Pourquoi François Hollande disparaît

François Hollande semble s’escamoter lui-même. Comment un tel miracle est-il possible ?

François Hollande semble s’escamoter lui-même. Comment un tel miracle est-il possible ?

Par Pascal Avot.

En 2007, Nicolas Sarkozy se fit élire sur une promesse de dynamisme de droite mêlé de gaullisme et de libéralisme. Au lieu de quoi la France eut droit à cinq ans de social-démocratie patriote, frénétique et dépensière.

En 2012, François Hollande se fit élire sur une promesse de pacification de la nation par la magie humaniste du centre-gauche. Au lieu de quoi la France a droit à onze mois de socialisme griffu, frénétique et dépensier. Nous n’avions pas prévu que nous passerions d’une frénésie à l’autre.

La vivacité était un des charmes de Sarkozy avant son élection : elle semblait indiquer un destin pressé d’en découdre avec les problèmes de la nation. Malheureusement, elle signalait en fait le caractère impatient et irréfléchi de son autorité. Du moins, on ne fut pas complètement trahi sur la marchandise : Sarkozy au pouvoir resta Sarkozy, simplement passé en mode Chuck Norris. Ses défauts nous sautèrent aux yeux dès le soir de sa victoire – cependant, ils étaient cohérents avec ce que nous savions ou redoutions de lui.

Hollande avait promis une France calme. Mis à part l’anti-sarkozisme, c’était son cheval de bataille : un quinquennat en thalasso, pour oublier un quinquennat de kung-fu. À droite, à peu près tout le monde se dit, lorsqu’il l’emporta : « On va s’ennuyer pendant cinq ans ». La droite croyait donc à la promesse d’anesthésie générale autant que la gauche.

François Hollande est monté au volant du camion France dans l’intention d’appuyer sur le frein, de calmer le jeu, de ralentir la crise à coups de négociations, de tours de tables des partenaires sociaux, de très grands plans de relance et de Grenelles du Spectacle Vivant. Il a vite découvert que ce monumental véhicule n’avait plus de freins. La crise est une pente si raide que s’y arrêter, même trente secondes, est inconcevable. Le sentiment d’urgence, autrefois interprété comme émanant de Sarkozy, émane désormais du contexte même : il n’y a plus moyen de gouverner à l’ancienne, en pantoufles fourrées, à la Chirac. Notre actualité est trépidante, létale, elle n’autorise aucun pas de côté. Le Président doit rester bloqué dans les sunlights et envoyer des messages en permanence. Le candidat François Hollande se trompait, en imaginant que l’hystérie de la France sarkoziste était la faute de son leader. En réalité, c’est la crise, qui est hystérique.

Pressé par les urgences, Hollande a très vite perdu de vue son vœu de pacification. Il s’est trouvé condamné, bon an mal an, à une recherche permanente d’impact dans les sondages pour rattraper son retard sur le concret, exactement comme son prédécesseur. Et cela lui ressemble beaucoup moins qu’à son prédécesseur. Le rôle lui va même comme un coup de pied au normal. Exemple : son tout récent blitzkrieg de transparence, auquel personne n’a cru. Hollande a voulu jouer les Julian Assange, il s’est retrouvé maréchal des logis-chef Cruchot ordonnant aux gendarmes de se déshabiller pour aller espionner les nudistes de Saint-Tropez.

Hollande joue à contre-emploi. Avec Sarkozy, on avait les gesticulations de la campagne de 2007, grossies par la loupe de l’Élysée. Avec Hollande, on a le contraire de la sérénité promise dans la campagne de 2012. Ça gesticule sans savoir gesticuler. Le truc se voit. En homme pressé, Hollande n’est pas bon. En Sarkozy, il est mauvais. Il prend sa propre personnalité à contre-pied. Il singe l’exact inverse de ce qu’il est. Hollande est trop âgé pour apprendre l’art du speed. Il suffoque. Regardez : on dirait qu’il le fait exprès, tant la panique est patente, il est sur les nerfs, épuisé, tendu, le fuselage perforé, un réacteur en flammes, poursuivi par la chasse ennemie. La presse n’a pas relevé l’ambiance inquiétante, sépulcrale, de cette déclaration. Elle vaut son pesant de désespoir.

François Hollande a passé son temps, à la tête du PS, à jeter des éléphants les uns contre les autres au ralenti. Onze ans d’atermoiements, de demi-mesures et d’eau tiède. Aucun rapport avec son nouveau rôle. Autant passer d’une maison de retraite dans la Beauce à une croisière sous coke au Cap Horn. Il n’est pas seulement différent de ce que la France attend. Il est simultanément à l’envers de ce dont la France a besoin, à l’envers de lui-même et à l’envers de ce qu’il a promis. Trois fois dans l’aveuglement : par rapport à la réalité (il est inadapté à la fonction), par rapport à son moi (son agitation est forcée, surjouée, exhibée sans être incarnée) et par rapport à son programme électoral de placidité festive. Coincé dans le Triangle des Dénis, il disparaît. Il n’y a personne, sinon les souvenirs que nous avons de François Hollande.

Il lui reste un joker : la cohabitation. Coincer la droite entre la crise et l’Élysée, et l’écraser dans cette pince, cet étau, la compresser lentement, très précautionneusement, et que son crâne éclate peu de temps avant l’échéance de 2017. Voilà un job pour un disciple de Mitterrand ! Mais tiendra-t-il jusqu’à la cohabitation ? Existe-t-il encore ?