Le libéralisme et la question des rémunérations 1/2

Helvetia étend sa main protectrice sur la Confédération (allégorie monétaire du 19ème siècle).

Le phénomène des rémunérations abusives, déconnectées des performances, s’expliquent par la mondialisation et la « people-isation ».

Le phénomène des rémunérations abusives, déconnectées des performances, s’explique par la mondialisation et la « people-isation ».

Par Marc Crapez.

Helvetia étend sa main protectrice sur la Confédération (allégorie monétaire du 19ème siècle).

La votation helvétique vise à encadrer les rémunérations abusives des grands patrons. La rémunération du dirigeant de société cotée sera contrôlée par ses légitimes propriétaires, c’est-à-dire l’ensemble des actionnaires réunis en Assemblée Générale, et non plus les seuls gros actionnaires du Conseil d’Administration.

C’est une initiative non seulement démocratique mais libérale. En effet, le libéralisme épouse les mots d’ordre révolutionnaires « d’abolition des privilèges » et de « règne de la loi ». Or, le marché des très hautes rémunérations est anormalement et/ou durablement dysfonctionnel. On est donc légitimement fondé à vouloir lui apporter des contrepoids ou correctifs par une meilleure représentativité des actionnaires ayant leur mot à dire.

Le libéralisme se fie au sens des limites et de la mesure. Il se défie des dérogations aux règles communes. Or, les très hautes rémunérations sont souvent déconnectées des performances. Une perte du sens commun les exonèrent des règles capitalistes du risque et de la responsabilité. En principe, le dirigeant est rémunéré sur les sommes qu’il fait économiser au groupe, en sanctionnant ceux qui se comportent en tricheurs, ou en passagers clandestins ne remplissant pas leur part du contrat. La perspective ne saurait être inversée.

Rémunération ostentatoire

En 2006, le très médiatique PDG de Renault, Carlos Ghosn, s’était octroyé 38% d’augmentation pendant que les résultats de son entreprise reculaient de 15%. Fin 2007, malgré des pertes colossales, le PDG de la banque Citigroup est parti avec une indemnité de 105 millions de dollars. Selon une étude AlphaValue, portant sur 460 sociétés cotées, la rémunération moyenne des patrons européens a augmenté de 17% entre 2009 et 2010, notamment dans l’automobile et la banque, où le PDG de Crédit Suisse Brady Dougan gagne plus de 9 millions d’euros. Comme le souligne Le Figaro économie, ce « constat paraît étonnant au regard de la morosité économique actuelle ».

Cette dérive est un phénomène structurel, aggravé par la crise de 2008, en dépit de comportements plus vertueux en Allemagne (le directoire du groupe de médias Bertelsmann a renoncé à la moitié de sa rémunération pour 2009), ou au Japon (200 patrons de sociétés cotées ont spontanément amputé leur salaire jusqu’à 50%).

Cette dérive ne s’explique pas par la formation d’un marché mondial des compétences du top-management, puisque les PDG demeurent pour la plupart nationalement ancrés. Mais elle s’explique par la mondialisation et la « people-isation ». D’abord, à cause d’une corrélation entre l’augmentation de la taille des entreprises et celle des salaires de leurs dirigeants. Mais surtout, parce que le capitalisme classique impliquait sobriété et self-control, alors que la « people-isation » véhicule une nouvelle moralité qui ne réprouve plus le sans-gêne.

Désormais, la publicité faite aux très hautes rémunérations, au lieu d’infliger au PDG une contrainte de réputation, qui le dissuade de donner une mauvaise image, attise chez lui une fièvre envieuse (le « si toi, pourquoi pas moi ») qui l’incite à imiter les abus de ses homologues. Cette émulation négative pousse les PDG à se copier les uns les autres dans une surenchère salariale.

La rétribution ostentatoire permet non seulement de se valoriser professionnellement, en recueillant l’estime des pairs et des partenaires, mais surtout d’obtenir la reconnaissance du public. En effet, une fois ouvertes les portes de la médiatisation, on est facilement excusé pour ses excès dès que l’on s’affiche en faveur d’une bonne cause médiatiquement porteuse (écologique, antiraciste, anti-réchauffementiste, commerce-équitabliste, gay friendly, etc.).

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