Syrie : jeu d’échec et de poker menteur ou sortie de crise ?

poutine

Avec leur proposition surprise de placer l’arsenal d’armes chimiques syrien sous contrôle international, les Russes provoquent un rebondissement inattendu et un vrai coup de théâtre.

Avec leur proposition surprise de placer l’arsenal d’armes chimiques syrien sous contrôle international, les Russes provoquent un rebondissement inattendu et un vrai coup de théâtre.

Par Michel Ghazal.

Dans mon article précédent, j’avais montré que l’analyse de l’ensemble des intérêts en jeu dits ou cachés de la France et de l’Occident devait les pousser à éviter l’aventure de la guerre. J’avais conclu que la meilleure option pour venir à bout de la crise syrienne était politique à condition de prendre en compte les intérêts des seuls capables à influencer les Syriens : la Russie. Poutine n’a eu cesse de chercher à reconquérir l’influence perdue de son pays sur la scène internationale. Je mentionnais également la nécessité d’une partie tierce pour sortir des pièges de la décision.

Avec leur proposition surprise de placer l’arsenal d’armes chimiques syrien sous contrôle international, les Russes provoquent un rebondissement inattendu et un vrai coup de théâtre sur la scène qui se joue. Ceci les replace au centre du jeu et la solution politique devient encore plus crédible. Vraie percée ou manœuvre manipulatoire, l’accueil favorable que cette initiative a reçu, y compris du Président américain Barak Obama, fait reculer d’autant le spectre d’une intervention militaire, en tout cas dans l’immédiat. Évidemment, le pouvoir à Damas a donné son accord après des « négociations » avec le ministre russe des Affaires étrangères. Mais, avait-il le choix ? Il est possible d’imaginer que, pour les Russes, il est à présent avéré que, contrairement à leurs recommandations, le régime syrien a bel et bien utilisé le « nucléaire du pauvre ».

Pourquoi cette issue est-elle plus favorable que la guerre ?

Après deux années de guerre civile en Syrie, l’Occident était dans l’embarras coincé entre deux issues toutes les deux défavorables.

Que le pouvoir syrien remporte la victoire, et voici qu’elle serait interprétée comme une victoire pour l’Iran. Ceci discréditerait définitivement l’Occident qui aurait montré son incapacité à faire respecter « la ligne rouge » qu’il avait fixée et dans laquelle il s’était enfermé. L’impact négatif, sur la vraie partie qui se joue relativement à la dissémination nucléaire dans la région, serait considérable.

Que les rebelles l’emportent, et voici confirmé le risque de voir les modérés balayés et Al-Qaïda prendre le pouvoir et œuvrer pour l’installation d’une république islamique aux portes d’Israël. Autant dire, tomber de Charybde en Scylla.

L’Occident, et c’est là le piège, n’a rien à gagner quelle que soit l’issue. Ceci a conduit certains analystes à préconiser, comme meilleure option à l’heure actuelle, le maintien du statu quo et la perpétuation de la guerre interne. En effet, il est scandaleusement cynique que ceci pouvait arranger l’Occident de voir plusieurs de leurs ennemis – l’Iran, le Hezbollah, les djihadistes de Al Qaïda etc. – occupés par ailleurs à s’entre-tuer. Malheureusement, ceci ferait passer plus de 110.000 morts, deux millions de personnes réfugiées ou déplacées et des destructions considérables de villes et de sites par pertes et profits.

Quand bien même protéger les populations civiles est une valeur honorable et qu’il soit compréhensible que le Président Hollande veuille éviter de voir certains l’accuser un jour d’avoir abandonné le peuple syrien, il est tout aussi compréhensible que ce dernier ait un souci légitime non seulement de ne pas trahir l’héritage de Mitterrand sous le mandat duquel la Convention sur l’interdiction des armes chimiques avait été signée en 1993, mais de chercher par tous les moyens à les bannir, il n’en reste pas moins vrai que la France n’a aucun intérêt à s’engager dans une guerre, fusse-t-elle limitée. Le seul besoin qui peut demeurer pour expliquer l’inflexibilité et la détermination de M. Hollande est de se donner une posture présidentielle. Il est indéniable qu’elle lui a bien réussi au Mali, mais ne constitue pas une raison suffisante pour réitérer en Syrie.

Tout le monde l’a observé, Obama allait à reculons sur la voie de la guerre. Même si Républicains et Démocrates n’avaient aucun intérêt à voir l’aura des États-Unis se ternir encore davantage en montrant une incapacité à mettre en œuvre son avertissement sur l’usage des armes chimiques. Dès lors, il n’était pas exclu qu’ils puissent se sentir contraints de se rallier à l’intervention militaire malgré une opposition de six américains sur dix.

Quant à l’intransigeance de Poutine dans son soutien indéfectible à la Syrie, celle-ci devient compréhensible dès que l’on comprend qu’il entend préserver le dernier bastion d’influence de la Russie dans la région.

Ainsi, grâce à l’initiative Russe, une sortie de crise par le haut – seule en mesure de sortir de l’impasse de la guerre car sauvant la face à tous – peut être entrevue et permettre de viser une percée diplomatique. « Il faut prendre les Russes au mot sans pour autant les croire sur parole », pour citer Bernard Guettat de France Inter. À présent, on ne peut que suspendre le difficile et incertain recours à la force et refaire rentrer les instances internationales (Conseil de sécurité, ONU…) dans la partie. Les initiateurs d’une action contre la Syrie – France et États-Unis – ayant  refusé l’inaction, pourront clamer à juste titre que la fermeté et les pressions ont fait bouger les lignes.

De l’autre côté, les Russes auront la satisfaction d’avoir tiré les manettes et d’avoir obligé leurs partenaires à prendre en compte leurs intérêts en apparaissant comme « des faiseurs de paix« . Quant au régime syrien, c’est à son fidèle allié qu’il dit oui et non avec « le sentiment d’avoir un pistolet sur la tempe« , si cela avait été présenté par les Américains ou les Français.

Rapport de forces n’est pas forcément synonyme d’épreuve de forces

La diplomatie et la négociation se jouent évidemment dans un rapport de forces qu’il serait naïf de nier. Mais, face à des adversaires aussi redoutables, rusés et manipulateurs soient-ils, il n’est pas nécessaire de se laisser entraîner vers l’épreuve de forces. Celle-ci est toujours destructrice et son issue est rarement prévisible par avance. Puisse cette perche tendue être saisie, et surtout, au-delà du problème des armes chimiques qu’elle vise à neutraliser, ouvrir la voie à l’arrêt d’une guerre qui n’a que trop duré. Le récent saccage et les massacres subis dans le village de Maaloula où se trouvent les rares vestiges de la langue Araméene du temps du Christ, rappellent tristement les destructions par les Talibans des Bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan et celles perpétrées par le groupe Ansar Dine des Mausolées de Tombouctou « la cité des 333 saints ».


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