Affaire Cahuzac : la chute de la République exemplaire

Cahuzac

Avec les aveux de Jérôme Cahuzac se termine l’illusion de la République exemplaire prônée par François Hollande, lequel évoque avec raison une « faute morale impardonnable ».

Avec les aveux de Jérôme Cahuzac se termine l’illusion de la République exemplaire prônée par François Hollande, lequel évoque avec raison une « faute morale impardonnable ».

Par Stéphane Montabert.

L’effondrement de la carrière politique de Jérôme Cahuzac est aussi bref que spectaculaire. Ministre du Budget, maillon fort du gouvernement, il apportait une touche de sérieux et de crédibilité à l’équipe de Jean-Marc Ayrault, qui en avait bien besoin. Il était même pressenti comme successeur possible au Premier Ministre en cas de remaniement ministériel.

L’ascension météorique du politicien sera brisée en quelques mois par les révélations du magazine en ligne Mediapart sur la base d’une conversation téléphonique enregistrée il y a plus de dix ans… C’est rocambolesque, il faut bien l’admettre, mais la vérité suit parfois des sentiers caillouteux avant de se révéler à tous, dans la grande tradition romanesque.

Étrange façon dont résonnent aujourd’hui le déni indigné – et dûment archivé – du Ministre le 5 décembre 2012 face à l’Assemblée Nationale française, à ses collègues du gouvernement, à la presse, aux caméras et au monde:

« Je déments catégoriquement les allégations contenues sur le site Mediapart… Je n’ai pas, Monsieur le député, je n’ai jamais eu de compte à l’étranger, ni maintenant, ni avant. »

C’est par ces termes que vient de se terminer l’illusion de la République exemplaire prônée par François Hollande, lequel évoque avec raison une « faute morale impardonnable ».

Le schéma de l’affaire Cahuzac est finalement assez classique : déni devant une accusation prétendument ridicule, indignation et menaces de plainte pour diffamation, ouverture d’une enquête officielle, démission de l’intéressé « afin de mieux préparer sa défense », diffusion de preuves accablantes, explosion de carrière en plein vol.

Le politicien avait fait de la lutte contre l’évasion fiscale son cheval de bataille : il connaissait pourtant son affaire. Pensait-il vraiment que le secret bancaire suisse – celui-là même contre lequel son gouvernement est parti en guerre, ce qui n’est pas la moindre ironie de cette histoire – suffirait éternellement à protéger son pesant secret ?

Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne. Jérôme Cahuzac sera devenu en quelques jours un homme politique fini, un paria infréquentable plus encore que s’il avait eu une liaison secrète avec Marine Le Pen – et finalement, peut-être, un futur condamné. On ne lui fera pas de cadeaux. On aura beau jeu de rappeler que la constitution du compte frauduleux de Jérôme Cahuzac remonte à une époque antérieure à sa carrière politique ; celui-ci l’a accompagné tout au long de celle-là. Il l’a soigneusement caché, entretenu, déplacé et nié, sans jamais chercher à régulariser quoi que ce soit.

Évidemment, François Hollande et Jean-Marc Ayrault sont des victimes collatérales. Sans être eux-mêmes des parangons de vertu, ils n’auraient jamais sélectionné l’ambitieux député dans l’équipe ministérielle s’ils avaient eu vent de ces montants cachés et de leur origine trouble.

Reste un autre malaise, plus sournois. Quel homme politique français d’envergure peut sincèrement se vanter aujourd’hui d’avoir eu une attitude parfaitement honnête, morale et intègre sur les vingt dernières années ? Tous, sans doute. Beaucoup moins, si leur déclaration était passée au détecteur de mensonge.

Tous les politiciens français sont-ils pourris ? Le dire fait de vous un populiste, peut-être parce que les mouvements les moins fréquentables (à gauche comme à droite) sont moins sujets à l’accession au pouvoir et plus à même d’abriter des individus mus par idéalisme. La corruption est fille du cynisme et de l’opportunisme, des valeurs que l’on retrouve bien davantage au centre de l’échiquier. Mais tous les mouvements politiques ne sont pas logés à la même enseigne pour autant. L’accusation de corruption et de mensonge fait beaucoup plus mal lorsqu’elle touche sur la gauche. Celle-ci se voudrait l’incarnation de la vertu face à des adversaires politiques régulièrement dénoncés comme corrompus et malhonnêtes – une posture morale discutable, peu vérifiée dans les faits.

Les socialistes et autres écologistes sont prisonniers de leurs discours. Guides autoproclamés du progrès social et des lendemains qui chantent, ils ne peuvent s’astreindre à la modestie, encore moins admettre l’échec. Attachés à un idéal de perfection et de sacrifice, ils sont bien peu nombreux à l’incarner en pratique. Leur rappeler leur humanité imparfaite sonne comme un reproche.

Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument, disait Emerich Acton il y a un siècle et demi. L’adage reste particulièrement vrai en France. L’implication de l’État dans tous les rouages de l’activité économique rend la classe politique particulièrement sujette au trafic d’influence.

D’où l’inévitable conclusion que la classe politique n’est pas prête à entendre : si on veut moins de corruption, il faut moins d’État.


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