« Sauvetage » de Chypre : récit de l’intérieur

Siège de la Bank of Cyprus à Nicosie

Comment les chypriotes vivent-ils le « sauvetage » de leur pays à travers le prélèvement immédiat de 6% de leurs avoirs bancaires ? Une française installée sur place nous raconte sa journée à Chypre.

Comment les chypriotes vivent-ils le « sauvetage » de leur pays à travers le prélèvement immédiat de 6% de leurs avoirs bancaires ? Une française installée sur place nous raconte sa journée à Chypre.

Par San, depuis Chypre.

Siège de la Bank of Cyprus à Nicosie

C’est difficilement que j’ai tâtonné pour répondre au téléphone. La voie encore ensommeillée, récupérant difficilement après une courte nuit, je n’ai pas bien compris le sens des paroles de l’entraîneur de foot de mon fils.

« Bonjour, juste pour vous dire, une loi a été votée et le gouvernement va prendre 6.5% sur tous les comptes bancaires. Alors les gens se précipitent sur les distributeurs pour vider leurs comptes, et vous feriez bien d’en faire autant avant qu’ils soient vides. »

Je bafouille quelques mots de remerciements, interloquée, à peine sortie des songes, et raccroche. J’en parle à mon mari, qui est tout aussi ensommeillé que moi, et me lève me faire un café.

Je croise la baby-sitter et lui annonce la nouvelle ; elle me confirme ma première impression, c’est un hoax. Une telle mesure n’est pas possible. Elle irait à l’encontre tout d’abord du droit de propriété (un compte en banque, c’est comme un coffre-fort), et cette mesure serait tellement déplorable pour l’économie chypriote que personne ne prendrait une décision pareille.

13h.15, nous prenons la voiture. Je dépose ma fille au barbecue de l’Orchestre Symphonique, et me dirige vers le restaurant. En route, je passe le premier distributeur au coin de la rue, personne devant. Mon impression est confirmée, c’est un hoax. Mais en arrivant dans une rue principale (déserte), 3 personnes devant un distributeur. Oh oh, étrange. Le week-end sera long, d’accord, mais tout de même.
Je décide donc d’appeler un ami qui sera forcément au courant. Immédiatement, il me confirme la nouvelle, parue dans le New York Times la nuit même. Il me dit en être de 100 000 € pour sa part… (les sièges de plusieurs de ses sociétés sont à Chypre) mais me dit d’un air fataliste que c’est le prix à payer pour que Chypre soit renflouée.

Abasourdie, je transmets illico la nouvelle aux employés du resto qui ne comprennent pas ce que cela implique. Et moi qui viens à peine de leur donner leurs payes, je me dis que la mesure va leur coûter cher. Ah non, pas au cuisinier qui construit sa maison en Inde, il envoie tout la bas dès qu’il a le cash en mains… Pas idiot tout compte fait. Question de la serveuse : sur les banques étrangères aussi ? Même à la banque bulgare ?

Je reviens au barbecue de ma fille. Discussion avec une française installée ici. Situations abracadabrantesques. Par exemple, ils viennent de revendre leur bien immobilier, mais ont conservé le prêt qu’ils avaient. En effet, l’ayant souscrit à 3%, ils avaient peu de chances d’en retrouver à ce taux là. Ils ont donc contre-garanti le prêt en cours avec un dépôt bancaire (fruit de la revente du bien). Et bien le compte de dépôt va être taxé, sans tenir compte du fait que cet argent est emprunté par ailleurs…Elle plaisante en me disant que seuls ceux qui sont à découvert ou titulaires d’emprunts sont contents, les autres sont tous frappés de plein fouet.

Je fais le bilan de ma situation perso. Le compte de la société est à découvert. Mais vont t-il taxer à hauteur du découvert autorisé ? On en rit. Il vaut mieux.

J’explique la situation à ma fille de 11 ans. Quoi ? La banque va encore me voler 6€ ? (elle a péniblement accumulé une centaine d’Euros en travaillant en extra au resto, en vue de s’acheter un téléphone). Elle m’a déjà volé 5€ le mois dernier !

Moi : non, pas la banque, le gouvernement. Et les 5€, c’était les frais de tenue de compte. Oui, je sais, ils travaillent avec ton argent, mais il faut les payer pour ça, que dire…

Oh, je vais reprendre mes sous et les cacher dans ma chambre !

En rentrant à la maison, j’essaye de me connecter à la banque en ligne. Toutes les fonctions de transfert sont grisées, inactivées. Je ne peux même pas transférer mes allocations familiales (juste reçues) sur le compte à découvert de la société, histoire de les mettre à l’abri.

Alors je fais la chasse aux factures payables par internet. Par chance, le site de paiement par carte Visa est encore actif. Hop, électricité, eau, vignette, PV, taxe d’enlèvement des ordures ménagères… Première fois que j’aime payer des factures. Et mon compte est à zéro. Bon, il faudra tenir jusque la fin du mois… Et puis, si ça se trouve, ça n’aura servi à rien parce-qu’ils taxeront les avoirs à la date de vendredi, et me piqueront bien leur 35€.

J’envoie un SMS à ma propriétaire. ça y est, j’ai le cash pour le loyer. Désolée du retard, mais je vous ai fait économiser 40 Euros finalement :-s

Le restaurant était complet hier soir, avec des tables qui ont tourné 2 fois.

Pour ce soir je n’ai pas une seule réservation, alors que le samedi est habituellement le jour le plus chargé. Nous resterons ouverts, en service minimum, le reste du personnel mis en chômage technique. Enfin, c’est souple ici, pas vraiment de chômage technique, on est en récupération avancée sur les jours fériés à venir. Et tant pis pour les frites et la salade qui ont été coupées. Espérons que l’onde de choc passera rapidement dans la population.

Je ne peux pas blâmer les victimes d’un hold-up de ne plus penser à aller manger dehors…

ça me rappelle une autre situation similaire, lors de l’explosion de la centrale électrique de Mari il y a 18 mois.
A l’époque je m’étais questionnée quotidiennement pendant plus d’un mois. Je reste? Je ferme? Nouvelle-Zélande? Mon principal concurrent avait fermé, j’étais restée.

Tiens, le papa de la meilleure amie de ma fille vient la chercher pour aller jouer chez eux. Il est furax. Avec des mesures pareilles, tous les gens qui ont des avoirs à Chypre vont les retirer! Et le pays court à la catastrophe ! C’est pas avec ça qu’on va garder les investisseurs russes, etc, etc.

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Chypre : sauvetage de l’Etat et de l’euro, mise à mort des épargnants