Abstentionnisme : ne pas voter est une marque de respect

Démocratie Vote Elections (Crédits : Theresa Thompson, licence Creative Commons)

Le choix de l’abstentionnisme se défend pleinement, quand on ne vous propose pas d’arrêter la violence, mais juste de changer de victimes.

Le choix de l’abstentionnisme se défend pleinement, quand on ne vous propose pas d’arrêter la violence, mais juste de changer de victimes.

Par Andrea Lucar, depuis la Suisse(*).

« Means we use must be as pure as the ends we seek ». – Martin Luther King, Jr.

Donner son vote c’est d’avantage donner son soutien au système en place que de donner son avis. En offrant aux citoyens l’illusion de pouvoir influer sur les décisions politiques, l’État ne leur fournit en réalité que les outils de leur propre asservissement.

Le grand mythe de l’idéal démocratique, garantissant à chacun une voix et permettant ainsi aux individus de protéger leurs libertés individuelles de la tyrannie, s’est aujourd’hui révélé en tant que ce qu’il a toujours été : un mythe.

En théorie, partager le pouvoir avec les citoyens éviterait sa concentration dans un nombre restreint de mains et permettrait à chacun de jouir de sa liberté d’expression vis-à-vis du système politique en place. Cela préviendrait alors toute apparition de tyrannie puisque les sujets sont potentiellement maîtres.

Malheureusement, cette théorie est passée à côté du cœur du problème. En effet, il ne s’agit pas de savoir entre combien d’individus le pouvoir coercitif se répartit, car le pouvoir politique est toujours coercitif.

Alors qu’auparavant seules les divagations et abus d’un nombre restreint d’individus s’appliquaient à tous, aujourd’hui c’est la foire d’empoigne à qui fera passer le plus de lois, à qui modèlera le plus la société selon ses désirs. Ainsi, la démocratie a réussi le pari improbable de gagner en diversité d’idées et de perdre en liberté.

La validité d’une mesure n’est pas évaluée vis-à-vis de sa conformité avec le droit naturel, c’est le soutien de la majorité qui est considéré comme une preuve suffisante de son bien-fondé. Des abus de pouvoir découlent obligatoirement de ce postulat puisque l’opinion de la majorité, et non la raison, constitue la seule limite aux pouvoirs gouvernementaux.

Dès lors, les partis politiques s’empressent de proposer des mesures liberticides sous couvert d’une campagne émotionnelle pour rallier le plus de votes possibles. Il est par ailleurs pertinent de noter que la traditionnelle division gauche-droite n’est en réalité qu’une lutte pour imposer deux façons différentes de concevoir la société. Si les fins diffèrent, tous  usent de la violence pour implémenter leurs idées.

Même si les propositions sont lancées dans la loterie de la démocratie, au final il s’agit bien d’obliger les individus à adopter un comportement  du fait que la majorité l’a jugé souhaitable. Or, que l’on adhère à une idée ou à une autre, rien ne nous autorise à l’imposer à autrui. Cela même si la majorité des individus est d’accord. Quelle est la valeur d’une idée si on utilise la force pour l’implémenter? La plus louable des intentions ne justifie jamais l’usage de la violence contre autrui.

Par exemple, imaginons que l’on oblige tel homme à offrir des fleurs à sa femme, à l’aide d’un pistolet. Si la volonté est honorable, l’usage de la violence retire toute légitimité à cet acte. Or, dans le système dans lequel nous vivons actuellement, on ne débat plus de l’utilisation de la violence, on débat de la direction dans laquelle on va la porter.

On ne discute pas du fait de pointer un pistolet sur la tempe du mari pour qu’il offre des fleurs à sa femme, on débat pour savoir s’il devrait lui offrir des tulipes ou des roses.

C’est pour cela qu’il est capital de comprendre que voter implique deux conditions. La première est d’accepter d’user de la violence contre autrui et la deuxième est d’accepter qu’elle se retourne contre vous, le cas échéant. Au final, voter signifie accepter de prendre le fouet qui risque de vous battre.

Une explication bien connue de la part des politiciens de tous bords pour justifier l’usage de la contrainte est celle de «L’Homme est un loup pour l’Homme». Les individus seraient fondamentalement dangereux les uns pour les autres, d’où la nécessité de les protéger les uns des autres en leur imposant différentes mesures. En réalité, dans la majorité des cas, ce n’est autre que l’État qui pose les citoyens en situation de conflit, les obligeant à prendre des mesures préjudiciables pour autrui. Le vote est l’une d’entre elles et cela a été remarquablement démontré par le grand penseur Lysander Spooner:

Il voit, en outre, que c’est grâce au vote que d’autres hommes exercent sur lui cette tyrannie. Il voit encore que, si seulement il est disposé à utiliser lui-même le vote, il a une chance de se délivrer quelque peu de la tyrannie des autres en les soumettant à la sienne propre. Bref, il se trouve, sans l’avoir voulu, dans une situation telle que s’il utilise le vote, il sera peut-être un maître ; s’il ne l’utilise pas, il sera nécessairement un esclave. […] En légitime défense il essaie la première. […] de ce qu’un homme utilise le vote, seul moyen qu’il ait de se sauver, on ne saurait conclure que c’est là une bataille dans laquelle il s’est volontairement engagé ; qu’il a volontairement mis en jeu tous ses droits naturels, comme une mise balançant la mise des autres, mise qu’il va perdre ou gagner par la simple force du nombre. Tout au contraire, il faut considérer que, dans une contrainte qui lui a été imposée par autrui, et dans laquelle il n’a pas d’autres moyens de se défendre, il utilise, par nécessité, le seul moyen qui lui ait été laissé. [1]

Les votations placent donc les citoyens dans un état de vulnérabilité les uns envers les autres. Face à cette situation, la seule arme mise à disposition pour défendre leurs intérêts est le vote ; c’est-à-dire accepter d’utiliser la violence contre autrui pour ne pas qu’elle s’applique à soi. En résumé, la fameuse situation où l’Homme est un loup pour l’Homme ne trouve en vérité son accomplissement, en grande majorité, que dans des cadres institutionnalisés par l’État. Dans la vie quotidienne, les individus coopèrent et règlent en général leurs affaires sans violence. Du moins, ils ont la possibilité de trouver une issue pacifique. Tandis que la démocratie pose chacun en tant que potentiel maître ou esclave de son voisin. Une votation n’est donc pas un espace de liberté, c’est simplement un cautionnement de la violence par le nombre. Ainsi, la logique étatiste, en soumettant un objet au vote, réclame, en vérité, aux citoyens de cautionner l’usage de la violence à leur égard pour les protéger d’eux-mêmes (!).

Même un vote contestataire ne saurait être valable. Un bulletin qui dit non à une mesure liberticide n’est pas suffisant puisque, comme le souligne le grand théoricien de la désobéissance civile, Henry David Thoreau :

Même voter pour ce qui est juste, ce n’est rien faire pour la justice. Cela revient à exprimer mollement votre désir qu’elle l’emporte. Un sage n’abandonne pas la justice aux caprices du hasard ; il ne souhaite pas non plus qu’elle l’emporte par le pouvoir d’une majorité. Il y a bien peu de vertu dans l’action des masses humaines. [2]

La justice ne naît pas de l’injustice, tout comme la liberté ne peut naître de la coercition. Pour toutes ces raisons l’abstentionnisme c’est refuser de prendre part à la violence, c’est rejeter le statut de victime tout comme celui de maître. Ne pas voter, c’est ne pas offrir de quelconque aval ou justification aux mesures qui sont adoptées. En outre, c’est revendiquer sa liberté d’esprit. Car si voter, au final, c’est dire avec qui vous êtes d’accord, ne pas voter c’est donner corps à sa liberté de penser. Il est par ailleurs frappant de constater à quel point les abstentionnistes sont fustigés lorsqu’ils commentent les résultats d’une votation. Comme si le fait de ne pas voter impliquait de ne pas avoir d’avis, ou du moins pas d’avis qui soit légitimé par le système en place. En effet, l’expression personnelle est tolérée principalement si elle assujettie aux courants de pensée dominants de l’échiquier politique. Ce qui revient à dire que soit l’on estime l’usage de la violence justifié et l’on peut s’exprimer, soit l’on cherche la confrontation d’idées par la raison et là les portes se ferment. Non seulement les citoyens abstentionnistes subissent également les errements de la démocratie, mais ce sont par ailleurs les individus les mieux placés pour exprimer un avis puisque justement ils n’ont pas pris part au jeu et, donc, n’ont pas implicitement accepté la règle que la majorité a raison. Ainsi, loin d’être un acte d’exclusion de la société, l’abstentionnisme est au contraire un refus de participer à sa destruction progressive et systématique.

En conclusion, chaque individu a (ou devrait avoir) un idéal de société vers lequel tendre. Ce qui le rend supérieur n’est pas tant ses idées que sa démarche. L’usage de la force rend immédiatement stérile le plus beau des idéaux alors que l’usage de la raison permet de le révéler dans toute sa véracité. C’est pourquoi ne pas voter c’est respecter la liberté des individus de faire leurs propres choix. C’est reconnaître à chacun la faculté qui le rend humain : l’usage de la raison. L’abstentionnisme est donc quelque part la sécession de l’individu, non pas au nom d’une nouvelle entité commune, mais au nom de l’empire que celui-ci a sur lui-même.


(*) Andrea Lucar a étudié les relations internationales à l’Université de Genève. Elle a notamment écrit pour le magazine tink.ch

Notes :

  1. Spooner Lysander, Outrage à Chef d’État, Les Belles Lettres, Collection Iconoclastes, 1991.
  2. Thoreau Henry David, La Désobéissance Civile, Mille et une nuits, 1997.