L' »action de groupe » va-t-elle pénétrer dans le droit français ?

Benoît Hamon a présenté un projet de loi qui prévoit l’introduction dans le droit français de « class action » à la française.

Benoît Hamon a présenté un projet de loi qui prévoit l’introduction dans le droit français de « class action » à la française.

Par Roseline Letteron.

Un projet de loi relatif à la consommation, présenté en conseil des ministres le 2 mai par Benoît Hamon sera bientôt débattu à l’Assemblée nationale. Il présente la particularité de prévoir l’introduction dans le droit français l’action de groupe, directement inspirée de la « Class Action » américaine. Celle-ci fait l’objet d’une définition procédurale : il s’agit de permettre à un grand nombre de consommateurs subissant un dommage identique du fait d’une même entreprise de porter une action commune en réparation devant les tribunaux civils. Elle permet donc à la fois une plus grande visibilité des recours et une véritable mutualisation des moyens à la disposition des victimes.

La puissance des lobbies hostiles

Observons d’emblée que le gouvernement, dont il est de bon ton de dénoncer l’immobilisme, veut ainsi imposer une réforme réclamée depuis bien longtemps par les consommateurs, et promise par plusieurs gouvernements successifs. À deux reprises, des tentatives en ce sens ont avorté, à la suite d’offensives menées par différents lobbies industriels et patronaux. À l’automne 2006, un projet de loi « en faveur des consommateurs » déposé devant l’Assemblée nationale à l’initiative de Thierry Breton avait ainsi été retiré de l’ordre du jour, sans explication particulière. Deux ans plus tard, l’article de la loi de juillet 2008 sur la modernisation de l’économie, qui prévoyait ce type d’action, disparaît mystérieusement durant les débats parlementaires, là encore dans la plus grande opacité. Depuis cette date, l’action de groupe faisait partie de ces sujets dont l’on débat volontiers dans les colloques universitaires, et dont on convient qu’il sera peut être nécessaire, un jour, d’y réfléchir sérieusement.

Le gouvernement reprend donc le projet, sans céder, du moins pour le moment, aux lobbies qui demeurent très hostiles à la réforme. C’est ainsi que le MEDEF affirme que le projet est une « mauvaise réponse à une bonne question, celle de la réparation des préjudices causés aux consommateurs« . L’organisation préférerait « généraliser le recours à des modes de règlement alternatifs des litiges comme la médiation ». On pouvait s’attendre à une telle proposition, dès lors que les procédures dilatoires et le « Soft Law » sont toujours privilégiés par ceux qui veulent précisément échapper à la contrainte juridique.

Si le MEDEF considère que le projet de loi va trop loin, d’autre estiment à l’inverse qu’il ne va pas assez loin. De manière un peu schématique, on peut les classer en deux groupes.

Le mouvement associatif écologiste

Le premier groupe est constitué du mouvement associatif, généralement écologiste, qui conteste le champ d’application de l’action de groupe. L’article 1er du projet énonce que « l’action de groupe a pour objet d’obtenir la réparation des préjudices individuels subis par des consommateurs placés dans une situation identique ou similaire, et ayant pour origine commune un manquement d’un même professionnel à ses obligations légales ou contractuelles« . Le projet précise ensuite que cette procédure s’appliquerait à la vente de biens ou à la fourniture de services, ou encore lorsque le préjudice résulte d’une pratique anti-concurentielle. Entreraient ainsi dans le champ de l’action de groupe les clauses abusives des contrats, les tromperies sur les biens ou les services, les surcoûts de facturation liés aux ententes entre entreprises. Tout cela est loin d’être négligeable, car l’action de groupe donnerait une possibilité de recours contre les préjudices que l’on pourrait qualifier « de faible intensité ». Tel est le cas par exemple de la facturation non justifiée de certains services bancaires, qui ne cause qu’un préjudice modeste à chaque client lésé, mais qui représente globalement un gain considérable pour la banque. En suscitant l’indemnisation d’une multitude de préjudices, l’action de groupe offrirait un instrument efficace de lutte contre ces petites arnaques.

Le projet limite cependant l’action de groupe aux personnes qui ont subi le même préjudice, et qui recevraient la même indemnité. Pour le moment, le texte, qui devrait figurer dans le code de la consommation, s’applique aux litiges de consommation et de concurrence, à l’exclusion de ceux relatifs à la santé ou à l’environnement. Dans ces derniers cas en effet, qu’il s’agisse de l’amiante, du Médiator ou des prothèses mammaires PIP, le préjudice ne peut être évalué de manière unique. Il dépend en effet de facteurs multiples, comme l’âge ou la santé des personnes concernées. Cette restriction du champ d’application de l’action de groupe suscite quelques critiques du mouvement associatif écologiste. On peut cependant compter sur lui pour réclamer ensuite l’élargissement de cette action.

Les avocats

Le second groupe de mécontents est constitué des avocats. Le Président du Conseil national des barreaux, Maître Charrière-Bournazel, qualifie le projet de loi de « leurre« . Les raisons de cette irritation figurent dans le futur article L 423-1 du code de la consommation qui énonce qu »une association de défense de consommateurs, représentative au niveau national et agréée (…) peut agir devant une juridiction civile ». L’intermédiaire entre le consommateur et le juge serait donc l’une des associations de consommateurs agréées… et pas les avocats. Les uns évoquent une rédaction « outrageante« , d’autres brandissent « l’honneur de la profession« . Tant d’agitation pourrait laisser penser qu’ils ont un intérêt personnel à promouvoir.

En tout état de cause, les avocats seraient certainement moins lésés qu’ils ne l’affirment, puisque l’association de consommateurs, pour engager l’action de groupe, fera évidemment appel à un avocat. Leur compétence est donc loin d’être ignorée. Ce n’est pas l’affaire qui leur est retirée, mais seulement le démarchage des clients, qui peut effectivement constituer l’un des attraits de l’action de groupe. Chaque avocat s’imaginait-il déjà comme une sorte d’Erin Brokovich à la française, allant tirer les sonnettes des éventuels participant à l’action de groupe, une excellente synthèse entre les intérêts des victimes et ceux du cabinet ? C’est précisément cette « américanisation » de l’action de groupe que le gouvernement a voulu éviter, à juste titre.

Mais qu’en sera-t-il du projet ? Surmontera-t-il la résistance de ces lobbies, qui ne manquent pas de relais parlementaires, dans une conjoncture économique difficile pour les entreprises ? Wait and See.


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