Au Brésil, une crise créée par l’État

Dilma Rousseff & Lula (Crédits João de Bourbon, licence Creative Commons).jpg

Depuis l’abandon pour des raisons électorales de la rigueur budgétaire choisie par Lula au début de son premier mandat, rien ne va plus au Brésil.

Depuis l’abandon pour des raisons électorales de la rigueur budgétaire choisie par Lula au début de son premier mandat, rien ne va plus au Brésil.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Lorsque le charismatique Inácio Lula da Silva accéda à la présidence du Brésil en janvier 2003, il avait préalablement accompli une mini révolution culturelle au sein de son Parti des Travailleurs. Au cours de la campagne électorale, Lula avait en effet mis de côté la rhétorique gauchisante du PT et promis qu’’il poursuivrait la politique macroéconomique libérale du président sortant, Fernando Henrique Cardoso.

Un tel revirement n’avait rien de capricieux. Le PT avait perdu trois élections consécutives, alors que la politique mise en place par Cardoso, d’abord comme Ministre des Finances et ensuite comme Président du Brésil, avait enregistré des succès incontestables. Son « Plan Real » (nommé ainsi d’après la monnaie nationale) avait mis fin à une inflation endémique. Cardoso avait en outre endigué les dépenses publiques, libéralisé les échanges commerciaux et facilité les investissements étrangers. Le Brésil renouait avec la croissance économique d’une manière soutenue.

Comparé aux réussites de Cardoso, la rhétorique du PT faisait piètre figure et semblait peu convaincante. D’où le changement de discours de Lula.

Une fois élu, Lula respecta sa promesse électorale. Son Premier Ministre des Finances, António Palocci, parvint à réduire et le déficit budgétaire et la dette de l’État. La modération dans l’expansion de la masse monétaire (création de billets) tenait l’inflation en échec.

Cette sobriété dans la gestion de l’économie aura favorisé la croissance économique et permis à Lula de lancer un vaste programme de lutte contre la pauvreté. La proportion des Brésiliens vivant au-dessous du seuil de pauvreté chuta spectaculairement de 31,8 pourcent en 1993-95 à 15,3 pourcent en 2009 [1].

Or, à la fin du second mandat de Lula, dans le but d’accroître les chances de la candidate du PT, Dilma Rousseff, aux élections de fin 2010, les dépenses publiques partirent à la hausse tandis que se mit à nouveau en marche la planche à billets.

Les élections gagnées, la nouvelle Présidente du Brésil s’enfoncera davantage dans les sables mouvants du laxisme fiscal et monétaire.

L’accroissement du déficit public pousse alors les taux d’intérêt à la hausse, ce qui porte préjudice aux investissements et à la consommation des ménages. Alors, pour contrer cet effet non désiré, la Banque Centrale s’engage dans l’expansion de la masse monétaire.

L’inflation dépasse régulièrement l’objectif fixé de 4,5 pourcent par an. Actuellement elle se situe autour de 6,5 %, allant jusqu’à 8,3% pour les biens non soumis au contrôle des prix [2].

Quant au contrôle des prix, cela n’a fait qu’assécher les liquidités et les marges de bénéfice des entreprises, nuisant par voie de conséquence à la production locale et aux investissements.

D’autre part, comme les augmentations du salaire minimum décrétées par le gouvernement ne correspondent pas à des gains de productivité, la compétitivité de l’industrie brésilienne en a souffert considérablement.

Pour y faire face, l’État a élargi sa participation dans des industries en difficulté, érigé des barrières commerciales et forcé la banque publique de développement (BNDES) à accorder des prêts risqués à des firmes locales.

Tout ce protectionnisme et ces emprunts faciles n’ont cependant pas servi à rendre les industries locales plus compétitives. Selon une étude de la Fédération des Industries de Sao Paulo, les importations ont doublé leur part dans la consommation d’articles manufacturés, passant de 12,5% en 2002 à 23,5% en 2012 [3].

Cerise sur le gâteau, la participation accrue de l’État dans le secteur industriel a créé un réseau d’influences propice à la corruption – au détriment des investissements publics dans les domaines du transport, de la santé et de l’éducation.

En résumé, la descente aux enfers typique de l’interventionnisme d’État est à l’œuvre au Brésil, avec, comme corollaire, la vague de protestations – contre l’inflation, la corruption et la mauvaise qualité des services publics – qui ont secoué les grandes villes brésiliennes ces dernières semaines.

Déjà en mars 2010, donc à l’époque de Lula, la revue anglaise The Economist, dans un article intitulé « Tomber à nouveau amoureux de l’État », tirait la sonnette d’alarme, mettant en garde contre le rôle croissant de l’État et les tendances inflationnistes dans l’économie brésilienne [4].

D’aucuns ont justifié le suicidaire abandon de la rigueur macroéconomique en arguant que le Brésil a dû changer de politique à cause de la Grande Récession qui touche l’économie mondiale depuis la fin de la dernière décennie.

Argument non valable. La preuve que le Brésil n’a pas suivi la bonne voie pour s’attaquer à l’actuel marasme économique réside dans le fait que le Brésil fait moins bien, ou pire, que d’autres pays confrontés au même environnement économique adverse.

Il convient de mentionner que le Brésil a enregistré une croissance inférieure et une inflation supérieure à celles de la plupart des pays de l’Amérique latine. Il sous-performe même les autres pays du groupe nommé Bric (Brésil, Russie, Inde et Chine).

Les autorités brésiliennes auront-elles compris la nécessité de revenir à la rectitude macroéconomique qui avait tant aidé à la croissance de leur pays au cours des deux dernières décennies ? Rien n’est moins sûr.

Un sondage tout récent montre que la cote d’approbation de la présidente Rousseff est tombée de 57% à 30% en moins d’un mois [5]. Aussi, craignant une défaite lors des élections présidentielles de l’an prochain, Dilma Rousseff semble plutôt pencher pour la solution de facilité, à savoir : accroître la dépense publique et faire marcher la planche à billets afin de regagner la sympathie de son électorat et de l’aile radicale de son parti. Quitte à payer plus tard, elle et son pays, le prix fort.

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Notes :

  1. Source: Centre des politiques sociales, Fondation Getulio Vargas.
  2. Maria Anastasia O’Grady, “Behind Brazil’s civil unrest”, Wall Street Journal, 23-06-2013.
  3. “In Brazil, industry suffers while inflation hits the roof”, Wall Street Journal, 21-05-2013.
  4. “Falling in love again with the state”, The Economist, 31-03-2010.
  5. “Brazil president Rousseff’s approval drops sharply amid protests”, Wall Street Journal, 29-06-2013.