Lutte contre les inégalités : l’outil le plus pervers mais le plus efficace du socialisme

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La lutte contre les inégalités est une idée dangereuse, non seulement parce qu’elle est fausse, mais aussi parce qu’elle n’est pas remise en cause quand on démontre ses effets calamiteux.

La lutte contre les inégalités est une idée dangereuse, non seulement parce qu’elle est fausse, mais aussi parce qu’elle n’est pas remise en cause quand on démontre ses effets calamiteux.

Par Florent Bélon, en collaboration avec Bernard Caillot.

Je viens de terminer la lecture de La source vive, roman d’Ayn Rand qui a renouvelé ma vision de l’égalitarisme. Je vous recommande cette œuvre dont vous ne sortirez pas indemne.

En utilisant un terme de communicant, la principale « accroche » du socialisme est la  « lutte contre les inégalités ». Depuis des décennies, ce slogan pavlovien a contaminé la quasi-totalité des discours et des écrits de droite et naturellement de gauche. Son simplisme, son ancrage dans l’égalitarisme national donne à ce concept une efficacité remarquable.

Un concept vide

Comme tous les slogans, il est indispensable à ceux qui ne pensent pas, à ces êtres échos de l’opinion des autres, à ceux qui se fondent dans un moule collectif. Il est utile à ceux désireux de tirer parti de cette arme sans souci d’intégrité comme peuvent le faire certains politiques ou médias (on pensera à Gail Wynand personnage de La Source vive).

Comme tous les slogans, il se pare d’une certaine logique plongeant ses racines jusqu’au plus vieux syllogisme du monde « aucun homme est égal en tout à tous les hommes, chaque inégalité est une atteinte au sentiment de justice qui règne dans les cœurs purs, chaque cœur pur doit lutter contre les inégalités ».

Ce syllogisme permet de construire une « morale », sujets de rêve du bac 2013 – « Peut-on agir moralement sans s’intéresser à la politique ? », « Que devons-nous à l’État ? ». Dans le quotidien de l’action publique, le moteur de ce syllogisme est celui des plus basses pulsions et des plus bas instincts : la jalousie et l’envie, l’attirance pour le confort d’une médiocrité peu exigeante. C’est le triomphe de la formule de Coluche « j’ai deux nouvelles, une bonne et une mauvaise ; la mauvaise « on est dans la m…. » – la bonne « y’en aura pour tout le monde » » ; Coluche était au second degré, ces épigones restent au premier.

L’apparence morale repose sur la trituration des mots et des idées qui permet de proclamer que l’inégalité = pauvreté = injustice. Or aucun de ces termes n’est égal à l’autre.

Le seul rapport logique et indiscutable qui puisse exister est le suivant : si l’on définit le terme de pauvreté de façon relative, pour qu’il y ait des pauvres, il est nécessaire qu’existe des riches, d’où une inégalité.

Mais suis-je pauvre au prétexte qu’une personne dispose d’un revenu dix fois ou dix mille fois supérieur au mien ? Et est-ce injuste que je dispose de 10 mille fois moins de revenus ? On ne peut pas répondre par l’affirmative car la pauvreté n’est pas une notion scientifique bien que nos statisticiens scientistes veulent lui en donner l’aspect afin de légitimer la nécessité de l’intervention de nos ingénieurs sociaux.

Affirmer que sous un revenu donné une personne doit être considérée comme pauvre est d’une ineptie confondante si l’on ne relève pas qu’il s’agit là d’une pure convention arbitraire. Car un revenu nominal ne signifie rien, seul son pouvoir d’achat a une réalité (cf. Job : une comédie de justice, roman de science-fiction de R. Heinlein, en est une illustration : le héros passe d’un monde terrien à l’autre, et là où 1 dollar permet un repas enviable, ailleurs on ne peut en obtenir qu’un café). Le même revenu perçu en Creuse peut faire de l’individu une personne assurant sans difficulté son existence ou un être dans la difficulté à Paris.

Le seuil de pauvreté est souvent calculé en rapport au revenu moyen ou médian de la population. Ainsi on considère comme « non pauvre », donc riche, l’habitant d’un pays en développement vivant dans des conditions précaires, et comme pauvre un habitant d’un pays développé bénéficiant de plus de confort et de possibilités que les rois de France en disposaient à leur époque !

Ceci peut aussi s’illustrer trivialement par le paradoxe de Bill Gates au bistrot. Dans un bar de campagne un négociant, un paysan, des ouvriers agricoles et des retraités prennent l’apéro. Bien qu’aucun ne soit riche, ils sont tous au dessus du seuil de pauvreté. Bill Gates entre. La moyenne bondit brutalement, ils sont tous (sauf Bill Gates) très pauvres. Heureusement Bill Gates ne reste pas. Cette fable est une illustration de cette confusion entre pauvreté et inégalités.

Par ailleurs, énoncer qu’un étudiant est pauvre est ridicule car il ne peut – par définition – avoir qu’une activité réduite et souvent non qualifiée et cet état a – par principe – vocation à n’être que temporaire.

Il en est de même de la relation entre inégalités et injustice que j’avais développée dans un précédent texte et que Friederich von Hayek a brillamment traitée dans le triptyque Droit, législation et liberté, dont le tome 2 est sous-titré « le mirage de la justice sociale ».

La vérité est que ce poncif a pour unique but de motiver l’élargissement du poids de l’État et de ses règlementations.

Des illustrations quotidiennes

J’ai récemment lu un article sur le site de La Tribune qui a priori n’est pas à l’avant-garde du marxisme-léninisme ou le média naturel d’ATTAC comme peut l’être Alternatives économiques (dont j’ai toujours pensé que le titre devrait être « alternative au raisonnement économique » sous peine de tromperie sur la marchandise), relayant une étude régulièrement menée dont la conclusion est que les salariés les mieux rémunérés sont souvent ceux bénéficiant d’augmentation ou ayant suivi une formation récemment.

Bigre, j’en ai eu le souffle coupé ! Existe-t-il des études portant sur les performances sportives permettant d’affirmer que les personnes ayant déjà été performantes ont plus de chance de l’être que les autres, et que celles ayant augmenté leur entraînement ont encore plus de chance d’améliorer leurs performances ?

Ce genre de textes, insidieusement socialistes, participe à introduire un biais par définition non perceptible au premier abord ; la multiplication de ces petites touches crée une peinture pointilliste cohérente dont l’architecte pourrait être Ellsworth Toohey, socialiste machiavélique du roman La Source vive. L’ensemble de ces innombrables biais crée un bruit de fond pour la pensée qui brouille le Système 2 de notre cerveau (cf. Daniel Kahneman, prix Nobel 2002).

Les inégalités trouvent souvent leur source dans les compétences des individus. Pour de nombreux détracteurs de la pensée libérale, raisonner en termes de compétences, de faits, est de l’individualisme petit-bourgeois. Dans feu l’Union Soviétique le système faisait que les critères de désignation à des postes étaient prioritairement le dévouement à la cause collectiviste et la fidélité au régime. Les techniciens étaient écartés au profit de commissaires politiques, et en 1942 l’armée rouge paya très cher cette pratique.

Ces derniers temps, l’ENA affiche ce qu’elle dit être ses critères de recrutement ; le savoir et les compétences ne sont pas déterminants. Comme ses très nombreuses promotions l’ont démontré – par l’« engagement » à gauche toute – le sens dit de l’intérêt général (de l’intérêt de l’État et de ses autres métastases) et l’attachement au service dit public (conservatisme et corporatisme) sont eux affichés comme déterminants. N’est-ce pas rassurant de connaître la diversité intellectuelle, l’ouverture d’esprit de nos futurs membres du politburo national ?

Un échec patent

Le résultat de ces décennies de soi-disant luttes contre les inégalités confiées à un seul acteur – l’État social-démocrate – est le suivant : les dépenses explosent, les règlementations explosent et… les inégalités se creusent pendant que les prélèvements obligatoires croissent. La complexité exponentielle de leur mécanisme masque (en grande partie) leur monstrueuse importance, la pauvreté qui ne recule pas, la mobilité sociale qui régresse, la confiance dans l’avenir qui s’étiole.

Pire, la prospérité s’évanouit. Le PIB, dont l’évolution est déjà lamentable en données officielles, devient tout simplement catastrophique si on le retraite des hausses des dépenses publiques qui le composent. Ensuite en observant le PIB/habitant du simple fait que notre population a augmenté au cours des dernières décennies, sans aucun retraitement des dépenses publiques, c’est à un appauvrissement auquel nous assistons depuis 2007 (source : Les échos). Une communication récente des grandes écoles françaises – qui n’ont aucun intérêt à cette mauvaise publicité – affirme que la rémunération moyenne des jeunes diplômés a baissé de 15% depuis 2000 en euros constants, soit une baisse de 15% du pouvoir d’achat des jeunes formés.

Toutes ces réalités n’empêchent pas certains piponomistes de trouver le moyen – à défaut d’arguments – de déclarer que la crise de l’État providence et de sa fausse monnaie serait causée par des inégalités réputées croissantes. Or, selon cette analyse, la France étant un pays où les inégalités sont parmi les plus faibles du monde, notre pays devrait être un lieu de prospérité sans égale et infinie. Hélas, ce n’est vraiment pas le cas, bien au contraire.

Ces économistes de tendance marxiste expliquaient d’ailleurs la crise économique des années trente par les inégalités, l’appauvrissement ayant engendré une sous-consommation. Or, les salaires réels des ouvriers américains ont augmenté en termes réels de 17,3 % de 1922 à 1929, la part des salaires est passée de 55 à 60% du PIB américain, et la part de la consommation dans le PIB a elle aussi, augmenté ! (Crise, dépression, new deal, guerre de Florin Aftalion, page 30).

La religion de l’égalité, le culte de la médiocrité

La lutte contre les inégalités est une idée dangereuse non pas parce que, simplement, elle est fausse, mais parce qu’elle n’est pas remise en cause même lorsque l’on démontre ou observe ses effets calamiteux.

Peu de personnes s’autorisent à discuter le bien-fondé de la luttecontrelézinégalité. Une minorité est retenue par le terrorisme intellectuel mais la majorité a complètement intériorisé la conception selon laquelle l’inégalité est la source de tout mal. Toute aspiration personnelle serait corrompue et seul l’altruisme le plus débridé serait estimable.

La raison est réputée froide et inhumaine, elle doit être placée sous le joug de « sentiments » et de « croyance » en une « vérité connue de tous » ; en langage syndical cela donne l’ignoble « logique comptable » qui s’oppose aux pratiques dites « citoyennes » où rien ne doit être « une marchandise » ni l’eau (potable suite à des traitements réalisés par l’homme, ou du moins acheminée par l’homme), ni les médicaments et les soins, ni l’agriculture sans oublier la culture. Il faut tourner la raison en ridicule, les sciences dures ne sont que relatives et les autres sciences survalorisées par les « valeurs » qu’on leur confie (les victimes des famines causées par Lyssenko ne peuvent que confirmer…).

Tuer en un homme le sens des valeurs […] n’essayez pas de nier la conception de grandeur, détruisez-là de l’intérieur. Ce qui est grand est ce qui est rare, difficile, exceptionnel. Établissez une échelle de valeurs telle que les plus médiocres, les plus obtus puissent parvenir au sommet, et vous tuerez chez les hommes de valeur le goût de l’effort. Vous détruirez ainsi tout motif de progrès, d’excellence, de perfection. […] Élevez un autel à la médiocrité et votre but sera atteint. (Extrait de la Source vive, Plon, page 632)

J’ai toujours pensé, et vérifié, que seuls deux types de psychologies pouvaient adhérer au socialisme (j’exclus la très grande masse des opportunistes qui n’adhère à rien en particulier, même si le socialisme est pour eux un terreau fertile) : ceux se sentant faibles ont besoin d’une protection, ou pire, ceux qui ont besoin de se sentir puissants, ce qu’ils ressentent lorsque les autres leur sont dépendants. Au contraire, on ne fera jamais d’un esprit individualiste et confiant une brute désirant asservir son voisin.

La possibilité de lutte contre les inégalités est une lutte sans fin car il s’agit d’un néant, d’un mirage ; c’est au sens premier un horizon qui  recule quand on pense s’en approcher. C’est cela la méthodologie révolutionnaire, ne jamais se reposer, imposer une révolution permanente comme l’a très bien écrit Trotski. Le but de la revendication est uniquement idéologique, il ne s’agit que d’un appel constant à l’égalitarisme, c’est-à-dire au collectivisme quelles qu’en soient ses formes, au socialisme. Ce n’est qu’un mot d’ordre de mobilisation et de destruction de l’adversaire selon la pensée de Gramsci.

Toute personne motivant ses actes ou pensées par ce concept permet au socialisme de se métastaser un peu plus.

À lire et à écouter les médias, les « décideurs », les « intellectuels », le pronostic vital d’une société où l’individu pourrait s’épanouir comme il en a le droit naturel, est engagé. De grâce, sauvez votre intégrité intellectuelle et morale et ne plaidez plus jamais pour la lutte contre des inégalités constatées, pour une égalité proclamée réelle, pour des « droits à », mais battez-vous uniquement pour l’égalité juridique, pour le « droit de », pour des droits naturels. Ceux-ci sont en nombres limités mais ils organisent et génèrent tous les autres, ils sont portés par la Loi la plus haute et tués par les règles de ceux qui veulent la luttecontrelézinégalité.