Stéphane Foucart, le tabac et les abeilles : une comparaison grotesque

Stéphane Foucart, journaliste au Monde, nous dévoile, à sa façon, le mystère du déclin rapide des abeilles, un peu partout sur Terre.

Par Wackes Seppi.

 

M. Stéphane Foucart s’en est pris dans Le Monde du 12 octobre 2013 à un document guide, « Système pour l’évaluation du risque des produits phytosanitaires pour l’environnement », de l’Organisation européenne et méditerranéenne pour la protection des plantes (EPPO), dont le siège est à Paris et qui compte 50 États membres (parmi eux, Jersey et Guernesey…) en débordant vers l’Asie centrale. Sur un mode hautain et, disons-le, hautement déplaisant. Et ce, dès la phrase d’accroche :

C’est de manière grotesque que sont évalués les risques des nouvelles générations d’insecticides pour les butineuses. On comprend mieux le mystère du déclin rapide des abeilles, un peu partout sur Terre.

Traduction : le déclin rapide des abeilles est dû à la manière grotesque… Un peu partout sur la Terre car, c’est bien connu, les « nouvelles générations d’insecticides » sont ubiquitaires…

M. Foucart s’est bien gardé de donner le lien vers le texte mis en cause ; et de décrire, ne serait-ce que brièvement, cette « manière grotesque ».

Son argument est le suivant :

« Pour comprendre, il peut être utile de faire une petite expérience de pensée. Prenez un groupe d’hommes jeunes, en bonne santé. Assurez-vous qu’ils pèsent tous environ 70 kg. Puis enfermez-les pendant deux jours et contraignez-les à fumer suffisamment de cigarettes pour obtenir la mort de la moitié d’entre eux. Relevez la quantité de cigarettes inhalées pour parvenir à ce résultat : vous venez d’obtenir ce que les toxicologues nomment la « dose létale 50 » sur quarante-huit heures (ou DL50-48 heures). C’est la quantité d’un toxique qui, administrée sur une période de deux jours, a une chance sur deux de tuer un individu. En se fondant sur la seule toxicité de la nicotine, il est vraisemblable que la DL50-48 heures de la cigarette blonde soit de l’ordre de cent cinquante paquets par individu. Divisez ensuite cette quantité par dix. À ce stade, vous ignorez encore à quoi correspond le résultat obtenu (c’est-à-dire quinze paquets). »

« À rien ? Détrompez-vous : l’expérience et le calcul que vous venez de conduire vous apportent la « preuve scientifique » que la cigarette est un produit à « faible risque » pour les humains, pour peu que sa consommation demeure sous le seuil de quinze paquets quotidiens. À cinq paquets de blondes par jour, vous êtes donc très largement en deçà du seuil de risque. »

Le choix de la comparaison avec la cigarette n’est pas anodin. Tout comme l’invraisemblable DL50 de 150 paquets de cigarettes. Soit 3.000 cigarettes en deux jours ! C’est à croire que M. Foucart est stipendié par l’industrie du tabac…

L’objectif était donc manifestement de ridiculiser, auprès d’un public béotien et crédule (en témoignent les commentaires), une règle établie dans le cadre de l’EPPO – avec forcément le concours d’experts.

La réalité est plus complexe. Le document-guide est essentiellement un arbre de décision. M. Foucart n’en a extrait qu’une étape, relative à l’exposition des abeilles à la substance active dans le cas du traitement des semences ou du sol. Et il l’a décrite avec une parfaite mauvaise foi. Car le rapport entre la DL50 et l’exposition sur un jour, s’il est supérieur à 10, n’est pas une « preuve scientifique » (les guillemets sont de M. Foucart), mais un seuil de décision.

Dans le cas des pulvérisations, donc d’une toxicité possible par contact ou orale, on calcule le rapport entre la dose d’application (en grammes par hectare) et la DL50 (en microgrammes/abeille) et on s’arrête – on conclut à un faible risque pour les abeilles – si ce rapport est inférieur à 50.

Pourquoi des valeurs différentes ? Parce que, comme cela est expliqué avec quelques détails et des références bibliographiques dans le document guide, elles dérivent de l’expérience. Et elles comportent une bonne marge de sécurité.

M. Foucart pérore :

« Grotesque ? C’est très précisément de cette manière que sont évalués les risques présentés par les nouvelles générations d’insecticides (dits néonicotinoïdes) pour l’abeille. Si l’on estime qu’une butineuse est quotidiennement exposée à une dose d’insecticide de l’ordre d’un dixième de celle qui lui est fatale, alors le produit est jugé, de manière tout à fait arbitraire, à « faible risque »… »

Non, ce n’est pas – encore moins précisément – de cette manière… Quand un risque ne peut être exclu, des essais en plein champ sont entrepris dans des conditions représentatives de l’usage qui sera fait de la matière active (du pesticide).

Et il n’y a aucun arbitraire dans l’étape que M. Foucart a cru bon de vilipender, mais un retour d’expérience. Et, ce qui est grotesque, c’est son accusation tout à fait gratuite de « laxisme réglementaire […] invraisemblable ».

Et un document guide n’est pas un règlement…


Publié originellement sur le site « Imposteur ».