Contrat blé : une référence mondiale menacée

Peu d’entre nous savent sans doute que la Place de Paris offre un produit phare, méconnu du grand public, mais qui rencontre un vif succès depuis sa création : le contrat dérivé blé du MATIF, devenu en 15 ans une référence mondiale.

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Contrat blé : une référence mondiale menacée

Publié le 28 juin 2013
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Peu d’entre nous savent sans doute que la Place de Paris offre un produit phare, méconnu du grand public, mais qui rencontre un vif succès depuis sa création : le contrat dérivé blé du MATIF, devenu en 15 ans une référence mondiale.

Par Pierre de Lauzun.

Le blé est un des atouts de notre pays, qui en est le 4ème producteur mondial et le 1er européen avec plus de 36 millions de tonnes par an en moyenne. Qu’ils soient vendeurs (producteurs) ou acheteurs (industriels), il est vital pour tous les acteurs de la filière de disposer d’un instrument de couverture leur permettant de se prémunir contre les variations de prix d’un produit dont la volatilité est bien connue, puisque sa récolte, soumise aux caprices du climat, n’a lieu qu’une fois par an. Souvenons-nous qu’encore récemment, à l’été 2010, ses cours ont explosé (+ 70 % !) à cause de la sécheresse en Russie.

L’une des caractéristiques du contrat blé MATIF, et non la moindre, est qu’il est principalement entre les mains des professionnels du secteur agricole. Contrairement à ce qui se passe aux États-Unis, et notamment à Chicago, premier marché au monde de contrats de dérivés sur le blé. Raison pour laquelle probablement de nombreux céréaliers intègrent le prix du contrat blé MATIF comme étalon de leurs propres contrats, et parmi eux, de plus en plus d’étrangers, australiens et américains au premier chef.

Le contrat blé proposé à Paris est en pleine expansion : pour la seule année 2012 il s’est échangé près de 9 100 000 contrats blé (dont 7 500 000 futures et 1 600 000 options) pour une valeur notionnelle d’environ 80 milliards d’euros (+ 400% depuis 5 ans).

Nous pouvons donc nous glorifier d’une telle réussite. C’est en outre un parfait exemple de ce que les marchés apportent à l’économie réelle… contrairement à l’idée reçue.

Et pourtant, c’est  compter sans notre propension à vouloir mettre en œuvre une régulation qu’on dit exemplaire, en fait décalée, au mépris du caractère mondial de ces marchés et du risque d’en perdre encore plus la maîtrise.

De quoi s’agit-il ? De deux choses en l’occurrence.

L’une est le renforcement notable du cadre de régulation des marchés de dérivés de matières premières agricoles et de leurs acteurs opéré par la loi de séparation bancaire dont l’adoption est maintenant prochaine. Ce renforcement est une préoccupation forte du législateur. Et ce n’est certainement pas moi qui en nierai la nécessité. Pour autant, peut-on se permettre des initiatives isolées ? De nouvelles normes européennes sont en cours d’adoption, mais elles sont loin d’être figées à ce stade. Pourquoi ne pas les attendre ? On nous dit que la loi française s’adaptera en temps utile. Peut-être, mais dans l’intervalle les acteurs étrangers qui utilisent le contrat blé du MATIF et qui sont les clients de la maison France sont supposés s’adapter deux fois à brève échéance, et supporter un régime plus contraignant. À moins qu’ils ne préfèrent la facilité en se tournant vers les produits d’autres marchés.

Certains diront que l’on n’a pas besoin d’eux puisqu’il s’agit d’abord de répondre aux besoins des producteurs français. C’est ne rien comprendre à ce qu’est un marché : plus il est large, plus il est crédible. L’une des clés du succès du contrat blé MATIF est sa liquidité. Que les étrangers s’en désintéressent, et cette liquidité s’affaiblira, avec le risque que nos producteurs s’en détournent aussi… En outre même notre blé est pour une large part vendu à l’exportation : ses acheteurs ont donc eux aussi des besoins de couverture.

En second lieu, la même loi interdit aux banques françaises le trading pour compte propre sur dérivés de matières premières agricoles. Décision bien risquée. On vilipende à bon compte les spéculateurs, mais leur présence est indispensable pour réduire les inévitables déséquilibres qui, ponctuellement ou structurellement, existent entre offre et demande. Sortir les banques françaises de cette activité peut-il se traduire autrement que par une diminution de liquidité – ou un champ plus largement ouvert à des acteurs étrangers ? Bien moins contrôlables que les banques françaises – qui sont constamment sous l’œil du superviseur. Là encore ce n’est pas la surveillance qui est en cause, mais l’interdiction unilatérale.

Par ailleurs, Nyse Euronext, « propriétaire » du contrat blé MATIF est en cours de fusion avec ICE. Multiplier les contraintes risque de peser sur les choix en cours. Ne serait-ce que sur sa  compensation puisque l’opérateur du groupe en cours de création, ICE Clear, est installé à Londres.

Dans tout cela, on est bien loin des petits calculs franco-français. Qui connaît à Paris le contrat blé du Matif ? C’est pourtant de la maîtrise d’activités essentielles qu’il s’agit. Ce n’est pas en rendant moins forts les acteurs français et en donnant plus de place aux étrangers, sur lesquels notre régulation n’a au mieux qu’une prise fort limitée, que nous améliorerons la sécurité du marché, mais en étant force d’initiative sur la régulation européenne ou mondiale.

Ce contrat, un de nos rares succès en matière de marchés, est symptomatique d’un défaut plus large. Au moment où les marchés sont appelés à jouer un plus grand rôle dans le financement des entreprises, l’allocation de l’épargne et la couverture des risques des agents économiques, la France n’a toujours pas pris conscience de la faiblesse croissante de son écosystème de marché. Pire, elle le dégrade. Le projet de taxe sur les transactions est ici une véritable caricature. Cette insouciance est consternante.

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  • « Ce que les marchés apportent à l’économie réelle » : l’opposition entre le financier et la production physique est absurde, artificielle, économiquement inopérante. Elle relève de l’idéologie, non de l’observation du monde réel.

    C’est une erreur du même ordre que celle des marxistes qui logeaient la valeur dans le travail physique, si possible pénible, nécessitant beaucoup d’efforts, alors que le progrès économique vise précisément à éliminer ces efforts et que la robotisation à venir supprimera une large gamme d’emplois essentiellement manuels.

    Les marchés sont l’économie réelle. Investir en bourse, entrer au capital d’une entreprise ou couvrir un risque, c’est travailler. Spéculer, c’est travailler, au même titre que piloter une machine-outil, étaler du bitume sur une route, concevoir un algorithme informatique, gérer un compte client, vendre des vêtements…

    Le financement des entreprises, l’allocation de l’épargne et la couverture des risques sont indissociables de toute production. Comment refuser cette évidence alors que, dans nos économies de services, le prix des biens ne dépend pratiquement plus de la production des objets eux-mêmes mais des services qui l’accompagnent ?

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