Déficit de la balance commerciale ? Et alors ?

Publié Par Guillaume Nicoulaud, le dans Économie générale

Alors voilà, il parait que notre balance commerciale est déficitaire ce qui signifie que nous importons plus que nous n’exportons et que c’est grave puisque ça veut dire que nous nous appauvrissons. Nous sommes en 2011, ça fait donc 166 ans que Frédéric Bastiat, dans ses Sophismes économiques, a expliqué en termes clairs et intelligibles par tous que cette idée est d’une stupidité sans nom mais l’actualité politique récente suggère qu’il est loin d’être inutile d’en remettre une couche.

Paul et Jacques sont – comme leurs prénoms l’indiquent – français et vivent tous les deux à Strasbourg. Paul, pour des raisons qui lui appartiennent, souhaite acheter un demi souverain d’or tandis que Jacques – coup de chance ! – en a un qu’il souhaite vendre. Ils se rencontrent, se mettent d’accord sur un prix et échangent le demi souverain contre €130. Qui a perdu dans cet échange ? Paul voulait sa pièce d’or et l’a eu tandis que Jacques voulait la vendre – c’est-à-dire l’échanger contre des euros – et a pu le faire. Comme nous sommes fondés à penser que €130 en billet de banque ne valent pas plus que €130 en or, aucun de nos deux protagonistes ne s’est appauvri. Par ailleurs, si la transaction a eu lieu, c’est bien que Paul et Jacques estimaient l’un et l’autre que les termes de l’échange étaient mutuellement satisfaisants, n’est-ce pas ? Bref, aucun des deux ne s’est appauvri et les deux sont satisfaits de cette opération. Imaginez maintenant que Paul n’ait pas acheté sa pièce d’or à Jacques mais à Franz, un allemand qui vit à Kehl, de l’autre coté de la frontière. En quoi cela change-t-il les données du problème ? Paul et Franz ont échangé des euros contre de l’or, aucun des deux ne s’est appauvri et chacun d’eux a de bonnes raisons d’être satisfait de cet échange. Seulement voilà : cette opération, considérée du point de vue de la comptabilité nationale, correspond à une importation nette de €130. Autrement dit, l’échange entre Paul et Franz creuse le déficit de notre balance commerciale avec l’Allemagne de €130. Question : pensez-vous que la France se soit appauvrie dans cette opération ?

(Illustration René Le Honzec)

Mais, me direz-vous, l’or est un métal précieux ; c’est un cas particulier qui n’est valable que pour les métaux précieux (ou les machins précieux d’une manière générale). D’accord, imaginons que Paul cherche un manteau pour l’offrir à son épouse et que Franz tienne justement une boutique de vêtements à Kehl. Considérez-vous que €130 d’or ont plus de valeur qu’un manteau « made in Germany » à €130 ? Si c’est le cas, j’ai une mauvaise nouvelle : vous êtes atteint du « syndrome de l’oncle Picsou » qui fait que vous attribuez à l’argent une valeur supérieure à ce qu’il vous permet d’acquérir. Par exemple, quand vous êtes malade – même gravement – vous préférez garder votre argent plutôt que de vous soigner parce qu’échanger quelques euros contre un médicament ou une visite chez le médecin risque de vous « appauvrir ». De la même manière, vous préféreriez mourir de faim avec votre or plutôt que d’acheter quelque chose à manger… Bref, c’est grave : consultez. Dans le cas qui nous occupe, l’épouse de Paul ne s’habillant pas avec des pièces d’or et les hivers de Strasbourg pouvant s’avérer relativement rigoureux, Paul n’a que des bonnes raisons d’estimer que €130 de manteau valent bien €130 en billets de banque qui valent eux ni plus ni moins que €130 d’or.

Bref, un déficit de la balance commerciale, ça n’est rien d’autre que de l’argent qui sort et des biens et services d’une valeur équivalente qui rentrent. Vous trouverez certainement un jour un génie de l’économie domestique pour vous expliquer que c’est « comme un ménage ; on ne peut pas indéfiniment dépenser plus qu’on ne gagne ». C’est exact, sauf que ce que gagne Paul ce n’est pas ce qu’il exporte mais le salaire qu’il se verse (il est boulanger) et qu’il dépense beaucoup plus d’argent en France qu’en Allemagne sans avoir jamais réussi à convaincre son banquier de ne pas débiter son compte. Ce que nos génies de l’économie domestique n’ont manifestement pas bien compris, c’est qu’une économie crée de la richesse même si elle fonctionne en parfaite autarcie pour la même raison que le PIB planétaire augmente année après année sans que nous ayons encore exporté la moindre queue de cerise vers Mars.

Quand on y réfléchit un peu, cette idée selon laquelle « un pays qui importe plus qu’il n’exporte s’appauvrit » est une source inépuisable d’idioties. Imaginez que Jean achète pour €100 de vins français pour les vendre €250 dans son magasin de New York – soit €150 de marge par produit – et utilise le produit de ses ventes pour acheter du matériel informatique qu’il réimporte en France pour le vendre €300. Résumé des opérations : Jean génère €200 de valeur ajoutée avec lesquels il va payer des salaires, des factures de téléphone, des impôts et se verser un dividende ou réinvestir dans le développement de son affaire. Que nous dit la comptabilité nationale ? Eh bien Jean a exporté pour €100 et réimporté pour €250 : ça fait donc un déficit commercial de €150. Quelqu’un peut-il m’expliquer où est le problème ?

Toujours pas convaincu ? Pas de problème : j’ai un plan radical pour résorber le déficit de notre balance commerciale. Voici les grandes lignes : je propose que le gouvernement français me verse chaque année une somme équivalente au montant du déficit de notre balance commerciale en contrepartie de quoi je m’engage à aller vivre en Chine et à dépenser jusqu’au dernier centime la subvention du gouvernement en produits français. Vous le voyez bien, cette manœuvre subtile et originale permettra d’augmenter nos exportations vers la Chine d’un montant égal à notre déficit – c’est-à-dire que nous comblerions ledit déficit – et qu’il n’en coutera rien au pays puisque chaque centime versé par le gouvernement sera remboursé par la richesse créée par mes importations. Vous noterez aussi que je n’en tire aucun enrichissement personnel puisque – encore une fois – je m’engage à dépenser tout, jusqu’au dernier centime.

Je vous laisse réfléchir là-dessus.

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  1. J’aime bien cet article, comme en général (celui sur la non dés-industrialisation étant l’exception) mais j’ai un scoop pour vous :
    tous ces maniaques de la balance commerciale ne sont pas des libéraux. Étonnant, non ?
    Leur rêve c’est le plein emploi, que surtout le peuple ne glandouille pas, et donc votre solution stupide pour résorber le déficit, ils signent des deux mains ; ils se chargent de taxer le peuple et de lui vendre l’idée que c’est magnifique.
    En fait ils font ça tout le temps, à quelque détails près : d’abord entre français ça fait trop bizarre, donc faudra que vous soyez un étranger. Sous-développé et insolvable de préférence. Ensuite, ils ne vont pas vous donner l’argent, ils vont juste vous faire crédit, garanti par la COFACE. Pas la peine de rembourser, il est prévu qu’à la fin on efface la dette ; par contre une petite contribution anonyme à la prochaine campagne électorale sera nécessaire.

  2. Je suis désolé mais je ne suis pas d’accord avec votre exposé. Il y a un problème de création de valeur et de maintient de valeur… Le cours de l’or dans le temps on le connait à peu prêt dans une fourchette de temps, (environ de 1 a 8), mais votre manteau made in Germany, sa valeur sera de combien dans 2 ans, dans 5 ans ? Comment comparer 150 euros de 2011 avec sa valeur dans 5 ans puis comparer un jouet made in china de 150 euros avec sa valeur dans 5 ans ? La contre partie est le cœur du problème. Votre exemple est saisissant, il suffit de le pousser un peu plus loin. Vous demandez que le gouvernement vous verse le déficit commercial pour aller le dépenser en chine, c’est bien jolie, mais l’argent il le trouve ou le gouvernement? il a 2 solutions, soit il imprime de la monnaie et alors il dévalue d’autant celle en circulation en aggravant son déficit de l’année suivante, soit il l’emprunte sur le marché, et alors ça revient au même, ça déplace juste le problème, il y a toujours un déficit hors de nos frontière que ce soit, argent contre matériel, ou argent contre obligation d’état. Aucune valeur n’a été créé pour résorber ce déficit… je pense que vous vous trompez, ou alors donnez moi un autre exemple alors.

    1. rassurez-vous, lui aussi il trouve ça stupide, et c’est justement pour illustrer la stupidité du raisonnement en balance commerciale qu’il l’expose (si un problème a une solution manifestement stupide, c’est que le problème lui-même est stupide)

  3. A nuancer quand même à l’époque de Bastiat, il y avait des capitaux derrière chaque emprunt. pas de banque centrale pour faire surestimer la valeur des biens futures (Fed), pas de BC pour contrôler les changes et ne les utiliser qu’a un certain usage qui plait au gouvernement (Bqe of China).

    Aujourd’hui ce « déficit » doit attirer l’Œil sur les mécanismes sous-jacents, C’est quand même une des grandes leçons de la crise.

  4. Patrick-Louis Vincent

    Ce qui a changé depuis Bastiat, c’est l’existence de l’euroland.
    Dans un pays indépendant, quand le déficit commercial est trop important, l’on procède à une dévaluation de la monnaie. En France ce n’est plus possible tant que l’euro sera notre monnaie. En revanche, il faut juger du déficit commercial sur l’ensemble de la zone euro. Tous les pays méditerranéens (PIGS) + France connaissent des déficits commerciaux. Mais ceux-ci sont compensés par les excédents commerciaux de l’Allemagne. Tant que les Allemands seront d’accord pour compenser, tout ira bien. Le jour où ils diront « stop », ce sera la fin de l’euro, nous retrouverons notre monnaie nationale que nous dévaluerons ; ce qui aura un effet bénéfique sur l’ensemble de nos dettes souveraines.

  5. L’article est globalement juste mais ne donne pas une image précise de la réalité… La loi de base est que tout déficit du compte courant (en gros la balance commerciale + les revenus tirés des actifs détenus à l’étranger) est compensé par un excédent sur le compte des capitaux (c’est-à-dire une entrée nette de capitaux).

    Autrement dit, toute importation de biens ou de services supérieure aux exportations est financée par une entrée nette de capitaux, c’est à dire une créance ou un titre de propriété (pour l’étranger).

    La conséquence en terme « d’appauvrissement » pour le pays dépend en fait de ce que cette entrée de capitaux a servi à financer… Si elle a financé de la consommation, alors on peut parler d’appauvrissement (de la même façon qu’un ménage qui s’endette pour consommer à court terme au-dessus de ses moyens).

    Mais si elle a servi à financer de (bons) investissements, alors elle peut contribuer à la croissance et à la richesse future.

    La balance des paiements seule ne suffit donc pas à diagnostiquer la santé économique d’un pays… Par exemple, dans le cas des USA (déficit important de la balance des paiements), il y a une entrée nette de capitaux sous forme d’investissements directs étrangers (IDE) très importants, ce qui est plutôt très positif pour la richesse future !

    De la même façon, une multinationale qui irait par exemple ouvrir une gigantesque usine aux Philippines, en important l’essentiel des équipements depuis la Chine, contribuerait à un déficit de la balance commerciale des Philippines (compensé par une entrée nette de capitaux liés à l’investissement dans l’usine). Il est bien évident alors que cela ne va pas appauvrir le pays, bien au contraire puisque cette usine produira ensuite de la valeur ajoutée sur le sol Philippin !

    Inversement, dans le cas de la France, le solde net des IDE est négatif, ce qui tend à signifier que les entrées de capitaux servent à financer de la consommation, ce qui est beaucoup plus grave ! Il y a dans ce cas un réel appauvrissement (mais qui effectivement ne serait pas résolu en lui-même par un retour à l’équilibre de la balance des paiements – par exemple par application de mesures protectionnistes -, celle-ci n’étant qu’un symptôme).

  6. Comme d’habitude je post avec 6 mois de retard mais c’est pas grave !

    Article trés intéressant mais complètement faux, pas étonnant quand on part de la définition erroné suivante :  » un déficit de la balance commerciale, ça n’est rien d’autre que de l’argent qui sort et des biens et services d’une valeur équivalente qui rentrent. »
    Ceci est la définition d’un échange standard, d’un achat, d’une vente.
    Ça n’a rien à voir avec la définition du déficit de la balance commerciale, qui est le solde négatif des importations et exportation d’un pays.

    Que Jean soit importateur net et qu’il en vive et fasse vivre toute sa famille de son activité : bon pour lui !
    Le problème c’est que son voisin Paul n’est pas exportateur net pour un montant équivalent au déficit générer par l’activité de Jean. Ce qui force le pays à emprunter à l’étranger les devises qu’il lui manque pour financer l’activité de Jean, là est l’appauvrissement du pays.

    On pourrait effectivement envoyer monsieur Kaplan en chine et le financer pour qu’il comble notre déficit commercial, le problème est que, du fait de notre déficit chronique de la balance commerciale , notre banque centrale n’a pas les réserves de devise nécessaire, nous serions donc obliger d’emprunter l’argent qui financerait la résorption de notre déficit commerciale, et transformerions ce déficit en un déficit de notre balance financière.

    Et sur les conséquences d’une crise en cas de déficit de la balance commerciale je recommande ce lien :
    http://champdespossibles.blogspot.com/2011/04/le-mecanisme-de-crise-de-change-dans.html

  7. Je viens juste, à grand retardement, de découvrir cet excellent article que l’excellent professeur Kuing Yamang trouve lui aussi excellent. Comme quoi les excellences se rencontrent.

    « un déficit de la balance commerciale, ça n’est rien d’autre que de l’argent qui sort et des biens et services d’une valeur équivalente qui rentrent. »

    Laissez-moi vous confier un secret. Je ne suis pas pi31416, internaute lambda, mais Son Excellence le Grand Duc du Grand Duché du Fenwick. Le Grand Duché du Fenwick n’a ni industrie ni agriculture ni… rien. Il importe tout. Tout, de la botte de radis au slip Excellence. Ça n’a l’air de rien, mais ça finit vite par cuber, tous ces sous qui sortent de la cassette Grande-Ducale du Grand Duché du Fenwick. Mais pas de soucis à se faire car tous ces sous qui sortent sont compensés par des biens et services d’une valeur équivalente qui rentrent. Par exemple, la Rolls-Royce Silver Ghost que je viens d’acquérir l’an dernier pour sept millions de dollars. http://www.huffingtonpost.com/2012/07/06/rolls-royce-silver-ghost-most-expensive-rolls-royce_n_1651629.html