Pendant que la maison brûle, l’État peint

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Les députés socialistes proposent de multiplier par 20 le coût des licenciements et d’inscrire la fermeture d’un site industriel à la liste des 12 travaux d’Hercule. Avec une justification fallacieuse :

«L’employeur sera soumis à une obligation de moyens», précisent encore les signataires, opposés à «la politique de terre brûlée» et au «diktat de la performance boursière» qui ont causé la destruction de «2 millions d’emplois en trente ans» dans l’Industrie. Les salariés pourront aussi participer, en déposant un dossier de reprise, notamment via une scop qu’affectionnent tant les élus de la majorité.

Le diktat de la performance boursière, ou de la performance tout court, aurait causé la destruction de 2 millions d’emplois en trente ans. Bouh la bourse, vive les coopératives.

Les vrais responsables de la destructions de 2 millions d’emplois en trente ans – et bien plus, on ne compte pas ici les emplois qui n’ont pas été créés – ne sont pas d’immondes spéculateurs ventripotents roulant dans de belles voitures avec chauffeur et n’ayant jamais à s’inquiéter de leurs finances puisque d’autres travaillent pour eux. Les vrais responsables sont d’immondes hommes politiques ventripotents roulant dans de belles voitures avec chauffeur et n’ayant jamais à s’inquiéter de leurs finances puisque d’autres travaillent pour eux. Les Français, en l’occurrence.

C’est un peu dur, sans doute, et je ne voudrais pas faire pleurer Cécile Duflot. Mais c’est la triste réalité. Prétextant améliorer le sort de tous, les hommes de pouvoir ont détérioré le sort des Français.

Prenons l’exemple des étudiants. Soumis à un régime de couverture spécifique, ils doivent s’assurer auprès d’une mutuelle étudiante. La moitié d’entre eux s’assurent auprès de la LMDE, qui offre un service déplorable.

La Cour des comptes a mené sa propre enquête de satisfaction auprès de plus de 1 700 personnes affiliées à la LMDE. La note moyenne de satisfaction a été d’à peine 2,33 sur 5, soit le plus mauvais score de toutes les mutuelles étudiantes, qui sont globalement toutes mal notées. Des chiffres qui viennent démentir les 88% de personnes satisfaites vantées dans les « enquêtes de satisfaction autoproduites » par la LMDE, note avec malice la Cour.

Il n’y a pas besoin de chercher bien loin les raisons de cette insatisfaction. Selon la Cour, la LMDE n’est en mesure de répondre qu’à un appel téléphonique sur 14. En février, plus de 200 000 courriers adressés à la mutuelle étaient en attente de suivi et les retards de traitement des feuilles de soins sont chroniques. Par ailleurs, la LMDE, comme les autres mutuelles étudiantes, accuse un important déficit de développement des services en ligne.

Autant de bugs qui causent des retards de remboursement récurrents pour les étudiants. Sans compter que les délais pour éditer les cartes Vitale sont particulièrement longs : neuf mois après leur inscription, 10 % des étudiants n’en ont toujours pas reçu et ne peuvent donc bénéficier du tiers-payant, estime la Cour.

Les étudiants ont toutes les difficultés du monde à obtenir un renseignement ou un remboursement. La Cour des Comptes suggère la suppression des mutuelles étudiantes et l’inclusion des étudiants dans le régime général qui, sans être d’une efficacité redoutable, l’est bien plus que le régime étudiant. Levée de boucliers : le régime serait le « dernier acquis étudiant de l’après-guerre ».

Des remboursements tardifs au prix d’appels répétés, voilà un bel acquis étudiant. L’acquis étudiant, c’est avant tout l’acquis de la LMDE, très proche de l’UNEF, et celui de quelques privilégiés.

Les salariés de la LMDE d’abord, pléthoriques et peu inquiétés par leurs performances déplorables.

La LMDE connaît des difficultés financières chroniques, avec 23 millions de pertes accumulées en 2011. Un plan social, lancé à cette époque, a abouti au départ de 130 des 640 salariés, moyennant « des indemnités importantes », note la Cour. Pourtant, ces personnels ont tous été remplacés « quelques mois plus tard », alors qu’un cabinet externe avait évalué que la productivité était supérieure de 20% dans les caisses primaires d’assurance-maladie (CPAM) du régime général.

On licencie avec de grasses indemnisations – financées par les cotisations des étudiants et les contribuables qui renflouent les caisses – pour remplacer quelques mois plus tard les effectifs, sans parvenir à ramener la productivité à un niveau satisfaisant. Concrètement, un exercice en pure perte.

En plus de faire porter le poids de leur médiocrité par ceux qu’ils sont censés servir, les pourvoyeurs d’acquis sociaux s’inscrivent dignement dans la belle tradition républicaine de népotisme.

Au bord de la faillite, la LMDE a toutefois été contrainte de s’adosser en février à la MGEN, qui contrôle désormais de facto la gestion de la mutuelle. Un adossement encore trop récent pour que la Cour puisse juger de ses conséquences. Mais cette proximité, qui existe depuis longtemps, entraîne d’étonnantes pratiques. La Cour des comptes révèle ainsi que les enfants de fonctionnaires adhérents de la MGEN bénéficient « d’un traitement prioritaire » de leurs courriers et appels lorsqu’ils choisissent la LMDE, ce qui est en « contradiction avec les principes du service public ».

Ce n’est pas qu’un exemple. Le service public français, c’est un joli prétexte pour offrir au citoyen un service médiocre et très couteux, et financer les copains. Les enfants de fonctionnaires de la MGEN et l’UNEF dans le cas de la LMDE, les syndicats dans de nombreux cas ; les hommes politiques eux-mêmes ratent rarement une occasion d’arroser leurs amis.

Les électeurs normands de Laurent Fabius seront ainsi ravis d’apprendre qu’il utilise sa réserve parlementaire pour embellir le village où il a sa résidence secondaire, à 800 km de sa circonscription. C’est beau. Les exemples abondent ; Arnaud Montebourg ne s’est pas privé d’organiser une charmante réception pour remercier ceux qui l’ont soutenu dans le dossier Florange, aux frais des contribuables.

L’État étant en difficultés financières, les hommes politiques sont prêts à quelques sacrifices. Pour les autres. Avant même de penser à détourner l’argent public de sa mission première vers les poches ou projets de leurs amis, ils s’assurent de leur propre confort.

Les hommes politiques ont voté des augmentations d’impôt et la détérioration de l’État-providence pour l’ensemble des Français, sauf pour eux. Ils s’assurent encore des retraites et privilèges plus que confortables, pour prendre le relais d’indemnités plus que généreuses. À l’abri derrière des beaux discours sur la solidarité et le sacrifice, offrant de temps en temps à la vindicte populaire un patron, une figure publique ou le dirigeant d’un pays voisin qui oseraient ne pas se plier à leurs exigences, ils se maintiennent au pouvoir et vivent au crochets de la république, qui n’est plus qu’un mot, pas une idée.

Je ne suis pas un grand admirateur de ceux qui veulent diriger la vie des autres. Encore moins quand leurs résultats pitoyables détériorent le sort de ceux qu’ils sont censés servir et qu’ils n’ont de cesse de rejeter la faute sur le manque d’éthique de ceux sur qui porte l’effort.

Les problèmes de la France sont connus. En quelques mesures, il est possible de réduire grandement les déficits, d’améliorer la compétitivité et de rendre les citoyens plus égaux devant la loi.

Le déficit du régime des retraites peut être aisément réduit en alignant tous les régimes sur le régime général. Idem pour l’assurance-maladie et l’assurance-chômage. C’est simple, ça ne demande qu’un peu de courage politique, un peu de fermeté face aux inévitables mécontents qu’on touche à leurs privilèges.

Multiplier par 20 le coût des licenciements n’améliorera pas le marché de l’emploi en France. Il serait simple en revanche de réduire le coût du travail et de rendre plus fluide le marché de l’emploi. Offrir aux salariés le choix de leur régime de protection sociale, c’est leur donner la possibilité de payer moins cher pour les mêmes prestations. En réduisant la dépense – j’y viens – il serait possible de réduire les charges patronales et salariales, rendant compétitifs de nombreux emplois aujourd’hui trop couteux au regard de leur productivité.

Attaquons le gros du problème : la dépense. Le choc de simplification annoncé n’a rien d’un choc. Depuis des années, des décennies même, les lois s’accumulent. Le code du travail, des impôts, les différents textes qui régissent chaque tranche de vie des Français subissent une inflation digne du Zimbabwe des années 2000. Et comme dans le cas du Zimbabwe, la solution réside dans un changement de devise.

Il faut remettre à plat l’action de l’État. Même en maintenant son périmètre actuel [1], il est possible de réduire considérablement la dépense en repartant de zéro. Pour chaque résultat, chercher le moyen le plus simple d’y parvenir, au lieu de chercher à élaguer à la marge.

Revoir également le système d’imposition et les règles de l’État-providence, les rendre lisibles et éliminer les incohérences.

Chaque citoyen devrait, en quelques clics ou un coup de fil, connaître exactement sa situation, ce qu’il doit, ce qu’on lui doit. Il devrait savoir exactement à quel interlocuteur s’adresser pour toute demande auprès de l’administration. N’importe quel employeur et n’importe quel salarié devrait être en mesure de comprendre le code du travail et l’appliquer. L’ensemble des citoyens français et, plus grave encore, de leurs représentants élus, sont aujourd’hui incapables d’appliquer l’un des principes fondamentaux du droit français : « Nul n’est censé ignorer la loi ».

Les élus ne sont pas censés ignorer la réalité, mais les faits sont là. La France s’enfonce dans une grave crise. Pour partie, cette crise affecte de nombreux autres pays, eux aussi fortement endettés. Mais elle s’enfonce aussi dans le déni, la fermeture, l’idéologie. Dans les deux cas, les hommes politiques ont une responsabilité majeure dans l’émergence de ces problèmes et devraient prendre leurs responsabilités dans leur résolution.

Pour l’instant, la maison brûle, et l’État peint. Des réformes majeures sont nécessaires et reportées, si tant est qu’elles soient pensées. Les rapports et recommandations s’accumulent pour faire des économies ; mais les politiques dévoient les mots, et la remise à plat, la refonte du système que laissait espérer le « choc de simplification » est un pétard mouillé.

Ce n’est pas en repeignant la porte qu’on éteindra l’incendie. Impuissants, les Français ont perdu leur liberté au profit du pouvoir ; n’ayant d’autre choix que de regarder la maison France brûler, ils feraient bien de regarder de l’extérieur.


Note :

  1. Bien trop large à mon goût…