Chypre, euro : jusqu’à quand va-t-on nous enfumer ?

Chypre

Le récit de l’intérieur et le point de vue d’une habitante de Chypre sur la situation, ses causes et son évolution.

Chypre :  les pièces du puzzle se mettent en place les unes après les autres (public averti seulement, certains concepts peuvent gravement et durablement choquer).

Par San, depuis Chypre.

Voilà un mois que nous nous sommes réveillés avec la gueule de bois à Chypre. Malgré les assurances et affirmations répétées de tous les acteurs de la vie politique et économiques, ce courrier  étant un morceau d’anthologie, les habitants de Chypre se sont réveillés le 16 Mars avec leurs comptes bloqués. Après 12 jours de ce blocus, un contrôle des changes a été instauré, et les banques ouvertes à nouveau.

Depuis ce temps, et au contraire de ce qui est affirmé partout, le « cas » de Chypre n’est absolument pas réglé. Les supporters de Chypre se font rares. L’information n’est pas aisément disponible. Les trolls nombreux. De rebondissement en découvertes, on découvre, atterrés, l’incroyable.

La restauratrice « de seconde zone », « ennuyeuse et incompétente » n’a « pas fini de fumer la moquette de son restaurant et d’avaler les pilules bleues » (florilège des commentaires sur mes précédentes communications) et cherche toujours à comprendre, comprendre comment un pays a pu « s’endetter » dans de telles proportions.

Parce que j’habite ici, je ne peux pas croire ce qu’on me dit. Parce que j’ai choisi d’établir mon entreprise et d’élever ma famille dans ce pays il y a dix ans, pour des raisons tenant strictement au fait que ce pays était mieux géré que celui dont je suis originaire, je ne peux tout simplement pas reconnaître m’être trompée dans mon jugement. C’est comme ça.

Oh, j’observe bien des dépenses qui me paraissent conséquentes et peuvent prêter à critique, ou à rire c’est selon. De la démesure du nouveau ministère des finances « à la Bercy » au siège de la banque centrale, en passant par les constructions incessantes d’aéroports, le remplacement récent des hôpitaux publics, le traçage au cordeau des routes jusqu’alors « méditerranéennes » des centres villes, ou encore les nouveaux services de bus, bien des chantiers ont donné lieu à de longues controverses, tantôt sur leur utilité, tantôt sur la transparence des conditions de leur attribution.

Oui, rares sont les cochons qui ne se gavent pas à l’argent public gratuit, coulant à flot sans grand contrôle. Que celui qui n’a jamais pêché…

Mais tout de même, qu’on me prouve que ces dépenses ont creusé la dette dans des proportions insoutenables. Il n’y a rien de choquant à ce qu’un pays qui gère ses fonds publics avec prudence depuis des décennies s’offre des équipements modernes et utiles.

Alors on se tourne vers les fonctionnaires… Facile. Moi non plus, je ne les aime pas trop. Moi aussi, je les trouve arrogants et insupportables, tantôt donneurs de leçons du haut de leur siège inamovible, tantôt accrochés aux basques des entrepreneurs, tels des roquets jaloux et hargneux. Mais ici, à Chypre, mon expérience n’a jamais été aussi mauvaise que dans mon pays natal. J’ai bien eu à faire aux mêmes, pourtant.

Services d’hygiène ou inspecteurs du travail, contrôleurs du fisc ou policiers de l’immigration, inspecteurs des douanes, employés de la sécurité sociale ou des allocations familiales, assistantes sociales, enseignants… À de rares exceptions près, j’ai toujours eu affaire à des personnes bienveillantes, qui faisaient leur travail consciencieusement, sans animosité ou relent de lutte des classes. Tout en étant conscients de l’importance de leur rôle, ils ne m’ont jamais paru avoir oublié quelle main les nourrissait, et à quelle grâce ils devaient leur emploi. Le libre-échange et l’économie de marché sont des paramètres non négociables à Chypre, tant pour les entrepreneurs que pour les fonctionnaires en charge de la régulation du dit marché ou de l’organisation du système dit « social ».

Trop payés ? Certainement. Surtout en situation de crise. D’ailleurs le FMI ne s’y était pas trompé, qui avait tiré la sonnette d’alarme auprès du Président communiste récemment élu, alors qu’il s’était empressé d’ouvrir tout grand les vannes. Je ne nie pas que les années 2008 et 2009 ont vu les rémunérations des fonctionnaires et autres employés du service public grimper dans des proportions insoutenables, surtout sur fond de crise. Je confirme que certains fonctionnaires sont titulaires de postes à l’intérêt « discutable », pour ne pas parler plus crument. J’atteste que des fonctionnaires ici aussi sont capables de bloquer des dossiers pour des mois ou des années, plus par pure incompétence et sans le moins du monde être exposés à des sanctions proportionnelles à leur incurie. Je confirme qu’ici aussi, la corruption existe, tant dans le secteur privé que le secteur public.

Mais ce pays est aussi capable en une année de congédier 17 policiers ripoux, quand en France pour la même période on en congédie… 1 ! Alors de grâce, balayons chacun devant notre porte avant de donner des leçons aux pays « du Sud ».

Compte tenu de ses observations, le FMI avait conseillé toute une série de mesures de redressement, que le précédent gouvernement avait pour la plupart mise en œuvre : relèvement du taux de TVA (une horreur, je l’ai vu passer de 5 à 18% !), réorganisation de la prestation sociale (ce qui avait valu aux bénéficiaires de rester 4 mois sans prestations !), instauration d’une taxe sur les entreprises (ce qui avait déclenché mon ire, puisque j’assistais impuissante à la fermeture de micro-structures, dont les dirigeants estimaient que l’instauration de cette taxe – pourtant minime à 350€ – rendait leur exploitation désormais inutile). Bref, je n’invente rien, les largesses inconsidérées de notre communiste de président allaient être épongées dès le budget 2014 nous promettaient les experts très sérieux du FMI ! (article 23 & 24).

Alors me direz-vous, cette richesse omniprésente, insupportable, tous ces Chypriotes avec de multiples possessions immobilières et 4 véhicules enregistrés par foyer, une employée de maison et un train de vie de sénateur…  C’est vrai, c’est surprenant. Tout le monde se faisait la réflexion en arrivant d’un pays où la notion de redistribution et d’« égalité » a pris le pas sur les notions de réussite et d’épanouissement personnels.

Mais là encore, il faut comprendre. Quand dans le principe même de l’organisation d’une société il est convenu et accepté, même par une population chérissant des idéaux communistes (!), que le travail doit être à même d’apporter l’enrichissement personnel, quand un pays est en plein boum économique, et que chacun de ses habitants a au minimum deux activités professionnelles (ne parlez à personne des 35h ici, c’est ce qu’ils font dans l’un de leurs métiers), quand il est admis par chacun que l’argent ne peut venir que du travail, quand il est facile de trouver du travail, ou un second travail car les contraintes sur les entreprises sont minimales, juste suffisantes pour assurer le financement de ses systèmes sociaux et leur pérennité, mais sans entraver la réussite économique, alors oui, voilà le résultat, les gens sont riches, et vivent bien… Et de façon outrageusement matérialiste et ostentatoire, on est dans un pays méditerranéen.

Mais personnellement je n’ai jamais été choquée par cette richesse, parce qu’en contrepartie on ne voit pas de pauvres ici. Personne pour dormir dans la rue, les Chypriotes ne le supporteraient pas, ou mendier à la sortie des magasins. Ici, on peut vraiment dire à quelqu’un « si tu veux de l’argent, bouge toi ! ». Même les trisomiques, les nains, les tordus, les simples d’esprit ont un job, et, partant, une place dans la société. Oh, ces jobs seraient sûrement décriés par la bien-pensance française, qui affirme sans sourciller qu’il est préférable pour ces gens de vivre reclus et honteusement cachés du moment qu’ils touchent une allocation « décente ». Eh bien pas ici. Les handicapés ont leur place au quotidien. Depuis l’école, où chaque classe a son élève handicapé inséré, assorti de son éducateur spécialisé, jusqu’au travail, où il est normal pour chaque entreprise socialement responsable de confier des jobs à des handicapés. Et j’ai même vu un trisomique, pourtant pas mal atteint, changer de job car le magasin voisin payait mieux…

Oh bien sûr, « on » me trouvera toujours l’exemple de tel avocat richissime qui échappe à l’impôt sur le revenu, ou de tel médecin qui… Bref, loin de moi l’idée de prétendre que cette société est parfaite, mais laquelle l’est ?

Reprenons : si ce ne sont pas des investissements disproportionnés, pas une fonction publique dispendieuse, pas des mesures fiscales insuffisantes qui ont plombé le pays, alors, qui est-ce donc ?

Et c’est là que l’on commence à lever le voile.

Au détour d’une fuite de la presse, on découvre ceci.

Il s’agit d’une partie (introduction) d’un compte-rendu d’étude menée par un cabinet d’investigation dénommé Alvarez & Marsal pour le compte de la banque centrale de Chypre à la demande du fameux Panicos peu de temps après sa nomination. Cette étude (qui d’après mon compte rapide et certainement erroné aura coûté au moins 2 millions d’Euro et dure depuis plus de 6 mois), remise à son demandeur le 26 février dernier, « vise à éclaircir les causes de la crise qui a affecté la Laïki Bank, l’amenant à être secourue par l’État chypriote pour un montant de 1,8 milliards en Mai 2012, rendant ainsi l’État chypriote propriétaire de facto de la banque à hauteur de 84% marquant le début de la chute du système bancaire chypriote. Cette étude s’est tout d’abord portée sur la Bank of Cyprus, en particulier dans le cadre de ses achats de dette souveraine grecque et de son expansion internationale, afin de déterminer si le cas de la Laïki pouvait se répéter. Elle va désormais se poursuivre sur la Laïki Bank, toujours en s’attachant au problème des acquisitions de dette souveraine grecque et d’expansion à l’étranger ».

Suit une longue litanie d’investigations menées, où l’on apprend que certaines personnes refusent de répondre aux questions du cabinet d’étude, que des transmissions e-mail sensibles (en particulier concernant les acquisitions de dette souveraine grecque) ont disparu de certains ordinateurs et où l’on découvre aussi avec bonheur qu’une telle banque n’avait pas de système de sauvegarde des e-mails pendant une période de 2 années… On apprend aussi que JP Morgan était l’un des conseillers de la Bank Of Cyprus pour ses acquisitions de filiales étrangères.

Au détour d’une manifestation, on m’affirme que les chargés de pouvoir des banques incriminées n’avaient pas la capacité d’engager leurs banques sur de tels montants sans être approuvés par la Banque Centrale Européenne. Tiens donc, les mails disparus porteraient donc sur ces points ?

On se souvient alors que la même Banque Centrale Européenne, décidément bien vilipendée, a refusé de se soumettre aux questions des journalistes de Bloomberg concernant la manipulation de la dette Grecque. Curieusement, seuls des blogs « tendancieux » et anti-européens se sont fait l’écho de cette décision scandaleuse en français…

Alors tout se met à tourner très vite. Mais comment ? On nous demande de payer pour une banque dont les fondés de pouvoirs sont suspects ? Pour des montants invraisemblables ? Comment peut-on me demander 10 milliards pour des banques qui n’auraient perdu, selon l’ancien premier ministre « que » 4,2 milliards sur la dette grecque ? Juste parce qu’elles accordaient trop facilement des crédits et les effaçaient pour certains responsables politiques ? Diantre, que d’argent… Ah non, il y avait aussi des obligations… D’ailleurs le fameux rapport du FMI avait bien mentionné que les banques chypriotes étaient exposées à hauteur de 29 milliards sur la fumeuse dette grecque. Donc  80% de pertes en restructuration, ça fait bien… les 23 milliards dont on nous parle maintenant.

Bah oui, les jeux de jambes qui nous font croire que c’est pour faire fonctionner la machine chypriote tendent à nous faire oublier que Chypre a déjà commencé à renflouer ses banques, dès l’an dernier.

Et puis on trouve d’autres blogueurs pour lever des voiles de plus en plus ténus. Ainsi la découverte d’une analyse sur le blog de ZeroHedge m’a empêchée de dormir hier, avec un graphique, celui que l’on voudrait qu’on ne remarque pas, ou comment la restructuration de notre secteur bancaire a été repoussée d’une année afin de permettre aux banques françaises et allemandes de se désengager massivement de Chypre, laissant ainsi les imbéciles de Chypriotes supporter seuls le fameux « haircut », au détriment seul de leurs économies. Même les oligarques russes n’ont pas su anticiper cette décision. Le délit d’initiés vient des BANQUES DE LA ZONE EURO ! Le malheur est arrivé exactement comme l’avait prédit le fameux rapport du FMI, article 21 : un retrait massif des dépôts étrangers (banques européennes), suivi d’une interdiction brutale de la Banque Centrale de bénéficier de l’accès aux liquidités.

À qui espère-t-on encore raconter que Chypre doit payer ?