Le libéralisme et la question des rémunérations 1/2

Le phénomène des rémunérations abusives, déconnectées des performances, s’expliquent par la mondialisation et la « people-isation ».
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Le libéralisme et la question des rémunérations 1/2

Publié le 6 mars 2013
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Le phénomène des rémunérations abusives, déconnectées des performances, s’explique par la mondialisation et la « people-isation ».

Par Marc Crapez.

Helvetia étend sa main protectrice sur la Confédération (allégorie monétaire du 19ème siècle).

La votation helvétique vise à encadrer les rémunérations abusives des grands patrons. La rémunération du dirigeant de société cotée sera contrôlée par ses légitimes propriétaires, c’est-à-dire l’ensemble des actionnaires réunis en Assemblée Générale, et non plus les seuls gros actionnaires du Conseil d’Administration.

C’est une initiative non seulement démocratique mais libérale. En effet, le libéralisme épouse les mots d’ordre révolutionnaires « d’abolition des privilèges » et de « règne de la loi ». Or, le marché des très hautes rémunérations est anormalement et/ou durablement dysfonctionnel. On est donc légitimement fondé à vouloir lui apporter des contrepoids ou correctifs par une meilleure représentativité des actionnaires ayant leur mot à dire.

Le libéralisme se fie au sens des limites et de la mesure. Il se défie des dérogations aux règles communes. Or, les très hautes rémunérations sont souvent déconnectées des performances. Une perte du sens commun les exonèrent des règles capitalistes du risque et de la responsabilité. En principe, le dirigeant est rémunéré sur les sommes qu’il fait économiser au groupe, en sanctionnant ceux qui se comportent en tricheurs, ou en passagers clandestins ne remplissant pas leur part du contrat. La perspective ne saurait être inversée.

Rémunération ostentatoire

En 2006, le très médiatique PDG de Renault, Carlos Ghosn, s’était octroyé 38% d’augmentation pendant que les résultats de son entreprise reculaient de 15%. Fin 2007, malgré des pertes colossales, le PDG de la banque Citigroup est parti avec une indemnité de 105 millions de dollars. Selon une étude AlphaValue, portant sur 460 sociétés cotées, la rémunération moyenne des patrons européens a augmenté de 17% entre 2009 et 2010, notamment dans l’automobile et la banque, où le PDG de Crédit Suisse Brady Dougan gagne plus de 9 millions d’euros. Comme le souligne Le Figaro économie, ce « constat paraît étonnant au regard de la morosité économique actuelle ».

Cette dérive est un phénomène structurel, aggravé par la crise de 2008, en dépit de comportements plus vertueux en Allemagne (le directoire du groupe de médias Bertelsmann a renoncé à la moitié de sa rémunération pour 2009), ou au Japon (200 patrons de sociétés cotées ont spontanément amputé leur salaire jusqu’à 50%).

Cette dérive ne s’explique pas par la formation d’un marché mondial des compétences du top-management, puisque les PDG demeurent pour la plupart nationalement ancrés. Mais elle s’explique par la mondialisation et la « people-isation ». D’abord, à cause d’une corrélation entre l’augmentation de la taille des entreprises et celle des salaires de leurs dirigeants. Mais surtout, parce que le capitalisme classique impliquait sobriété et self-control, alors que la « people-isation » véhicule une nouvelle moralité qui ne réprouve plus le sans-gêne.

Désormais, la publicité faite aux très hautes rémunérations, au lieu d’infliger au PDG une contrainte de réputation, qui le dissuade de donner une mauvaise image, attise chez lui une fièvre envieuse (le « si toi, pourquoi pas moi ») qui l’incite à imiter les abus de ses homologues. Cette émulation négative pousse les PDG à se copier les uns les autres dans une surenchère salariale.

La rétribution ostentatoire permet non seulement de se valoriser professionnellement, en recueillant l’estime des pairs et des partenaires, mais surtout d’obtenir la reconnaissance du public. En effet, une fois ouvertes les portes de la médiatisation, on est facilement excusé pour ses excès dès que l’on s’affiche en faveur d’une bonne cause médiatiquement porteuse (écologique, antiraciste, anti-réchauffementiste, commerce-équitabliste, gay friendly, etc.).

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  • Une question à propose des ces rémunérations:
    si ces patrons obtiennent ce genre de rémunération, c’est bien qu’elle est acceptée à la base par les conseils d’administrations des actionnaires, non ? Ils ne tapent pas dans la caisse selon leur bon vouloir ?

    • Le CA n’est pas les actionnaires, mais les représente.
      On a le même phénomène de dérive que celui qu’on observe entre la classe politique et les citoyens. La classe politique est élue par les citoyens et devrait en principe gérer dans leur intérêt, mais en pratique elle est souvent en roue libre.
      L’idée suisse est de soumettre la rémunération des patrons au vote direct des actionnaires au lieu du CA, c’est un peu l’équivalent du referendum, si on poursuit l’analogie avec la politique

    • Les conseils d’administration ne regroupent pas tous les actionnaires, il s’agit d’un organe bien plus réduit que l’AG, composé à 95% d’anciens de HEC/ENA/Polytechnique dans les plus grosses SA; la veuve de Carpentras n’a jamais son mot à dire.

  • Bonjour
    AMHA, les rémunérations des salariés (dont les dirigeants) est une affaire privée et l’état n’a pas à légiférer sur cette question.
    Si les propriétaires considèrent (les actionnaires à travers l’AG) que les rémunérations sont de leur ressort, ils n’ont qu’à agir dans ce sens.

    • @gillib > dans un monde idéal et libéral (au sens propre), je te suivrais.
      Dans notre monde fait de jeux de pouvoirs et dans lequel l’homme est un loup pour l’homme, je ne suis pas d’accord. Il appartient à la société civile de légiférer sur le sujet histoire de ramener un peu de décence dans tout ce bazar.

    • Je suis d’accord avec vous, mais en l’occurence ce n’est pas l’AG qui determine le salaire du PDG mais le CA (donc une petite partie de l’AG cf. le commentaire de eylau plus haut).

      Dans le cas de l’initiative Minder en Suisse, l’Etat ne va pas decider des remunerations des PDG, mais a elargi le pouvoir de decision a l’ensemble des (ignobles capitalistes mangeurs d’enfants) proprietaires (donc a l’AG).

      Donc, c’est plutot une initiative Liberale =)

      (desole pour l’abscence d’accents, ils sont malheureusement indisponnible en perfide Albion)

  • Assez d’accord avec la comparaison de Lib qui illustre bien le fait que si la démocratie représentative est une fumisterie au regard des libertés individuelles, celle-ci est tempérée par la démocratie participative qui améliore le sort des libertés individuelles, sans pour autant véritablement respecter ces libertés individuelles.

    Dans le cas des rémunérations des grands patrons, il faut bien comprendre que cette rémunération obéit à un marché, micro marché certes. Ce qui veut dire que les actionnaires iront dans la surenchère pour obtenir le patron charismatique. Tout comme les clubs de football vont dans la surenchère pour obtenir les bons joueurs. A cela, plutôt que de dénoncer l’injustice vis-à-vis de ceux qui gagnent moins, il faut se dire que si cette surenchère est possible, c’est parce que la liberté des propriétaires qui mettent les moyens est respectée.

    Il ne faut pas se tromper de combat : un patron peut être voulu par une entreprise parce qu’il a une expérience de bon dirigeant, tout autant qu’il pourrait être voulu parce qu’il a un bon carnet d’adresses (le copinage). Le carnet d’adresses peut-être une très bonne chose mais il a besoin d’être assaini du copinage liberticide.

    Le copinage entre les grands patrons et les politiques n’est pas unique, il existe également celui entre les patrons issus des mêmes écoles si justement dénoncé.

    Une seule solution : la responsabilité, puisqu’il n’y a plus de copains si le bateau coule. L’équipage reprend ses droits : chacun sauve ses intérêts personnels.

    Il est très facile d’être copain et de profiter d’une « solidarité » instaurée dans une responsabilité collective limitée. Quand tout le monde est responsable, personne ne l’est en réalité. Mais quand chacun doit assumer ses propres responsabilités, il n’y a plus de copain qui tienne !

    Dénoncer une rémunération ostentatoire, n’est rien d’autre que de faire le jeu des égalitaristes et de légitimer l’interventionnisme. Si donner plus de pouvoir aux actionnaires n’est, en apparence, pas mauvais, cette loi est en réalité une fausse bonne idée, car elle ouvre une nouvelle porte à l’ingérence de l’Etat dans une sphère privée.

    Une bonne loi, si loi il doit y avoir est de laisser la société choisir la rémunération (par ses actionnaires ou ses représentants, ça change quoi ? Croyez-vous que les actionnaires seront tous d’accord sur un montant ? Je concède que cela apparaît légèrement plus juste dans le cas d’une décision des actionnaires).

    La vraie loi serait de reconnaitre la responsabilité du dirigeant sur ses biens personnels, en cas de défaillance de l’entreprise due à de mauvaises décisions. Je dis bien mauvaises décisions, i.e. pas la défaillance de l’entreprise due à des risques que le patron ne contrôle pas (il y a des assurances pour ça).

    • Bonjour
      Bon c’est toujours pareil, les gens critiquent et restent assis.
      C’est comme les copropriétés, soit on prend un syndic et on risque des frais conséquent, soit on gère directement et c’est un boulot
      Les actionnaires sont aussi content de déléguer le boulot à un dirigeant, et de crier un fois par an.
      Vous connaissez l’adage « Petit minoritaire, petit con, gros minoritaire gros con ».
      Pour ce qui est de la france c’est une caricature de crony capitalism.

    • « Stef75 », ma notion de rémunération ostentatoire n’est pas une « dénonciation » mais fournit une explication à un constat : l’envolée de très hautes rémunérations déconnectées des performances.

      De votre côté, vous admettez mon constat, vous dénoncez une « fausse bonne idée » de pouvoir aux actionnaires, et vous proposez une autre explication : « surenchère pour obtenir le patron charismatique ».
      C’est une explication intéressante, mais vous mettez la balle dans le camp du recrutement alors que c’est plutôt le patron lui-même qui une fois dans la place s’augmente.

      • Merci de votre retour Marc.

        Relever qu’une rémunération est ostentatoire, c’est pourtant la dénoncer.

        Sur le constat de la déconnexion des performances, je ne sais pas ! « On » peut très bien se dire par exemple pour le secteur automobile, que c’est la crise, que finalement l’entreprise ne « plonge » pas, et qu’ainsi le salaire serait mérité ?

        Le patron ne s’augmente pas une fois dans la place. C’est le conseil d’administration qui fixe la rémunération. La rémunération des administrateurs elle, est constituée de jetons de présence, dont le montant est fixé par l’assemblée générale des actionnaires.
        « On » peut toujours faire une nouvelle loi qui semble plus juste (parce qu’on sait très bien que le conseil d’administration est composé, pas véritablement d’amis, mais d’autres requins qui attendent le retour d’ascenseur). Peut-être même que cette nouvelle loi serait en réalité plus juste.

        Mais vous comprendrez que ce « on », c’est personne. Qu’ « on » peut très bien se dire que… « On » peut imaginer que… « On » trouve que… « On » ne souhaite pas que…

        En réalité « on » ne sait pas.

        Mais « on » veut prendre une mesure de plus. Parce qu’ « on » veut essayer d’enrayer ce qu’ « on » considère ostentatoire.

        « On » c’est-à-dire l’Etat.

        Une fausse bonne idée, c’est une nouvelle loi qui est prise parce qu’elle semble juste.
        Bastiat a très bien expliqué que le rôle de la loi n’est pas de créer de la justice, mais uniquement de réparer les injustices.
        Chaque fois que l’on pactise avec le diable, on fait une avancée dans la perte de liberté.

        J’aurais préféré que vous réagissiez sur la responsabilité du/des dirigeant(s)?

        • Non, l’article ne conclut à une rétribution ostentatoire, au dernier paragraphe, que pour résumer le mécanisme explicatif exposé précédemment, avec un clin d’œil à Veblen. Une explication est plus difficile qu’une dénonciation.

          Votre remarque sur la conjoncture est intéressante, mais les exemples fournis de Citigroup et Renault montrent bien une déconnexion des performances.
          L’augmentation intervient bien une fois dans la place, le CA étant à la botte (ce que vous appelez le « retour d’ascenseur »).
          Sur la responsabilité je suis d’accord puisque l’article la suggère.

  • le fonctionnement actuel des CA est vicié pour la question des rémunérations : A est au Conseil de B qui est au Conseil de A, donc il y a une entente tacite pour s’augmenter mutuellement, )plus le fiat qu’ils sont issus des mêmes corps (ENA, X; HEC ,etc) il est donc sain que les actionnaires retrouvent la parole dans ces questions même s’il y a un risque de démagogie

  • j’ajoute que personne ne parle de limiter la rémunération des sportifs ou des artistes alors que ces deux catégories en France bénéficient d’aides publiques

    • Et l’exception culturelle alors, n’oublions pas l’exception culturelle !
      Nos Zartistes sont les meilleurs du monde, il est bien normal qu’ils soient grassement payé par les fonds publics, puisque le pékin moyen ne comprend rien à l’art …

  • Quitte a mettre des mots hideux entre guillemets, autant ne pas oublier vos top-management et self-control.

  • L’auteur note que les rémunérations des grands PDG est déconnectée des performances. C’est fort possible, mais la question suivante mérite d’être posée :

    Depuis les années 60/70, et surtout depuis la décennie de la « cupidité » comme on dit pour les années 1980, de nombreuses lois ont été votées pour protéger les directions d’entreprises d’OPA « hostiles ». (N’oublions pas, comme le rappelle — c’est ironique d’ailleurs — Joseph Stiglitz dans son livre sur l’inégalité, que les « riches » sont proche du pouvoir politique et ont des facilités pour s’en servir à leur profit).

    Or, la conséquence de ces lois est justement d’isoler les rémunérations des performances, puisque les règles du marché libre sont entravées.

    J’y vois, si cet aperçu est juste, un effet pervers des législations, entraînant une demande nouvelle d’intervention. Je crois que George Reisman a écrit il y a près de 10 ans un article révélateur sur la question de ces lois, les plafonnements de hauts salaires et le développement des stock-options avec les incitations perverses du système.

    • Merci pour ce raisonnement en termes d’effet pervers. « Lib » et « slouch » plus haut ont rappelé qu’il y a une différence entre l’idéal et la pratique. Certains libéraux tiennent compte des effets pervers, sans se croire dans un monde idyllique de concurrence pure et parfaite (utopie que les anti-libéraux ont beau jeu de critiquer).

      Votre facteur explicatif sur l’ « isolement les rémunérations des performances, puisque les règles du marché libre sont entravées », me semble toutefois un peu mécanique et théorique car, d’une part, il y a moins un défaut de compétences que de performances et, d’autre part, le problème résulte d’une agrégation d’initiatives individuelles plus que d’une inertie systémique.

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