Le libéralisme a-t-il un avenir en Allemagne ?

La déroute du FDP s’explique par le fait que les Allemands jugent ce parti libéral comme un avocat peu crédible et peu conscient de ses responsabilités en matière de promotion de la liberté. Nos partis francophones sauront-ils en tirer la leçon ?

Par Philippe Bouchat.

FDP bundestagswahl

Après la défaite historique des libéraux du FDP (parti libéral démocrate allemand) et son éviction du Bundestag (l’équivalent de l’Assemblée nationale française), le grand quotidien de Francfort Frankfuter Allgemeine Zeitung für Deutschland (mieux connu sous l’appellation FAZ) a mené l’enquête pour savoir si le libéralisme avait encore un avenir en Allemagne (voir l’article « Liberalismus ohne Zukunft ? » Un libéralisme sans avenir ?). C’est cette enquête que nous nous proposons de résumer dans les lignes ci-après, avant d’en tirer quelques leçons pour la défense des idées libérales au plan politique. À noter que le FAZ est tiré à plus d’un million d’exemplaires par jour et diffusé dans 148 pays ; c’est le plus grand quotidien allemand ; il est de tendance libérale, mais se veut indépendant de tous partis.

Des constats chiffrés

Tout d’abord, le FAZ pose une série de constats chiffrés.

1) Selon le FAZ, seuls 35% des électeurs sont contents des résultats sortis des urnes, alors que 51% auraient préféré un autre résultat. La majorité des satisfaits se trouve, sans surprise, dans les rangs des sympathisants des partis de l’Union CDU-CSU. Un quart des adhérents de l’Union se disent toutefois insatisfaits des résultats.

2) Selon les sondages récents, les scores de l’Union et du SPD (parti social-démocrate allemand) seraient inchangés en cas de nouvelle élection, de même que la position du parti de gauche « Die Linke ». Les Verts (Die Grünen) seraient très légèrement renforcés. Enfin, les libéraux du nouveau parti AfD (Alternative für Deutschland) et du FDP auraient une chance d’entrer au Bundestag.

3) Seuls 55% des électeurs estiment que les partis composant le nouveau Bundestag représentent suffisamment les thèmes importants. Ainsi, parmi les thèmes pour lesquels les électeurs regrettent qu’ils n’aient pas été mieux traités durant la campagne, on retrouve : la pauvreté des aînés, la « justice générationnelle » de la politique fiscale, la politique de formation, l’Europe, la politique d’asile ou encore la politique familiale. Seuls 2% expriment spontanément l’euroscepticisme ou les points de vue libéraux.

4) Le cercle de ceux qui regrettent que les partis AfD et FDP n’aient pas atteint la barre fatidique des 5% pour entrer au Bundestag est aujourd’hui plus grand, mais reste néanmoins minoritaire, puisque seuls 19% regrettent que le parti AfD ne soit pas au parlement et 22% que le FDP n’y siège plus. En revanche, 42% expriment explicitement leur satisfaction de voir le FDP sorti du Bundestag, alors qu’ils sont seulement 29% à être satisfaits que l’AfD n’y soit pas. Ce sont surtout parmi les électeurs de gauche que la satisfaction est la plus grande par rapport à la sortie du FDP : 83% au sein de die Linke et 65% au sein du SPD.

5) S’ils étaient 9% à avoir une image positive du FDP durant la défunte législature (parti le plus sympathique), ils ne sont que 2% aujourd’hui. L’AfD fait mieux avec 5%. Toutefois, le potentiel de progression des libéraux est important, puisque s’ils étaient 11% avant les élections à s’imaginer voter un jour pour le FDP, ils sont aujourd’hui 16% et même 19% pour l’AfD. À noter que 17% estiment important pour le pays que le FDP siège au Bundestag, alors qu’ils étaient 30% durant les années 90 et 2000.

Une question cruciale

Suite à ces constats chiffrés, le FAZ pose la question cruciale : la perte de soutien et d’identification au FDP est-il le résultat d’un échec de la politique menée durant la législature précédente ou est-ce plutôt le résultat de l’échec du libéralisme politique institutionnalisé ?

Le libéralisme sans le FDP - L'Allemagne a-t-elle besoin d'un parti libéral ? a-t-elle besoin du FDP ? (FAZ, 23.102013).
Le libéralisme sans le FDP – L’Allemagne a-t-elle besoin d’un parti libéral ? a-t-elle besoin du FDP ? (FAZ, 23.102013).

Pour répondre à cette question existentielle, le FAZ constate qu’ils sont 27% à considérer que le thème de la liberté doit être défendu par un « parti libéral », alors qu’ils ne sont que 19% à vouloir que ce soit le FDP qui joue ce rôle. Ceux qui défendent l’importance d’un parti libéral ont une représentation très claire de ce que doit être son programme : ainsi 70% sont pour la défense des principes de l’économie de marché, protéger le citoyen contre l’emprise des impôts et de l’endettement, améliorer la situation des indépendants ; 60% pour la lutte contre la bureaucratie, la diminution de l’intervention de l’État dans l’économie, la protection des données, la stabilisation des prix et la lutte contre l’endettement public.

Le FAZ constate ensuite que les thèmes défendus par les libéraux reçoivent un large soutien dans la population. Par exemple, ils sont plus de 60% à estimer comme importante la défense des libertés du citoyen, 41% la défense des principes de l’économie de marché. Un parti libéral peut ainsi compter sur le soutien, si pas d’une majorité, au moins d’une minorité convaincue. À noter qu’il existe un clivage Ouest-Est, puisqu’ils sont 27% d’Allemands des Länder occidentaux à soutenir les idées libérales, alors qu’ils sont à peine 14% dans les Länder orientaux.

Cependant, il convient de remarquer que, de manière générale, les réglementations par l’État pour atteindre des objectifs considérés comme bons par la majorité sont à peine contestées. Il en va ainsi, par exemple, pour les blocages des prix de l’énergie ou la fixation d’une limite aux revenus des managers. La majorité estime également que les interventions de l’État ne sont pas de nature à dresser des obstacles à l’économie.

Le FAZ conclut enfin son enquête en affirmant que même dans une société libre, la liberté n’est pas un thème éculé. Si le FDP veut avoir encore un avenir, il est impératif qu’il (re)devienne un avocat engagé, crédible et conscient de ses responsabilités en matière de défense des libertés.

Que penser de cette enquête du FAZ ?

La défense de la liberté, bien que considérée comme un thème important, ne reçoit pas l’assentiment majoritaire de la population. Au contraire, les Allemands semblent attachés aux réglementations étatiques et donc – indirectement, bien que l’article ne le dise pas explicitement – à leur modèle d’économie sociale de marché (Sozialmarktwirtschaft) qui mêle les principes de l’économie de marché avec les réglementations étatiques.

Toutefois, la défense des libertés est quand même considérée à ce point importante que plus d’un quart des Allemands (27%) estiment qu’elle doit être portée par « un parti libéral ». On est donc loin des 9,5% des voix obtenues ensemble par le FDP (4,8%) et l’AfD (4,7%). Ceci explique certainement que si on devait voter à nouveau aujourd’hui en Allemagne, ces deux partis auraient de meilleures chances de siéger au Bundestag.

Dans ce cadre, ils sont plus nombreux aujourd’hui à avoir une bonne image de l’AfD que du FDP.

Ce qui est reproché manifestement au FDP, c’est justement de ne pas avoir incarné avec conviction les thèmes identifiés comme libéraux et considérés comme importants. Les Allemands estiment que le FDP est un avocat peu crédible, peu engagé et peu conscient de ses responsabilités en matière de promotion de la liberté.

On peut donc conclure que ce n’est pas le libéralisme politique institutionnalisé qui pose problème, puisque les thèmes libéraux, sans être soutenus par une majorité de la population, sont quand même considérés comme importants. Ce qui pose problème, c’est la manière dont le parti traditionnellement identifié comme libéral (le FDP) a géré cette responsabilité.

La grande leçon à tirer de ce qui précède est que pour être porteur électoralement, un parti libéral se doit d’être cohérent et de défendre sans compromis les idées libérales. Il y a un vivier important, mais qui nécessite un engagement et une crédibilité sans faille. Là se trouve par exemple le succès de la campagne d’un Ron Paul aux dernières présidentielles américaines. En Belgique, le Mouvement Réformateur, officiellement libéral, n’arrive pas à profiter de l’érosion des socialistes au pouvoir depuis des décennies, car il n’incarne que trop sporadiquement les valeurs cardinales du libéralisme, ce qui a permis l’éclosion récente de nouveaux partis comme l’Union des libéraux (tendance libéralisme classique) ou le Parti libertarien. En France, le Parti libéral-démocrate a beaucoup de mal à se faire entendre, alors même que le ras-de-bol des Français vis-à-vis des partis constructivistes classiques (UMP, PS, EELV, PCF, etc.) est au plus haut, profitant au seul FN pourtant beaucoup plus constructiviste que les précédents.

L’Allemagne, une fois de plus, nous ouvre la voie. Si on veut que nos convictions libérales soient efficacement représentées au niveau politique, il est urgent et important que les partis qui se proposent de les promouvoir, les portent clairement, sans concession, quitte à demeurer dans l’opposition à court terme. Ron Paul l’a compris et jamais l’audience du libéralisme US (entendez le libertarianisme, pas le mouvement ‘libéral’ de gauche) n’a été aussi importante. Le FAZ l’a compris et indique au FDP et à l’AfD la voie du succès. Nos partis francophones sauront-ils également le comprendre ? À défaut, ils demeureront ce qu’ils sont : des cercles sympathiques d’amoureux de la liberté, sans plus.


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