La Charte des droits fondamentaux, le droit de l’Union, et le sac de Mary Poppins

Allégorie de la justice (Crédits : Scott, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

La Cour de justice de l’Union européenne pourrait recouvrir de nouvelles prérogatives, les normes juridiques des États membres pouvant être soumises à son contrôle.

Par Roseline Letteron.

Une décision rendue, sur question préjudicielle, le 26 février 2013 par la Cour de justice de l’Union européenne élargit le champ d’application de la Charte européenne des droits fondamentaux et impose ce texte comme un élément du standard européen des libertés publiques. Dans l’affaire Aklagaren c. Hans Akerberg Fransson, le demandeur est le ministère public suédois qui demande à la Cour de se prononcer sur l’application de la règle Non bis in idem en matière fiscale. Un citoyen de ce pays, accusé de fraude à la TVA, se plaint d’avoir fait l’objet de deux procédures successives, l’une fiscale et l’autre pénale. Il estime donc que le principe Non bis in Idem n’a pas été respecté, puisqu’il a été poursuivi et condamné deux fois pour les mêmes faits.

La règle Non bis in idem est consacrée à la fois par l’article 4 du Protocole n° 7 à la Convention européenne des droits de l’homme et par l’article 50 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Si les deux textes garantissent le même principe, ils n’ont pas nécessairement la même place dans l’ordre juridique de l’Union. En conséquence, la Cour écarte l’applicabilité de la Convention européenne mais retient celle de la Charte des droits fondamentaux.

La Convention européenne

Le Traité sur l’Union européenne mentionne que « l’Union respecte les droits fondamentaux, tels qu’ils sont garantis par la Convention européenne des droits de l’homme« (art. 6). Tant que l’UE n’a pas formellement adhéré à cette Convention, les principes qu’elle consacre font partie du droit de l’Union. En revanche, le droit de l’Union ne régit pas les rapport entre la Convention européenne et le droit des États membres et ne détermine pas davantage les conséquences que doivent tirer les juges nationaux en cas de conflit entre les droits garantis par la Convention et une règle de droit interne (CJUE, 24 avril 2012, Kamberaj). En l’espèce, la Cour ne peut donc pas invoquer la Convention européenne pour considérer que le droit de l’État n’est pas conforme au droit de l’Union.

La Charte des droits fondamentaux

La Charte des droits fondamentaux, quant à elle, n’est entrée que récemment dans le droit de l’Union européenne. Adoptée au sommet de Nice en décembre 2000 par le Conseil, la Commission et le parlement européen, elle n’a eu qu’une valeur déclaratoire jusqu’au traité de Lisbonne, entré en vigueur en 2009, qui l’a intégrée au traité de l’Union européenne. Elle a donc une valeur conventionnelle.

Elle a, en revanche, un champ d’application relativement réduit, puisque son article 51 énonce que les États membres ne sont liés par les dispositions de ce texte que « lorsqu’ils mettent en œuvre le droit de l’Union« . En l’espèce, il faut donc préalablement admettre que la fraude à la TVA relève du droit de l’Union, avant, le cas échéant, de s’appuyer sur l’article 50 de la Charte pour sanctionner la procédure pour non respect de la règle Non bis in idem.

Le « droit de l’union », ou le sac de Mary Poppins

Avant toute appréciation au fond, la Cour doit se prononcer sur sa propre compétence. Elle doit donc apprécier si la procédure pénale engagée après une fraude à la TVA relève du droit de l’Union, condition indispensable à l’application de la Charte des droits fondamentaux. Non sans tirer quelques cheveux, la Cour estime que la TVA fait l’objet de dispositions communautaires, dès lors qu’elle est l’une des ressources propres de l’Union européenne. Alors même que la procédure pénale est laissée à la libre organisation des États membres et qu’elle ne constitue en rien la transposition d’une directive, la Cour considère qu’elle relève, en quelque sorte par ricochet, du droit de l’Union, puisque sa finalité est de lutter contre les déclarations inexactes, et donc de garantir les intérêts financiers de l’Union.

À partir de ce raisonnement, la Cour déduit que les dispositions de la Charte sont applicables au litige. En revanche, elle considère qu’un même fait peut entraîner à la fois une sanction administrative et une sanction pénale, principe d’ailleurs également reconnu par le droit français. La règle Non bis in idem n’est donc pas violée.

La solution d’espèce ne présente guère d’intérêt. Il n’en est pas de même du raisonnement par lequel la Cour y parvient. Tout est dans tout, et la notion de « droit de l’Union » devient le sac de Mary Poppins, dans lequel on peut faire entrer toutes sortes d’objets improbables, dès lors qu’ils ont un rapport, même indirect avec le droit de l’Union. Certes, la Cour prend garde d’ajouter que les États demeurent libres d’organiser comme ils l’entendent leur droit national, sous la seule réserve qu’il soit conforme aux principes posés par la Charte. Il n’empêche que des normes juridiques relevant du droit des États membres, et plus particulièrement de leur procédure pénale, peuvent désormais être soumises au contrôle de la Cour.

Ajoutons qu’à l’avenir, dès que l’Union aura adhéré à la Convention européenne, elle fournira une base juridique supplémentaire aux recours présentés devant la Cour de Justice. La jurisprudence actuelle a donc toutes chances d’être provisoire.


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