Le Reagan de Mésopotamie ou la première baisse d’impôt de l’histoire

Urakagina

Au troisième millénaire avant J-C, les Sumériens subissaient déjà l’oppression fiscale. Récit de la première réforme libérale connue de l’histoire.

Au troisième millénaire avant J-C, les Sumériens subissaient déjà l’oppression fiscale. Récit de la première réforme libérale connue de l’histoire.
En ces temps économiques difficiles qui effraient à juste titre nos compatriotes, la France semble retourner à son pêché originel : bâtir un État encore plus puissant et omniprésent, auquel on attribue une bienveillance et une efficacité empiriquement injustifiées. Menant inévitablement à une néfaste et dangereuse réduction des libertés, cette situation est loin d’être l’apanage de notre pays ou encore de notre époque. Voici le premier article d’une série sur l’histoire de l’oppression économique dans le but d’informer mais surtout de donner espoir, car la soif de liberté demeure le centre de gravité de l’âme humaine depuis la nuit des temps. « L’homme de l’avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue » disait Nietzsche. Il serait donc bien avisé de s’intéresser au plus ancien épisode de joug fiscal connu, sa victime n’étant autre que le peuple qui a inventé l’écriture, la roue, l’irrigation ou encore la démocratie : les Sumériens.

Au début du IIIème millénaire avant J-C, la nation de Sumer était organisée en de multiples Cités-États, toutes soumises en principe au roi mais en réalité gouvernées par des ensi, autorités religieuses et politiques à la légitimité héréditaire, et des lugal, souverains locaux plus ou moins nommés par les ensi. La cité de Lagash (sud-est de l’Irak d’aujourd’hui), était majoritairement peuplée de fermiers, bateliers, pêcheurs, négociants et artisans. Le système économique était extraordinairement avancé, mêlant biens publics et capitalisme. La gestion du système d’irrigation et de certaines terres était commune et centralisée au niveau du lugal ou du temple. Cependant, on y jouissait de la propriété privée, d’un marché libre et l’effort personnel était seul à déterminer la richesse ou la pauvreté. Le commerce « international » était en plein essor et s’étendait sur des milliers de kilomètres jusqu’en Grèce et en Inde. Samuel Noah Kramer rappelle d’ailleurs que selon les habitants de Lagash eux-même, la liberté était « le premier des biens ».

Ama-gi, première expression connue du mot « liberté ». Historiquement signifie la délivrance du péonage.

Nul ne sait vraiment pourquoi, mais en quelques siècles cette si chère liberté s’est étiolée pour finalement se noyer dans la corruption et la soif de pouvoir de la dynastie Ur-Nanshe. Apparue au XXIVème avant J-C, elle avait produit un héritier léniniste avant l’heure, Lugalanda. Belliqueux et totalitaire, il entreprit des dizaines de guerres pour conquérir une grande partie de Sumer. Afin de lever les armées nécessaires, il empiéta sur les droits individuels et créa de nombreux impôts aussi ridicules les uns que les autres, qui feraient rêver n’importe quel fonctionnaire de Bercy : taxe de tonte de mouton, taxe de divorce, taxe de création d’onguent, taxe d’enterrement etc. La production des pêcheurs était saisie, les pauvres expropriés et les biens du temple « nationalisés ». Crimes, guerre, impôt étaient devenus le quotidien de ce malheureux peuple.

Malgré cette grave atteinte à la liberté que les habitants de Lagash semblaient tant aimer, ils acceptèrent sans aucune réelle opposition cette spoliation en temps de guerre, certainement par sens civique. Cependant, une fois la guerre terminée, Lugalanda, son vizir et ses percepteurs n’eurent évidemment aucun intérêt à renoncer à tous les privilèges qu’ils s’étaient généreusement offerts sur le dos de leurs concitoyens. À terme Lagash fut considérablement affaiblie, perdit ses conquêtes, devint une proie pour la cité rivale d’Umma et le souvenir de la prospérité passée s’était peu à peu transformé en légende (apparemment la courbe de Laffer était déjà d’actualité). Profitant de la chute de Lugalanda au milieu d’une population en furie, Urukagina, un ensi qui se croyait envoyé des dieux, prit le pouvoir. Le doux vent de la liberté souffla à nouveau sur la Cité-État.

Le Reagan de Mésopotamie entreprit de vastes réformes visant à lutter contre la corruption endémique, développer l’égalité des droits (« la veuve et l’orphelin ne seront plus à la merci des hommes puissants » avait-il dit) et restaurer la liberté perdue. Il révoqua les inspecteurs, assura la protection des personnes, de la propriété privée et supprima peu à peu les impôts jusqu’à ce que les pas d’aucun percepteur ne foule plus jamais le sol de Lagash. Le succès de toutes ces réformes en fit un souverain populaire et honoré par de nombreuses poésies qui ont survécu au temps.

Les réformes de Urakagina gravées sur des cônes en écriture cunéiforme.

Ces réformes arrivèrent malheureusement trop tard, car le règne de Urakagina ne résista pas à l’ambition de Lugalzaggisi, roi d’Umma, qui profita de la faiblesse de Lagash pour la conquérir. Quoi qu’il en soit, cet épisode vieux de 4500 ans nous prouve que les périodes d’oppression fiscale et étatique sont à la fois éternelles et éphémères. Il n’appartient qu’à nous de précipiter la chute de ces ignominies en conflit avec l’aspiration naturelle, éternelle et irrépressible des hommes à la liberté.

Références :

  • David F. Burg, A world History of Tax Rebellion (2004).
  • Samuel Noah Kramer, L’histoire commence à Sumer (1957).
  • Samuel Noah Kramer, From the Tablets of Sumer (1956).
  • William H Stiebing Jr., Near Eastern History and Culture (2008).