La BCE abaisse son taux directeur : l’économie européenne est alcoolique !

Les États se comportent comme des alcooliques qui, en pleine cure de désintoxication, demandent de boire à nouveau de l’alcool, car la cure leur fait trop de mal.

Les États se comportent comme des alcooliques qui, en pleine cure de désintoxication, demandent de boire à nouveau de l’alcool, car la cure leur fait trop de mal.

Par Philippe Bouchat.

À l’heure où vous lirez ces quelques lignes, la Banque centrale européenne (BCE) aura abaissé son taux directeur de 25 points de base, passant d’un taux de 0,75% à 0,50%. Ce faisant, elle aura cédé aux appels des différentes capitales européennes – à l’exception notoire de Berlin – pour une détente des taux.

Que faut-il en penser ?

Pour répondre à cette question, revenons aux fondamentaux et au contexte de cet appel à un argent moins cher.

Au niveau contextuel, il n’aura échappé à personne que nous traversons, depuis 2008, une crise à multiples visages. Dans la plupart des États, cette crise se caractérise par une explosion des dépenses publiques, principalement en matière de sécurité sociale (indemnisation du chômage). Cet accroissement intervient alors même que les États sont pressés de toutes parts de réduire leurs endettements massifs et leurs déficits chroniques. L’objectif de cette rigueur budgétaire – qui pour les États les plus prodigues se transforme en austérité – ne consiste pas à satisfaire les diktats des marchés, comme le pensent erronément les opposants à cette nécessaire cure de désintoxication de la dépense publique. Il s’agit, plus pragmatiquement, de pouvoir se doter de marges de manœuvres budgétaires.

Pour les tenants les plus obtus du keynésianisme – et ils sont hélas encore majoritaires ! – ces marges de manœuvres retrouvées doivent servir à l’élaboration de plans dits de relance, afin de renouer avec la croissance économique. Si ce n’était la vie de millions d’êtres humains qui est en jeu, cela prêterait à rire… Comme l’avait très bien vu Milton Friedman [1], les États se comportent ainsi comme des alcooliques qui, en pleine cure de désintoxication, demandent de boire à nouveau de l’alcool, car la cure leur fait trop de mal… Cette métaphore est très explicite et même si le grand professeur de Chicago l’a utilisé dans le contexte de l’inflation, elle s’applique mutatis mutandis aux dépenses publiques : c’est en pleine cure de réduction des endettements et des déficits – cure rendue nécessaire notamment par la prodigalité irresponsable de nos gouvernements successifs depuis plus de 40 ans minimum – que les appels aux plans de relance et à l’argent moins cher sont actuellement lancés. Pour les trop rares responsables politiques qui l’ont compris – et force est de constater qu’ils se trouvent principalement Outre-Rhin – ces marges de manœuvres budgétaires retrouvées doivent plutôt être consacrées à la diminution du coût du travail et également à faire face aux défis que nous pose le phénomène de vieillissement de la population (accroissement des coûts liés aux soins de santé et aux pensions légales). Idéalement, cette cure d’amaigrissement des dépenses publiques est une chance inespérée [2] de réduire la taille mammouth de nos États-providences. Mais ces libéraux convaincus – je dis bien ‘libéraux’ et non ‘ultralibéraux’ à ne pas confondre ! – sont hélas en trop petit nombre que pour influencer le débat en cours, car même des institutions qualifiées, selon moi erronément, de libérales, comme le FMI ou l’OMC, sont en train de succomber aux sirènes du keynésianisme… Voilà donc pour le contexte.

Les fondamentaux à présent. Pour financer leur envie folle d’accroissement des dépenses publiques, les gouvernements actuels n’ont que trois solutions : la voie fiscale, l’emprunt, la voie monétaire. La voie fiscale tombe sous le sens : pour dépenser, il faut avoir des recettes et les recettes étatiques proviennent essentiellement des contribuables. Le hic, c’est que nos États-providences ont atteint la limite du supportable et se rapprochent dangereusement de la zone rouge où l’impôt n’est plus un prélèvement obligatoire censé financer les dépenses publiques, mais plutôt un outil confiscatoire, un levier d’expropriation (en France, on sait ce qu’il en est de la fameuse taxe de 75% heureusement retoquée par le Conseil constitutionnel). Emprunter la voie fiscale est devenue impossible, non seulement sur le plan de la soutenabilité économique, mais aussi sur le plan politique : augmenter encore la pression fiscale serait non seulement impopulaire – doux euphémisme – mais surtout susceptible de causer des troubles sociaux de grande envergure. Pour toutes ces raisons, cette voie n’est guère crédible (à moins de réformer totalement notre structure fiscale, ce qui n’est pas encore d’actualité hélas).

L’emprunt ? Il est vrai qu’il présente de nombreux avantages. D’abord, il n’exige pas de vote [3], donc pas de débat public. Ensuite, il est très bon marché depuis plusieurs années, ce qui détend la pression à la baisse des dépenses publiques. Autre avantage, sa flexibilité : ainsi, par rapport aux impôts qui sont votés une fois par an, le recours à l’emprunt est théoriquement sans limite, permettant aux gouvernements de se financer quand bon leur semble. Enfin, il ne pèse pas directement [4] sur les épaules du contribuable qui s’en désintéresse donc, vu son caractère apparemment indolore pour lui. Ces avantages n’ont évidemment pas échappé aux gouvernants qui s’en servent abondamment.

Toutefois, cette voie de financement présente aussi des inconvénients qui devraient inciter à réfléchir avant d’y recourir. En effet, comme dit par ailleurs, l’emprunt n’est pas légitime dans son fondement, puisque ceux qui en ont la charge in fine – à savoir les prochaines générations – ne le votent pas. En outre, il s’agit d’une méthode de financement déresponsabilisante, car elle n’incite pas à limiter les dépenses au niveau maximum des recettes fiscales. L’emprunt public détourne également les capitaux privés des investissements privés nécessaires à la croissance économique. Enfin, les prêteurs sont souvent des organismes institutionnels ou souverains qui sont eux-mêmes incités à réduire leur endettement et à augmenter leur solvabilité, ce qui tend à diminuer l’offre d’argent frais.

Reste alors la voie monétaire. Qu’il s’agisse de faire tourner la planche à billets ou de recourir à des quantitative easings [5], l’idée sous-jacente est toujours la même : augmenter la masse monétaire afin de financer les dépenses gouvernementales, avec le risque d’inflation que cette technique comporte lorsque l’accroissement de la masse monétaire est supérieur à celui de la production des biens et services. Autre technique monétaire possible pour financer les dépenses publiques : la dévaluation. Dans ce cas, la valeur d’une monnaie par rapport à une autre est diminuée, afin de permettre une augmentation de l’exportation et également une diminution de l’importation (la monnaie concurrente se trouvant ainsi mécaniquement appréciée). Selon la croyance mercantiliste [6], le surplus de la balance commerciale va ainsi contribuer à la croissance économique et engendrer un surplus de recettes fiscales qui pourront être consacrées aux dépenses publiques.

Ce scénario monétaire nécessite – excusez la lapalissade – que l’on dispose de ce levier. Or, il n’aura échappé à personne que les pays membres de l’euroland [7] ne disposent plus de ce levier puisqu’ils l’ont transféré à la BCE.

Voilà donc des pays qui, pour financer leurs dépenses publiques, ne peuvent pour ainsi dire plus emprunter la voie fiscale, sont pressés de diminuer le recours à l’emprunt et ne disposent pas de la voie monétaire. Conclusion : leurs dépenses sont devenues difficilement finançables.

Deux options s’offrent dès lors à ces pays. Ou bien réduire drastiquement leur niveau d’endettement et diminuer les dépenses publiques ou, à tout le moins, viser à des équilibres puis à des surplus budgétaires structurels qui permettront de dégager des moyens pour rembourser leur dette publique (ou, version keynésienne, de relancer les dépenses publiques). C’est l’option affichée dans le Pacte de stabilité budgétaire [8] que défend l’Allemagne. Ou bien, on fait appel à celui qui dispose du levier monétaire – en l’occurrence à la BCE – pour faciliter encore plus le recours à l’argent. C’est dans ce second cadre que s’inscrit la demande pressante faite à la BCE de descendre son taux directeur de 25 points de base. L’argumentation est connue : la rigueur – que dis-je ? l’austérité ! – étoufferait le retour à la croissance économique ; donc, il faut stimuler la croissance en lâchant du lest sur les politiques d’austérité et permettre de financer à bon marché les plans de relance qui s’élaborent partout, même jusque dans les milieux soi-disant orthodoxes du FMI…

Ne mâchons pas nos mots. Si on veut vraiment que le patient alcoolique s’en sorte, il doit impérativement suivre une cure et s’y tenir, malgré les nombreux maux que cette cure procure à court terme (stagnation voire récession économique, accroissement du chômage, risque déflationniste). À moyen et long termes, le patient sera libéré de son vice et retrouvera une totale capacité de concrétiser ses rêves et projets (dit autrement, la reprise aura lieu de manière vigoureuse sur des bases saines). La véritable question finalement est celle-ci : nos responsables politiques ont-ils vraiment la volonté de rendre notre liberté, celle-là même qui nous caractérise comme être humain ? Dans l’affirmative, auront-ils le courage d’adopter les mesures qui s’imposent, à savoir réduction drastique de nos endettements et déficits publics, non recours au levier monétaire de la BCE et de faire face aux désagréments inévitables qui se produiront à court terme en privilégiant plutôt le moyen et le long termes ? Volonté – pas le volontarisme constructiviste ! – et courage : finalement, la décision de la BCE pose tout simplement la question de la démocratie… Si on veut garder (recouvrer) notre AAA, évitons de boire l’alcool du keynésianisme !


Notes :

  1. Voir Friedman, M. & R., Free to choose (La liberté du choix), trad.fr., Belfond, 1980, pp. 267-268.
  2. En chinois, c’est le même idéogramme qui exprime la crise et la chance, l’opportunité.
  3. En Belgique, le budget voté chaque année par les députés contient un seul article permettant de recourir le cas échéant à l’emprunt. Le principe de l’emprunt est donc voté. Mais il s’agit d’un vote automatique, ne faisant l’objet d’aucun débat. En outre, les modalités de l’emprunt et sa hauteur ne font pas l’objet de ce vote purement formel.
  4. Ce n’est qu’indirectement que la charge de l’emprunt pèse sur le contribuable, puisqu’il faut bien à l’échéance rembourser l’emprunt et payer l’intérêt y afférent… mais il est de pratique courante qu’un emprunt soit remboursé en recourant à un autre emprunt, de sorte que le contribuable n’a aucunement l’impression d’en supporter la charge.
  5. « Quantitative easing » (QE), traduit improprement par « assouplissement quantitatif », désigne un type de politique monétaire dit « non conventionnel » auquel peuvent avoir recours les banques centrales dans des circonstances économiques exceptionnelles, telles que des crises économiques et financières de grande ampleur. Le caractère non conventionnel de ces politiques tient au fait que les banques centrales qui y ont recours n’utilisent pas ou ne sont plus en mesure d’utiliser les outils traditionnels de politique monétaire que sont la détermination d’un taux directeur et la manipulation de la masse monétaire (source : wikipedia).
  6. Les tenants du mercantilisme prônent le développement économique par l’enrichissement des nations au moyen d’un commerce extérieur convenablement organisé en vue de dégager un excédent de la balance commerciale. Certains ont déjà démontré sur Contrepoints l’ineptie de ce point de vue : voir par exemple ici.
  7. À savoir, au 1er janvier 2011 : les pays du Benelux, la France, l’Allemagne, l’Espagne, la Grèce, l’Italie, l’Autriche, la Finlande, l’Irlande (Eire), le Portugal, la Slovénie, Chypre, Malte, la Slovaquie et l’Estonie (soit 17 pays de l’Union européenne, représentant plus de 320 millions d’habitants).
  8. Plus précisément du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), dont le Pacte budgétaire n’est qu’un volet.