Les retraites expliquées à mes fils

Robinson Crusoë

Inspirons nous de Robinson Crusoë pour expliquer les retraites facilement.

Inspirons-nous de Robinson Crusoë pour expliquer les retraites facilement. Une parabole pour mieux comprendre la différence entre les régimes de capitalisation et de répartition.

Par Xavier Faure.

Dans un monde imaginaire vivaient deux frères : Robinson et Robinçon. Un jour ils firent un voyage en bateau, il y eut une grosse tempête et le bateau fit naufrage. Robinson eut de la chance, il parvint à saisir une planche de bois et fut rejeté sur le rivage d’une île déserte. Robinçon aussi eut de la chance, il trouva également refuge sur une île déserte, une autre.

Ils avaient survécu mais n’étaient pas tirés d’affaire. Il fallait boire, manger, se protéger. Sans outil, sans personne pour aider, la vie était difficile. Puis nos héros eurent chacun un fils. Ne me demandez pas comment ils ont fait, c’est un monde imaginaire. La vie devint plus dure encore, il fallait maintenant faire vivre deux personnes avec le travail d’une seule.

Le temps passant, les fils grandirent et les pères vieillirent. Un jour, Robinçon convoqua son fils , Robinçon2 (ils n’étaient pas très créatifs sur les prénoms dans ce monde imaginaire) et lui tint ce discours : « Mon fils, mes forces diminuent alors que les tiennes augmentent. Aujourd’hui je travaille pour te nourrir mais bientôt nos rôles vont s’inverser. Je cesserai de travailler et tu me nourriras. J’appelle cela solidarité inter-générationnelle ».

« Joli nom », se dit Robinçon2, vaguement inquiet à l’idée des changements qui allaient bouleverser sa vie et sentant confusément qu’il n’en percevait pas toutes les conséquences. Mais Robinçon2 aimait son père et avait confiance en lui. Il accepta la charge qui lui était confiée, il n’avait pas vraiment le choix.

Au même moment, Robinson avait une conversation très similaire avec son fils. « Robinson2, mes forces diminuent quand les tiennes augmentent. Aujourd’hui je travaille pour te nourrir mais bientôt nos rôles vont s’inverser. Je cesserai de travailler et tu me nourriras. En contrepartie, je te remets cette hache de silex que j’ai confectionnée avec patience le soir avant de dormir. J’appelle cela échange librement convenu entre adultes consentants ».

« Mon père est vraiment une quiche en marketing » se dit Robinson2. Mais la hache était incroyablement cool avec son silex ultra-tranchant et son manche taillé dans une solide branche. L’appréhension qu’il ressentait à l’idée de ses nouvelles responsabilités était atténuée par la perspective de ce qu’il pourrait accomplir à l’aide de cet outil.

C’est à l’arrivée de la troisième génération que les choses prirent une tournure dramatique. Pour Robinçon2, le bonheur de la paternité laissa rapidement place à l’effroi. Il devait maintenant subvenir aux besoins de 3 personnes. Et la pêche à mains nues est un moyen de production très aléatoire. Il était obligé de travailler jusqu’à épuisement pour seulement survivre. Mais il n’avait pas le choix. Il ne pouvait pas laisser mourir son père, ni son fils, ni lui-même. Il en voulut à Robinçon de l’avoir ainsi piégé. Un jour, la pensée lui vint que son père n’avait jamais eu à entretenir que deux personnes, jamais trois. Il lui demanda pourquoi il n’avait pas fait des réserves en prévision de la situation présente. Robinçon, embarrassé, répondit qu’il n’y avait pas pensé, que faire vivre deux personnes lui avait déjà paru surhumain. Il lut le mépris dans le regard de son fils.

Les choses se passèrent de façon sensiblement différente pour Robinson2. Bien sûr, la responsabilité de la survie de son père et de son fils était écrasante, mais il avait la hache. Il fit une pirogue dans un tronc d’arbre qu’il abattit et évida à l’aide de l’outil de son père. Il put alors s’éloigner du rivage et aller là où les poissons étaient plus nombreux. Dorénavant, chaque journée de pêche lui donnait 2 à 3 fois plus de poissons qu’auparavant. Le problème de la nourriture était durablement réglé. Robinson2 rendit grâce à la sagesse de son père et l’aima encore davantage.

Le passage à la génération suivante ne fit que creuser le sillon tracé par les premiers naufragés. A la mort de son père Robinçon2 fit à son fils mot pour mot le même discours que lui avait fait Robinçon. Il n’ajouta qu’une phrase, la pure vérité : « tout ce que tu devras subir, je l’ai subi avant toi ». Cette phrase, répétée de génération en génération, scella le sort des Robinçon. De son coté, Robinson2 remit à son fils la pirogue en plus de la hache quand il lui demanda de subvenir désormais à ses besoins.

Le capital amassé par la dynastie des Robinson s’enrichit à chaque génération. Un arc, un filet, une jarre en terre cuite, une cabane, une éolienne… Chez les Robinçon qui continuaient à survivre sans outils, chacun essayait de tirer la couverture à lui dans la solidarité inter-générationnelle. Au fil des âges, on identifia 3 leviers et pas un de plus. Forcer les pères à travailler plus longtemps, réduire leur ration de nourriture, forcer les fils à leur donner plus. Aucun de ces leviers n’était une solution au problème des Robinçon. Aucun ne les libérait du piège éternel dans lequel ils croupissaient.

Cela aurait pu durer jusqu’à la fin des temps. Un jour pourtant, peut-être les dieux les prirent-ils en pitié, les Robinçon brisèrent leurs chaînes. Robinçon 27 dit à Robinçon 28 : « Les 3 leviers n’apporteront rien si on ne s’en sert que pour déterminer lequel de nous deux vivra un peu moins misérablement. Voila ce que nous allons faire, nous allons les utiliser tous les 3 ensemble. Nous travaillerons plus et mangerons moins ». Cela fut terrible. La faim les dévorait, ils titubaient de fatigue. Mais ils le supportèrent étonnamment bien, car pour la première fois depuis des siècles, ils avaient l’espoir et la concorde.

Après quelques mois de calvaire, ils contemplèrent exténués mais émerveillés le fruit de leurs efforts : une hache de silex.

* * * * *

J’ai raconté cette fable à mes fils et ils en savent désormais davantage sur les systèmes de retraite que la plupart des commentateurs. En particulier, ils ont retenu les leçons suivantes :

1. La différence entre la capitalisation et la répartition, c’est le capital.
2. Le capital augmente la productivité, il a donc une grande valeur.
3. Dans les deux systèmes, les jeunes paient pour les vieux. Dans la répartition, ils n’obtiennent rien en contrepartie; dans la capitalisation, ils obtiennent en contrepartie un capital de grande valeur.
4. La répartition, un système sans capital dont les versements des premiers sont payés par les derniers, s’assimile à un schéma de Ponzi.
5. La répartition vit de la contrainte et engendre le ressentiment. La capitalisation vit de la liberté et engendre le respect.
6. La répartition n’est pas un système sain qui souffre ponctuellement d’une démographie défavorable; elle est un système malsain dont la perversité a été longtemps masquée par une démographie favorable.
7. La distinction répartition/capitalisation n’a rien à voir avec la distinction individu/collectif. 10 Robinson peuvent construire ensemble des haches de silex qu’ils donneront collectivement à leurs fils. 10 Robinçon peuvent s’épuiser à mains nues pour nourrir collectivement leurs pères. La différence, c’est le capital.
8. Une fois qu’on est tombé dans la répartition, on n’échappe plus aux sacrifices. Le seul choix qui demeure est entre les sacrifices inutiles (« réforme » paramétrique) et les sacrifices utiles (ouverture, même partielle, à la capitalisation)
9. Imposer la retraite par répartition est la politique la plus antisociale qui soit. En forçant les pauvres à contribuer à ce système on les condamne à devenir des Robinçon, alors que les riches ont encore les moyens d’épargner après avoir cotisé.