Rigueur budgétaire : les enfants de l’austérité, fils de la dette

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Il ne faudrait pas mettre en péril l’avenir des enfants de l’austérité. Mais il ne faut pas oublier qu’ils ont un autre parent : la dette.

Il ne faudrait pas mettre en péril l’avenir des enfants de l’austérité. Mais il serait plus dangereux encore d’oublier qu’ils ont un autre parent autrement plus violent : la dette.

Par Baptiste Créteur.

Quand les économistes tentent de démontrer les dangers de l’austérité, ils le font mal. Simon Johnson a, dans Le Monde, publié un article sur « Les enfants de l’austérité ». Il faut être deux pour concevoir ; les enfants d’aujourd’hui sont aussi et avant tout les enfants de la dette.

Quand les économistes discutent d’ajustement budgétaire, ils formulent généralement la question comme un objectif abstrait et complexe. Mais la question est simple, en fait : qui supportera les conséquences de la réduction du déficit budgétaire ? Soit les impôts doivent augmenter pour certaines personnes, soit les dépenses doivent diminuer – ou les deux. Le terme « ajustement budgétaire » n’est que du jargon ; l’austérité porte toujours sur la répartition des revenus.

Effectivement, l’équilibre budgétaire dépend des recettes et des dépenses. Pour revenir à l’équilibre, on peut donc augmenter les recettes fiscales, ou réduire les dépenses, ou les deux. La question est donc effectivement simple : qui va « subir » l’austérité, si tant est qu’on puisse présenter la hausse des prélèvements comme une mesure d’austérité.

Et à cette question, deux réponses sont possibles : soit les contribuables paieront pour maintenir les dépenses de l’État, soit les bénéficiaires des dépenses de l’État en bénéficieront moins ; soit on contraindra certains à contribuer plus, soit on contraindra les autres à recevoir moins. Car même si la complexité des mécanismes de redistribution et la difficulté de déterminer qui bénéficie de la dépense publique ne permet pas de déterminer aisément qui entre dans quelle catégorie, il existe des contributeurs nets et des bénéficiaires nets de la redistribution directe ou indirecte.

Une grande partie de l’Europe est déjà au courant de cela, bien sûr. Maintenant, c’est au tour de l’Amérique. Et là, les informations actuellement disponibles indiquent que ceux qui seront le plus directement touchés par les restrictions budgétaires sont ceux qui sont le moins capables de se défendre : les enfants relativement pauvres.

Les Européens n’ont pas réellement conscience que l’équation se pose en ces termes, notamment parce qu’on la leur présente de façon aussi fallacieuse. Personne n’est capable de se défendre de la contrainte étatique ; on peut faire de l’optimisation fiscale, mais il s’agit uniquement de minimiser les prélèvements compte tenu du cadre fiscal. Les adultes relativement riches ne peuvent pas plus se soustraire à l’impôt que les enfants relativement pauvres peuvent ajouter aux prestations dont ils bénéficient.

Par exemple, la « séquestration » (c’est-à-dire les coupes budgétaires automatiques dans toutes les dépenses) affecte déjà des programmes comme Head Start, qui soutient l’éducation préscolaire. […] Environ 70 000 enfants risquent de perdre leur accès à Head Start si la trajectoire budgétaire actuelle continue. Et des réductions encore beaucoup plus importantes sont prévues, dans les programmes de nutrition pour la petite enfance et les soins de santé. Les coupes les plus choquantes sont sans doute celles, drastiques, imposées au programme d’assurance-maladie Medicaid, qui ont été décidées par la majorité républicaine à la Chambre des représentants dans la dernière proposition de budget. […] Environ la moitié de l’ensemble des personnes couvertes par Medicaid sont des enfants.

Pour compliquer la donne, les économistes et journalistes peu consciencieux aiment à agrémenter leurs démonstrations bancales d’une touche subtile d’émotion qui, d’emblée, écarte la raison de ce qui n’est déjà plus un raisonnement. La prévalence actuelle de la morale altruiste simplifie la démonstration ; il sera toujours juste, moral et légitime de prendre aux riches pour donner aux pauvres.

En l’occurrence, on utilisera ici la figure de l’enfant, qui fonctionne toujours très bien : on pourra considérer qu’une personne âgée aurait pu être prévoyante, qu’un adulte aurait pu prendre sa vie en main, mais un enfant est innocent et n’a pas choisi sa naissance. Les enfants de l’austérité seraient une génération sacrifiée d’avance sur l’autel d’une rigueur budgétaire qui aurait pu passer par des augmentations de prélèvements sur les plus aisés. Comme toujours en économie, et nous devons la formule à Frédéric Bastiat, il y a ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas.

Ce qu’on voit, ce sont les enfants pauvres subissant de plein fouet la réduction de la dépense publique. Ce qu’on ne voit pas, ce sont les conséquences des autres choix : ne pas chercher à réduire les déficits, et augmenter les prélèvements.

L’article évoque les enfants de l’austérité comme les victimes de la rigueur budgétaire ; les victimes de son absence seront les enfants de la dette. Les enfants de la dette auront à payer pour le manque de rigueur de leurs parents en remboursant la dette contractée par les générations précédentes.

Comme toujours lorsque l’État est aux commandes, l’individu disparait dans un ensemble plus grand. Individuellement, vous n’y êtes pour rien, pas plus que vos parents ou grands-parents ; ne sont coupables que les générations, qui ont dépensé plus qu’elles ne pouvaient se le permettre. Il faut encore remonter d’un cran dans l’analyse pour s’apercevoir que l’État a dépensé en leur nom plus qu’il ne leur prélevait.

Ils rembourseront donc la dette contractée avant eux en leur nom, sans pouvoir bénéficier des mêmes services que l’endettement aura servi à financer ; ils n’auront ni le beurre, ni l’argent du beurre. Et ils auront d’autant moins de beurre et d’argent que l’endettement croîtra. L’équilibre budgétaire d’aujourd’hui, qui semble trop contraignant à certains, est pourtant la condition de la maîtrise de l’endettement de demain qui requerra une rigueur autrement plus douloureuse. Le véritable précipice fiscal n’est pas l’équilibre, mais la dette.

La rigueur réduit la marge de manœuvre des hommes politiques en matière de relance ; ils aimeraient maintenir les niveaux de prestations étatiques auxquels se sont habitués des segments importants de la population qui sont pour eux autant de potentiels électeurs. Mais le maintien d’une inefficace relance détruit l’initiative privée dans le contexte d’une urgence à laquelle des États insolvables sont incapables de faire face.

On ne peut prétendre se soucier du sort des enfants en proposant de mettre en péril leur avenir. Il faut donc parvenir a minima à l’équilibre budgétaire pour ne pas aggraver la situation, et à l’excédent pour l’améliorer.

L’idée qui vient immédiatement à l’esprit des collectivistes est l’accroissement des recettes fiscales, donc des prélèvements sur la population. Sans même évoquer la légitimité et la moralité d’une privation de propriété privée à laquelle les collectivistes sont peu sensibles, c’est une mauvaise idée.

Les prélèvements détruisent de la valeur. La valeur étant subjective, elle est maximisée lorsque les dépenses sont réalisées par leur bénéficiaire. Par ailleurs, les investissements que compromettent les prélèvements créent de la richesse. Pour financer son train de vie aujourd’hui, l’État, par la dépense publique, compromet la richesse de demain. Son train de vie inclue, certes, la redistribution en faveur de populations habituées à ses largesses, mais cette redistribution que ses bénéficiaires apprécient à court terme les dessert à long terme – en les aidant aujourd’hui, l’État les condamne à demeurer dépendants de la redistribution demain.

Il ne reste donc plus, pour ne pas condamner les enfants, qu’à réduire les dépenses. Il est toujours délicat de s’attaquer à l’État-providence que les collectivistes voient nécessairement comme un progrès ; ce progrès, toutefois, détruit la solidarité prive et représente des montants de dépenses colossaux. Libre à eux, donc, de proposer d’autres réductions de dépenses.

Le sauvetage des banques et de nombreuses entreprises a été une mesure très couteuse ; on aurait pu ne pas la prendre, et on peut, lorsque la question se posera à nouveau, y apporter une réponse différente. Les subventions à des entreprises ou secteurs entiers sont superflues et inefficaces ; renonçons-y, et exhortons nos États à se tenir à distance de l’économie. Les échelons administratifs nombreux et les différents niveaux de représentation politique représentent un coût important ; supprimons-en quelques-uns et réduisons les montants alloués aux autres. La relance économique ne fonctionne pas ; cessons d’appliquer un dogme keynésien qui n’a jamais fait ses preuves. Les intérêts de la dette coutent cher ; remboursons la.

Il est nécessaire de réduire les dépenses, et il ne serait pas si difficile de le faire sans toucher aux enfants. Cela demande toutefois de faire des choix, de renoncer à certaines dépenses qu’on jugerait moins cruciales que celles qui sont réalisées au bénéfice de la santé et de l’éducation des jeunes générations. Il serait plus légitime et moral d’une part, plus efficace d’autre part que l’État ne se préoccupe ni de santé ni d’éducation ; il s’agit là d’un sujet qui pourra être évoqué lorsque les économistes et journalistes cesseront de mener des raisonnements fallacieux qui démontrent leur absence de considération pour les enfants de l’austérité – et de la dette.

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