Le mouvement altermondialiste : so 90’s

On oublie trop souvent à quel point le mouvement altermondialiste a pu être central dans la vie politique française, au moins jusqu’au début des années 2000. Aujourd’hui, même les derniers militants de la cause reconnaissent que le mouvement s’est essoufflé.

On oublie trop souvent à quel point le mouvement altermondialiste a pu être central dans la vie politique française, au moins jusqu’au début des années 2000. Aujourd’hui, même les derniers militants de la cause reconnaissent que le mouvement s’est essoufflé.

Par Frédéric Mas.

Souvenez-vous, hier, c’était so hype, et pourtant, aujourd’hui, ça nous paraît être dépassé depuis une éternité. En 1999, les chaînes de télévision font leur une sur les manifestations de Seattle. Issu des luttes sociales d’Amérique du Sud, un conglomérat d’associations et de mouvements marqués à gauche et à l’extrême-gauche se fédère autour de l’altermondialisme, qui devient rapidement la coqueluche des élites progressistes en mal de grands soirs et de bourgeois à pendre avec les tripes de curés.

Un joyeux mélange de socialisme métissé, d’écologisme radical et de mouvements d’émancipation plus ou moins foutraques éclot pour s’attaquer à un gros morceau, la mondialisation néolibérale qui appauvrit les peuples, donne des sous et du pouvoir aux multinationales, et aussi pas mal de programmes de recherches à des sociologues français qui s’emmerdent un peu avec leurs « nouveaux mouvements sociaux » franco-français qui sentent un peu trop les congés payés, la kro et la merguez. Rempli d’espoir devant la naissance d’une société civile mondiale et les perspectives de mutualisation des luttes, tout le ban et l’arrière-ban de nos intellectuels publics abandonne alors Robert à ses avantages acquis pour défendre la taxe tobin, le mouvement des sans terres et le droit de boire frais des mojitos à Porto Alegre.

L’altermondialisme qui va sauver la France

On oublie trop souvent à quel point le mouvement altermondialiste a pu être central dans la vie politique française, au moins jusqu’au début des années 2000. Non content d’attirer toutes les sectes de la gauche de la gauche, celles qui allaient pieusement en pèlerinage au Chiapas pour baiser l’anneau du sous-commandant à cagoule Marcos, il suscita aussi l’admiration béate de tout le spectre politique, de la gauche de gouvernement à la droite souverainiste en passant par le RPR de l’époque. La contestation sociale était suffisamment propre sur elle pour attirer au Forum social mondial à la veille de l’élection présidentielle de 2002, en plus des fanboys habituels, Besancenot, Mamère et Chevènement, les membres les plus à gauche du gouvernement Jospin de l’époque, notamment Buffet, Hascöet, Josselin, Lienemann, Mélanchon et Paul, et même des émissaires du premier ministre et du très brejnévien président de l’époque, Jacques Chirac. Pour être sûr de ne pas rater le coche, le PS dépêcha aussi sur place François Hollande, qui par la suite devait prendre la tête d’une puissance moyenne occidentale sur le déclin et se séparer de sa compagne, et le RPR s’empressa de suivre le mouvement en envoyant Serge Lepeltier, qui par la suite disparut de la circulation, sans doute enlevé par les extraterrestres ou muté à la fédération UMP des îles Kerguélen.

Hugo Chavez Souperstar !

Seulement, comme toutes les entreprises humaines, le mouvement prit son envol, puis, en se notabilisant, a perdu à la fois de sa superbe et de ses militants. Les hordes d’étudiants en sciences humaines abonnés au monde diplo commencèrent à se lasser des réunions de patronage d’Attac, les mouvements en lutte s’aperçurent qu’ils pouvaient très bien lutter dans leurs coins sans faire de la pub à nos édiles fatiguées et fatigantes, et surtout, la scission se fit plus nette entre modérés et radicaux. À partir de la seconde moitié des années 2000, on passe de l’ambiance Carnaval de Rio, José Bové, et justice sociale à celle « socialisme et barbarie » avec Hugo Chavez en guest star. Des plumes dans le cul aux dictatures plébiscitaires, ça commence à sentir le sapin sec pour le monôme, et même les plus vieux stals, à l’instar de l’imbitable Ignacio Ramonet, se tirent pour créer des groupuscules encore plus groupusculaires, avec des plateformes programmatiques encore plus absconses pour séduire encore plus de profs de socio nuls en éco.

Le déclin : à qui la faute ?

Aujourd’hui, même les derniers militants de la cause reconnaissent du bout des lèvres que le mouvement s’est essoufflé, même s’ils ne sont pas tous d’accord sur les responsables. Certains blâment le manque de centralisation politique, d’autres la malveillance des médias aux ordres de la fortune apatride et vagabonde, et les universitaires le fait qu’on ne lise pas leurs essais pourris. Remarquons au passage que ces derniers crurent un temps trouver une rente de situation suffisamment juteuse pour les faire vivre jusqu’à la fin de leurs carrières, un peu comme aujourd’hui le féminisme ou les théories du genre vont assurer des revenus à des centaines de demi-habiles aux frais du contribuable via les programmes de recherches, les publications et les revues à comités de lecture pas trop regardants. Plus certainement, les opinions publiques occidentales se sont détournées des manifs de jongleurs à consciences sociales saturées pour s’intéresser à la nouvelle connerie liberticide à la mode, à savoir la guerre contre le terrorisme.

Exclusif : les vraies raisons du déclin

Afin d’aider la science populaire et l’examen de conscience des militants, je propose à mon tour de relever les raisons plus ou moins importantes de l’échec monumental du mouvement.

La première est la plus évidente. Le mouvement s’est construit contre la mondialisation libérale accusée d’exploiter les pays émergents, ceux-là même qui sont en train de nous transformer en pays de tiers monde par leur croissance à pratiquement deux chiffres. Du coup, même pour les âmes les plus simples, la thèse de l’inégalité des échanges nord/sud s’en est trouvée relativisée.

Deuxièmement, la mesure réformiste phare des représentants français du mouvement, la taxe Tobin, ne marche pas, de l’aveu même de celui qui l’a imaginé. Les rares fois où les politiciens ont tenté de la mettre en place se sont soldées par des échecs retentissants, ce qui n’a pas empêché nos édiles nationales de l’adopter.

Troisièmement, la production théorique de plus de 10 ans de mouvement social a sans doute payé les résidences secondaires de pas mal de ses leaders, mais on ne peut pas dire que sa dialectique ait cassé des briques. Les essais new age d’Hakim Bey ont rejoint les bacs à un euro d’Emmaüs, « Empire » des piposophes maboules Negri et Hardt, après avoir été le best seller des étudiantes en lettres à Columbia, a été détrôné par la saga Harry Potter et Fifty Shades of grey. Les différents manuels édités pour faire la révolution avec des échassiers, des cracheurs de feu et des étudiants en bonnets péruviens ont rapidement disparus de la circulation avec l’arrivée d’Internet, et les théoriciens demeurés des black blocks se sont un peu écrasés quand ils ont pris conscience d’être les idiots utiles de l’évolution sécuritaire et antiterroriste des États (tribute to Xavier Raufer et Julien Coupat !).

Quatrièmement, trop de membres de l’orga s’appelaient « Chico », et enfin, pour conclure et enfoncer les derniers clous du cercueil, des erreurs de casting à la pelle : Lola Lafon, Manu Chao, et Serge Lepeltier, qui malgré la moustache, ne réussit jamais à se faire passer pour un José Bové de droite.