Thatcher et la grève des mineurs : remettre l’histoire au centre

Est-ce qu'ils voulaient réellement que leurs petits-fils les suivent ?

Pourquoi Thatcher voulait-elle fermer les mines de charbon de son pays ? Certainement pas dans le but de mater les syndicats !

Pourquoi Thatcher voulait-elle fermer les mines de charbon de son pays ? Certainement pas dans le but de mater les syndicats ! Mais tout simplement pour des raisons économiques et géologiques.

Par Samuele Furfari.

Est-ce qu’ils voulaient réellement que leurs petits-fils les suivent ?

 

Le décès de Margaret Thatcher a suscité une forte réaction populaire même si toutes les voix ne se sont pas exprimées. Comme souvent, ceux qui crient le plus fort ne sont que minoritaires. Margaret Thatcher a souvent été critiquée pour ses initiatives, entre autres celle concernant sa gestion de la grève des mineurs de 1984-1985. Puisqu’il s’agissait de houilleurs et que le charbon a figuré dans mon domaine d’activités professionnelles, peut-être qu’un témoignage personnel sur cet événement majeur dans l’évolution de l’économie européenne apportera un peu de clarté à ces critiques qui ne connaissent pas nécessairement le dossier.

Comme dans tous les pays de l’UE, une grande partie des charbonnages britanniques étaient fortement déficitaires lors de l’arrivée au pouvoir de Thatcher : les mines du Limbourg néerlandais avaient déjà toutes fermé, tout comme celles de la Wallonie hormis celle du charbonnage Ste Catherine du Roton à Farciennes (Charleroi) qui leur a emboîté le pas en septembre 1984. La page d’histoire glorieuse des houilleurs wallons (et italiens… dont mon père) était définitivement tournée. Sans grève et sans heurts.

Au Royaume-Uni, cela s’est déroulé dans un mémorable bras de fer avec le tout puissant syndicat des mineurs, la National Union Mineworkers (NUM). Son leader Arthur Scargill, surnommé Arthur le Rouge, était tout aussi puissant. À l’époque, je travaillais dans le domaine de la politique charbonnière et mon directeur était chargé personnellement du dossier de cette mémorable grève. J’ai pu ainsi, bien que n’étant pas directement impliqué, suivre de très près l’évolution du dossier.

Pourquoi M. Thatcher voulait-elle réformer les houillères de son pays ? Certainement pas dans le but de mater les syndicats ! C’était tout simplement pour suivre l’exemple des Belges, des Français avec Charbonnages de France, des Allemands dans la Sarre et ensuite dans la Ruhr. La raison en était géologique. Les mines de charbon européennes avaient un sens aussi longtemps que les pays étaient ceints par des frontières économiques. Dès l’ouverture de l’économie, il devint clair que le coût du transport était devenu dérisoire par rapport à celui du produit transporté et que la géologie européenne conditionnait négativement la production charbonnière de l’UE.

En vertu de l’article 55 du Traité CECA (dont je m’occupais à l’époque), l’UE avait pourtant accompli d’énormes efforts en matière de sécurité et de productivité des houillères européennes. Après le traumatisme de la catastrophe de Marcinelle de 1956 et grâce à la recherche financée par la CECA, le nombre d’accidents avait fortement chuté et la mécanisation des mines était d’avant-garde. Mais la géologie, elle, n’avait pas changé : les veines de charbon étaient peu épaisses (même si les britanniques étaient meilleures), et le sous-sol fortement faillé ne permettaient pas aux mineurs européens de survivre face à la concurrence du charbon international, et ce malgré les progrès accomplis. Le charbon australien qui avait traversé une partie de l’océan Pacifique, tout l’océan Indien et remonté tout l’Atlantique arrivait au port d’Anvers et coûtait moins cher que celui qui se produisait chez nous. Les décisions adoptées étaient donc justifiées et l’histoire nous a donné amplement raison puisque les houillères belges et la majorité de celles des autres États membres sont fermées à tout jamais.

Pour défendre l’emploi des mineurs, Arthur le Rouge n’a rien voulu entendre et s’est opposé à l’indispensable restructuration des charbonnages nationalisés pensant même que « les pertes peuvent être illimitées » et qu’un puits ne se ferme que quand il est vide. Il fit même appel à Kadhafi pour lui demander de l’argent pour financer sa grève. Il pensait répéter l’exploit du NUM qui, en 1974, avait fait chuter le gouvernement conservateur d’Edward Heath. Mais cette fois, il avait à faire à plus déterminé que lui. C’est d’ailleurs ce refus inébranlable de céder à la grève qui valut à la Dame de fer son surnom. Elle obtint victoire le 3 mars 1985, presque une année après le début de la grève. Ce fut un bras de fer avec le syndicat dont les instances dirigeantes, et non la base, avaient pris la décision. Elle fit le nécessaire pour renverser cet ordre, et ce fut finalement la base qui choisit d’accepter la restructuration des charbonnages. Fidèle à ses convictions politiques, Arthur Scargill forma le Parti socialiste du travail en 1996, en réaction contre Tony Blair qu’il accusait d’abandonner l’engagement socialiste.

La victoire de Thatcher a marqué un tournant dans la mentalité britannique et ailleurs. Aujourd’hui, il est communément admis qu’il n’est ni acceptable, ni rationnel, ni éthiquement correct que les citoyens payent des taxes pour maintenir des industries déficitaires en survie artificielle. Ce bras de fer entre la Dame de fer et Arthur le Rouge a effectivement résulté en une forte diminution des impôts au Royaume Uni et a donné un nouveau souffle à un pays alors en plein marasme économique.

Le combat était d’autant plus d’arrière-garde qu’au même moment l’aubaine des hydrocarbures de la mer du Nord venait assurer le remplacement des centrales électriques fonctionnant au charbon cher et polluant par du gaz naturel propre et bon marché. Ce fut un boom pour l’économie. Étrangement, ceux qui jugent sévèrement Margaret Thatcher feignent d’ignorer ou ignorent que c’est à elle qu’on doit la forte chute de pollution au Royaume-Uni. À l’époque un fameux fabriquant d’engrais annonçait dans sa publicité que son produit contenait du soufre, élément indispensable pour la croissance des plantes, que malheureusement (!) les fumées des centrales au charbon ne crachaient plus. Certaines mines rentables sont encore en exploitation au Royaume Uni.

Farouchement convaincue de la nécessité de cesser de ponctionner les Britanniques pour financer une industrie qui, malgré toute sa bonne volonté, produisait un charbon trop cher, elle alla même jusqu’à utiliser l’argument de la peur du changement climatique. En effet, Margaret a été l’une des premières politiques européennes à accorder de la crédibilité à cette théorie. Plus tard, elle s’est ravisée et a reconnu son erreur. Personne n’est parfait…


Samuel Furfari est Maître de conférences à l’ULB. L’auteur s’exprime à titre personnel.