Les BRICS coulent-ils ?

brics_saut_avant

Depuis dix ans, on nous promet un miracle économique dans les pays émergents. Mais sans réformes structurelles et stratégies à long terme, le miracle n’aura pas lieu.

Depuis dix ans, on nous promet un miracle économique dans les pays émergents. Mais sans réformes structurelles et stratégies à long terme, le miracle n’aura pas lieu.

Par Guy Sorman.

En sciences économiques, miracles, slogans et proclamations sont sans effets réels. On en voudra pour preuve le déclin soudain des économies dites émergentes : depuis une dizaine d’années, quelques prophètes médiatiques plus habiles en communication politique qu’informés réellement, nous annonçaient que ces pays émergents, en particulier les BRICS, Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, à quoi on ajoutait souvent la Turquie, devaient se substituer aux pays développés, devenir le moteur de l’économie mondiale. Ils devaient  même nous enseigner une nouvelle théorie économique dans laquelle l’État se révélerait plus efficace que le marché. Hélas ! En l’espace de quelques mois, les mêmes qui célébraient les BRICS ont dû déchanter tandis que le taux de croissance des émergents converge vers zéro : les émergents deviennent des « immergents ».

Certes, la Chine croît toujours à 7% mais on peut douter de l’authenticité de ce chiffre gonflé par l’inflation et qui, spectaculaire en apparence, ne permet plus d’absorber l’excédent de l’exode rural. En réalité, le passage de l’émergence à « l’immergence », au lieu de contredire les lois classiques de l’économie de marché, ne fait que les confirmer avec précision et, on le déplore, avec cruauté au détriment des peuples victimes de politiques économiques déviantes.

La première de ces lois classiques, illustrées par le déclin des BRICS, tient à ce que l’on appelle la malédiction des ressources naturelles. La surabondance d’une matière première, pétrole, gaz dans le cas de la Russie, soja pour le Brésil (et l’Argentine), pour peu que les cours mondiaux s’envolent, apporte une prospérité spectaculaire et provisoire, laissant croire au miracle. Celui-ci est nécessairement de courte durée puisque les cours finissent par s’ajuster à l’offre.

Il en résulte trois conséquences néfastes pour les pays producteurs : la surabondance provisoire des recettes décourage la diversification industrielle, elle conduit l’État à des dépenses insoutenables quand l’aubaine est terminée et elle suscite de grandes inégalités sociales – et corruption – selon que l’on soit branché ou pas sur le circuit de l’exportation. C’est ainsi que la Russie a détruit son industrie, que le Brésil et l’Inde ont investi dans des aides sociales généreuses et que les uns et les autres se retrouvent aujourd’hui confrontés à la stagnation et au chômage. Pour dissimuler aux peuples que les années de vaches grasses sont terminées, la création monétaire et le protectionnisme sont alors les deux mauvaises politiques de court terme : ce à quoi on assiste dans tous ces pays.

Un autre enseignement tout aussi classique du déclin des BRICS nous est apporté, comme dans un manuel d’économie pour débutants, par l’Inde et la Chine. Quand une économie décolle, s’arrachant à la pauvreté de masse et au socialisme, l’autorisation de créer une entreprise (Inde) et le droit de passer de la campagne à la ville (Chine), suscitent mécaniquement une forte augmentation du taux de croissance : un ouvrier et un entrepreneur, à ce stade initial, s’avèrent toujours plus productifs qu’un paysan pauvre. Cette mécanique explique par elle-même les forts taux de croissance des économies asiatiques, avec un effet d’accélération dû à un marché mondial demandeur d’objets courants à bas prix sur ces vingt dernières années. Mais le cycle se bloque quand l’exode rural s’épuise : les salaires augmentent et la productivité chinoise, par exemple, qui progressait de 4% par an en 2006-2012, est tombée à 2% et à 0% en Inde.

Les émergents resteront donc durablement bloqués à leur niveau actuel de PIB par habitant sauf à engager des réformes de structure, également classiques : fonder la productivité future non plus sur la recette que procuraient des cours gonflés de matières premières ou des salaires anormalement bas, mais sur des innovations réelles.

On hésite à rappeler les conditions nécessaires à l’innovation tant elles sont banales et relèvent elles aussi de l’alphabet économique : une monnaie stable et prévisible comme condition de l’investissement à long terme et du crédit qui l’autorise, des lois stables, le droit d’entreprendre, une justice équitable, la liberté des échanges intérieurs et extérieurs, un droit de travail flexible, pas trop de corruption, des prélèvements publics non confiscatoires, une éducation généralisée et de qualité…

Cette évolution vers un état de droit et les fondamentaux de l’économie classique est-elle plus facile à parachever dans des régimes despotiques ou en démocratie ? A l’expérience, la démocratie favorise ces évolutions parce qu’il est permis de les expliquer et d’en débattre. Le Chili démocratique, par exemple, y parvient mieux que l’Argentine autocratique ; la Turquie s’éloigne des réformes à mesure que le gouvernement s’écarte de la démocratie ; le Brésil s’en retourne au caudillisme tout en s’éloignant de l’économie de marché ; la Russie rechute dans le despotisme et dans la récession. En Europe ? L’Espagne, l’Islande, le Portugal, l’Irlande mènent des réformes profondes qui vont restaurer l’économie parce que démocratiques et comprises.

Pour passer de « l’immergence » à l’émergence, l’alliance entre démocratie et marché reste encore ce que l’on sait faire de mieux, toutes civilisations confondues.

Sur le web.

Lire aussi :

Au Brésil, une crise créée par l’État