelle « on ne rembourse pas une dette publique » peut être assez facilement évacuée. L’augmentation de notre ratio dette/PIB se nourrit largement d’un « roulement » systématique de nos dettes anciennes venues à échéance4.

Lorsque ce roulement n’est plus possible (ou à un coût prohibitif), s’ensuit un défaut de paiement dont de nombreux pays ont expérimenté les conséquences. C’est pourquoi le ratio dette/PIB est si souvent commenté : il représente une estimation (assurément sommaire) de la solvabilité d’un État, qui fait écho aux indicateurs de même ordre utilisés par les entreprises (dette financière rapportée à un indicateur de résultat ou d’autofinancement). Sa valeur informationnelle est moins « statique » que dynamique. Ainsi, un ratio dette/PIB de 90% est pour le moins élevé dans un pays dont le dernier engagement militaire d’envergure remonte à la deuxième guerre mondiale. Mais c’est surtout la trajectoire dont ce ratio constitue le point d’arrivée qui interpelle.

Quant à la question du rapport entre dette et croissance, le tableau suivant permet de s’en faire une idée à propos de la France :

Tableau 2 : taux de croissance annuel moyen (TCAM)5 du PIB, de la dette et de l’inflation des prix à la consommation, ces quatre dernières décennies.

Taux de croissance du PIB, de la dette et de l'inflation

En synthétisant les indications des tableaux 1 et 2 et en considérant que les évolutions répertoriées sont relativement régulières (peu de ruptures de tendance marquées), il est possible d’affiner notre état des lieux :

  • Les années 1972-82 (que l’on peut presque qualifier d’années « Giscard ») sont une décennie post crise pétrolière caractérisée par une explosion de la dépense publique (+ 10 points de PIB) partiellement couverte par une très forte augmentation des prélèvements obligatoires. La dette augmente vraisemblablement entre 1972 et 1978 avant de se tasser ensuite et de bondir au tout début du premier septennat de François Mitterrand (1981-82). C’est aussi une décennie d’inflation très élevée et de croissance encore relativement soutenue. Au tournant de la désinflation près, les années 1970 orientent le pays sur une trajectoire dont il ne déviera plus.
  • Les « années Mitterrand » (1982-92) marquent une pause dans l’augmentation de la pression fiscale. C’est aussi une période d’envolée de la dette et de creusement des déficits concomitants d’un net ralentissement de l’inflation. En somme et à l’instar de ce qui se passe aux États-Unis, la « financiarisation » de la dette prend le relais de l’impôt (et de l’inflation galopante) comme moyen de couverture des dépenses publiques.
  • Les « années Balladur – Chirac – Jospin » préparent l’entrée dans l’euro : bien que les tendances antérieures s’y poursuivent largement, elles font état d’une très relative discipline financière (réduction des déficits et de l’inflation).
  • Les « années Chirac – Sarkozy » correspondent à la décennie de l’euro, caractérisée par une très forte augmentation de la dépense publique (notamment après 2008).

La fuite en avant dans la dette et la dépense publiques n’obéit manifestement à aucune rationalité économique : il s’agit d’une sorte de tropisme gouvernemental qui s’impose à la notion même d’alternance démocratique. En particulier et quelle que soit leur « couleur » politique, les pouvoirs publics ont répondu par plus de dépense aux grandes crises économiques (1974 et 2008) sans profiter des périodes de croissance pour générer des excédents budgétaires (1997-2001).

On observe enfin une concordance entre augmentation de l’encours de dette publique, baisse de l’inflation des prix à la consommation et baisse de la croissance du PIB. Par souci de concision, passons sur le fait que l’indice des prix à la consommation est un indicateur sommaire (et contesté) qui sous estime l’inflation. Passons aussi sur l’idée de plus en plus fréquemment entendue selon laquelle la baisse tendancielle d’un taux de croissance est chose normale : il est à craindre que le bon sens apparent de l’idée (toute croissance finit par être rattrapée par la loi des rendements décroissants) ne sous-tende un parti-pris économiquement conservateur.

De la concordance entre dette élevée, désinflation et croissance faible, on peut inférer deux relations de causalité radicalement opposées :

a) Selon une thèse d’inspiration keynésienne, une croissance faible induirait une dette importante ; seul un niveau chroniquement élevé de dépense publique permettrait en effet de soutenir une activité rendue atone par la désinflation. C’est pourquoi les auteurs relevant de cette ligne de pensée préconisent encore plus de déficit (et d’inflation) pour nous sortir de la crise. Les partis politiques extrémistes, partisans d’une « monétisation de la dette publique » (inflationniste par nature), sont sur une ligne à peu près comparable.

Sans prétendre ici soumettre la théorie keynésienne à un examen critique (et d’autant moins qu’elle se ramifie en de nombreux courants), il est possible de pointer deux de ses plus évidentes limites. En premier lieu, on peut suivre les keynésiens dans leur tendance à imputer l’atonie de l’activité à un « mauvais climat des affaires » ; plus surprenante est leur propension à attribuer ce dernier au hasard ou à l’air du temps plutôt qu’à des anticipations fondées en raison6 .

Une deuxième limite de leurs recommandations est plus paradoxale : dans le cas de la France, il est audacieux de soutenir que les déficits (et la dette subséquente) soutiennent l’activité. Mais a contrario, Keynes n’a jamais recommandé qu’une politique de « stimulus fiscal » durât 40 ans ! Il faut croire que même les meilleures idées n’échappent pas au phénomène d’obsolescence…

b) Il est donc plus raisonnable de considérer que le stock de dette publique contribue à inhiber la croissance économique. Deux raisons majeures peuvent être invoquées à l’appui de cette thèse : en premier lieu, la dette suscite un pessimisme fiscal défavorable à l’initiative (crainte d’impôts futurs). En second lieu, la dette draine une épargne qui favorise l’endettement public (considéré comme plus sûr) et « évince » le financement privé (et donc, l’investissement productif). Ces deux arguments font écho aux théories de « l’équivalence ricardienne » et de l’effet d’éviction, dont la France offre un terrain d’application convaincant.

Ces deux dernières observations militent, parmi d’autres, pour une rupture de tendance. Comme nous le verrons dans un article ultérieur, les recommandations d’inspiration keynésienne promettent le contribuable à une pression fiscale croissante, dessinant les contours d’une économie progressivement collectivisée et improductive. La solution, dès lors, ne consiste pas à renvoyer aux calendes (a fortiori grecques…) la cure de désintoxication. Elle s’impose mais doit faire en sorte que ses effets soient durables.


Sur le web.

  1. La dette publique au sens de Maastricht n’est recensée qu’à partir de 1978 et c’est pourquoi l’année 1972 est ici estimée très grossièrement (en recoupant diverses sources).
  2. Pour l’indice des prix à la consommation, l’indice vaut 100 en 2005. L’indice d’une année N est égal à (PIB en valeur / PIB en volume) x 100.
  3. Les recettes non fiscales sont composées de revenus de la production et du patrimoine des administrations ainsi que d’autres transferts (par exemple, les amendes). Leur contribution aux recettes publiques est stable bien qu’en légère décrue tendancielle, depuis 40 ans.
  4. « Rouler » signifie s’endetter pour rembourser. À ce propos voir ici.
  5. Le lecteur trouvera la formule de calcul du TCAM ici.
  6. Le grand économiste keynésien Paul Samuelson est très clair, sur ce point : « voici donc l’une des leçons économiques les plus importantes à retenir. En matière d’incitation à investir, notre système est le jouet du destin. Nous pouvons avoir de la chance ou de la malchance et la seule chose que nous puissions dire de la chance, c’est qu’elle est appelée à tourner un jour » (L’économique, Armand Colin, 1964, p. 167).
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  • Une babiole…
    « Ainsi, un ratio dette/PIB de 90% est pour le moins élevé dans un pays dont le dernier engagement militaire d’envergure remonte à la deuxième guerre mondiale ».
    Ben non, nous n’avons justement pas eu d’engagement militaire, c’est tout le mensonge de 39/45, nous sommes passés de la défaite à la victoire, sans faire la guerre.

    Un très beau doc de Michel Audiard (celui des Tontons Flingueurs) relatant notamment cette sublime période :
    http://www.youtube.com/watch?v=Zdk2skqen3A
    ou
    http://www.dailymotion.com/video/xrmsr4_michel-audiard-vive-la-france_school

  • quand on sait que lorsque l’on payera le 100% de son salaire en impôts, il y aura 100% de chômeurs. c’est à croire que le gouvernement est corrompu par une puissance étrangère pour ruiner la France

  • N’oublions pas non plus la loi scélérate du 3 ou 4 Janvier 1973…Avant cette loi, la dépense publique de l’Etat, outre les recettes fiscales, était financée par la Banque de France à un taux d’intérêt fort bas…ce qui n’est plus le cas depuis quarante ans et ce qui explique (en partie peut-être) le ratio dette/PIB de 90%.

    • Remarque dont il a été démontré maintes fois qu’elle est fausse. Cela confine à la débilité congénitale de continuer à en parler.

    • Aaron : « la dépense publique de l’Etat, outre les recettes fiscales, était financée par la Banque de France »

      Bah oui, l’endetté qui se prête de l’argent à lui-même……. Et ceux qui n’ont rien à manger n’ont qu’a se prêter de la nourriture, ben tiens !

      lol quoi !

  • Outre le pessimisme fiscal et l’effet d’éviction du secteur productif des capitaux disponibles, la dette publique finance une inflation législative inutile sans rapport avec les besoins réels d’organisation de la société, engendrant un surcoût bureaucratique qui stérilise les gains de productivité jusqu’à annuler toute croissance. L’hyper-bureaucratie est la sangsue parasitant le secteur productif. Les normes écologiques en sont un terrible exemple.

  • Passionnant et très clair.

    Mais, vous n’abordez pas la « troisième voie »… qui permet éventuellement d’expliquer le paradoxe que vous soulevez :

    Vous concluez : « Il est donc raisonnable de considérer que le stock de dette publique contribue à inhiber la croissance économique ».

    En vous basant sur l’observation historique : « concordance entre dette élevée, désinflation et croissance faible »

    La « troisième voie » est simple : l’effet de base.

    L’augmentation continue de la dette a servi en fait a « masquer »… une baisse de la croissance, une baisse du PIB ! Ou à la compenser si vous préférez.

    Pour dire les choses autrement, on a appliqué un +6 à un -5 … conduisant, en apparence, à un +1 : la « croissance faible » dont vous parlez.

    Dit encore autrement : on a bouché un… trou.

    J’applique la même analyse au débat (surréaliste de mon point de vue) au sujet des politiques « accommodantes » (délicieuse litote) des banques centrales depuis 2008.

    On nous dit : « il n’y a pas d’inflation, donc c’est bien la preuve que les BC ne pratiquent pas la planche à billet » !

    Là encore, l’effet de base.

    La crise de 2008 aurait dû faire péter de très nombreux bilans (bancaires d’abord, ensuite corporate ensuite les souverains), conduisant à une déflation généralisée (faillites, défauts, baisse des prix des actifs, nouvelles faillites, chômage, baisse de la demande / recettes fiscales, nouveaux défauts etc… le cercle vicieux).

    Or toutes les banques centrales ont passé la surmultipliée et appliqué des politiques ahurissantes, « non conventionnelles » comme disait le cher Trichet dans sa langue orwélienne.

    On a littéralement bouché une gigantesque fosse… pour finir (en apparence) à 0 ou +1.

    Le bon sens populaire pour une fois se trompe. On entend régulièrement « c’est virtuel, ça ne concerne que les banques, la finance, ça n’a aucune prise sur l’économie réelle ».

    C’est devenu la pensée dominante. On traite ainsi la FED, BOJ, BCE, BOE comme des entités vivant sur une autre planète.

    Alors qu’au contraire, elles pèsent énormément sur notre vie quotidienne (et non je ne parle pas des récentes re-bulles sur l’immo et les marchés boursiers, ça c’est le petit + qui se voit… je parle du +, beaucoup plus grand qui a bouché la fosse d’une dépression rien de moins).

    Ce « fog of war » est bien entendu… volontaire. Nous sommes tenus dans l’ignorance. On veut absolument nous cacher l’étendue du désastre.

    La France est un exemple parfait : nous AURIONS DU nous appauvrir. Littéralement.

    Cet appauvrissement est factuel et continue: combinaison de la hausse démographique + baisse de la production (vous noterez au passage qu’on parle rarement de PIB par habitant, alors que pour des comparaisons sur le long terme c’est primordial).

    On a « bouché » ce trou en formation, par tous les moyens (dettes, Euro fort), conduisant à une croissance « molle ».

    Dernier canari dans la coal mine : regardez le chômage. Il y a bel et bien une anomalie : le nombre de chômeurs augmentent (USA, Europe), et ce malgré toutes les magouilles statistiques et politiques… pourtant on continue à nous annoncer des « taux de croissance » (exemple USA).

    Ca ne colle pas.

    Les courbes « PIB » et « chômage » divergent. 2008 est ainsi le début d’un nouveau paradigme: le bouchage de trou sans en avoir l’air.

    Autre illustration, historique cette fois : le premier pays à avoir pratiqué cette gigantesque entourloupe est bien entendu le Japon.

    Après l’éclatement de leur bulle immo démente, tout leur système bancaire, et ensuite corporate, aurait dû péter. Implosions des bilans, conduisant à faillite, chômage, baisse demande, baisse offre… la déflation.
    Au prix d’efforts ahurissants (20 ans de zombie banking !) ils sont parvenus à tenir cahin caha.

    Aujourd’hui, on refait la même erreur d’analyse. « Les Abenomics ne marchent pas »… Alors qu’au contraire c’est un succès (relatif) : sans cela… ils seraient à -5 au lieu de 0.

    Pour finir : ces politiques « non conventionnelles » sont bien entendu démiurgiques et démentes. Et elles augmenteront de manière certaine la force du désastre… plus tard.

    Mais pour l’instant, elles permettent de maintenir le status quo (peu ou prou).

  • Prélèvements obligatoires de 1972 : 54,3, ceux de 2012 : 949,2
    40 ans donc que ces prélèvements augmentent de 7,4 points en moyenne. 40 ans durant lesquels, les déficits n’ont pas diminué…
    Dire après ça que c’est en augmentant les impôts que les déficits seront comblés est une sacrée farce…

  • Les commentaires sont fermés.

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