Comment les entreprises tentent d’enjoliver Wikipédia : l’exemple BearingPoint

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Beaucoup d’entreprises tentent de maquiller leur réputation sur Internet, en particulier sur Wikipédia : un exemple parmi d’autre avec le cabinet de conseil BearingPoint.

Beaucoup d’entreprises tentent de maquiller leur réputation sur Internet, en particulier sur Wikipédia : un exemple parmi d’autres avec le cabinet de conseil BearingPoint.

Par Paul Vartan.

Les drôles de pratique de BearingPoint sur Wikipedia
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Soigner sa réputation sur Internet ne concerne pas que les particuliers. Les entreprises elles aussi risquent gros à ne pas s’intéresser à ce qui se dit sur elle sur Internet. Cela nourrit un marché croissant pour des consultants en e-reputation, qui promettent une nouvelle virginité à ces entreprises particulièrement malmenées en ligne.

Pourtant, on le constate avec les affaires TF1 ou Pepsi, il est quasi impossible de ne pas se faire prendre quand on se livre à ces manipulations sur Wikipédia. Le géant américain avait ainsi été identifié pour avoir retiré de sa page Wikipédia un paragraphe sur les risques sanitaires que sa boisson pouvait causer, tandis que, c’est d’adresse IP de TF1 que la biographie de Jean-Pierre Pernaud, entre autres, avait été sensiblement enjolivée.

BearingPoint attrapé sur Wikipedia

À ce petit jeu, c’est le cabinet de conseil BearingPoint France qui vient de se faire prendre. Sur l’encyclopédie Wikipédia, c’est avec régularité que, depuis au moins 5 ans, le cabinet et ses salariés en font la publicité sur différents articles et « améliorent » ou caviardent l’article du cabinet.

Ainsi, dès 2006, une adresse IP du cabinet (57.66.77.4) apporte régulièrement des changements à l’article BearingPoint, au point d’être le 2e plus gros contributeur de l’article. Des modifications qui sont toujours faites pour améliorer l’image du cabinet ou en faire la publicité : rajouts innocents de liens dans des articles annexes, publicité, voilée ou pas,  pour le cabinet sur la page de ses concurrents (12 & 3), reprise du discours des plaquettes commerciales, etc. De même, une autre adresse IP du cabinet, plus gros contributeur à l’article, fait disparaître en 2011 l’historique compliqué du cabinet, entre rachats et faillites, pour le remplacer par un contenu tout droit pris encore des plaquettes du cabinet. Au point d’oublier de remplacer la première personne par la troisième personne !

Sans surprise, la même adresse IP avait déjà en 2009, chanté à de nombreuses reprises les louanges du cabinet. Dans la même lignée, de l’adresse IP du cabinet est passée une modification pour supprimer une polémique sur Éric Woerth, alors ministre du budget, des comptes publics, de la fonction publique et de la réforme de l’État. Hic, Éric Woerth est aussi un ancien d’Andersen, devenu BearingPoint depuis, et parraine très officiellement des manifestations de BearingPoint. De l’adresse IP EDF, dont BearingPoint partage les bureaux à la Défense, continuent à être faits en 2012 des ajouts promotionnels vers le site du cabinet.

Stratégie de BearingPoint ou employés trop enthousiastes ?

Rien ne dit certes à ce stade que ces changements aient été ordonnés par les dirigeants de BearingPoint et pas uniquement par des personnes « utilisant opportunément un ordinateur sis dans les bureaux » de BearingPoint, comme le formulait avec malice Jean-Marc Manach sur Owni. Le doute disparaît à partir de 2012, quand le cabinet tombe complètement le masque et crée un compte utilisateur BearingPointFrance, avec lequel il poursuit des modifications du même genre.

La publicité sur différents articles de Wikipédia continue à fleurir, pour vanter les mérites de la solution maison Hypercube (articles informatique décisionnelle ou analyse prédictive par exemple) et mettre en valeur les points forts du cabinet sur son article.

Des pratiques qui coïncident avec une passe difficile : depuis 2012, le cabinet en France traverse en effet une situation délicate, en particulier à la suite de la perte de contrats publics ou avec EDF, sur lesquels le cabinet reposait très fortement. Le chiffre d’affaires aurait baissé de près de 20% en un an. Face à cette situation, le cabinet serre violemment les coûts, en gelant les recrutements, en déménageant dans une autre tour à la Défense, en ayant recours dès début 2012 au chômage partiel, ou, plus tard, aux départs plus ou moins négociés.

La Lettre A, une lettre confidentielle, a divulgué l’information, mais, une fois de plus, une bonne âme est là pour empêcher que cela n’apparaisse sur Wikipédia : une mystérieuse Iris2020, qui se dit un étudiant (au masculin…) crée son compte Wikipédia juste pour enlever l’information en novembre 2012.

Quelle gentillesse quand même cet(te) étudiant(e) qui vient au hasard enlever uniquement ce passage, uniquement sur cet article… Et ce mystérieux contributeur qui aime tant BearingPoint et ne contribue à aucun autre article de s’opposer plusieurs fois à l’ajout de l’information, que les autres contributeurs maintiennent malgré tout.

Une fois de plus, l’anonymat de ce contributeur ne tient pas bien longtemps : le 27 février, un certain Ludovic L enlève à nouveau ce contenu, après avoir omis de cacher son adresse IP lors d’une première modification. Devinez d’où vient l’adresse IP… BearingPoint :

Une rapide recherche Google (Ludovic+BearingPoint) et on peut supposer que derrière ce Ludovic L se cache le responsable relations publiques et marketing de BearingPoint. On a fait plus discret.

Quelles leçons tirer de cet exemple ? BearingPoint ne sera ni le premier ni le dernier à avoir tenté d’enjoliver sa réputation sur Wikipédia. En creusant dans les archives des pages de ses concurrents, je doute fort qu’on ne trouve pas ces mêmes démarches pour tenter d’enjoliver la réalité. Un exemple : Cap Gemini fait probablement de même, avec ce cas de réécriture hagiographique, ou Beijaflore en ajoutant des liens vers son article sur la page de ses concurrents. De même, PwC ou ses salariés ne se cachent pas pour modifier régulièrement l’article de l’entreprise avec l’IP maison. Autant dire que, si BearingPoint le fait avec moins de discrétion, tous les autres cabinets le font également.

Mais les détracteurs de l’encyclopédie en ligne n’ont pas de quoi se réjouir de ces exemples nombreux, au contraire : à chaque fois, ces tentatives de manipulation ont échoué. Dans le cas de BearingPoint, de tous les changements mentionnés, 90% n’étaient plus présents sur l’encyclopédie à l’heure de la rédaction de cet article. Une confirmation de l’efficacité de ce modèle extrêmement décentralisé et somme toute assez libéral : Wikipédia laisse la place à l’erreur, comme la liberté laisse la place à l’individu de se tromper. De ces erreurs, l’individu apprend et progresse. Surtout, de cette liberté surgit aussi le meilleur : Wikipédia est aujourd’hui plus riche, plus fiable et plus complète que n’importe qu’elle encyclopédie n’a jamais été.

Enfin, les outils d’information décentralisée sont extrêmement difficiles à prendre en otages, mêmes par les États ou les grosses sociétés. La preuve en est que les fraudes sont détectées et dénoncées, comme on peut le voir ici encore. La libre circulation de l’information et la décentralisation des compétences et des savoirs sont bien le meilleur garde-fou contre les dérives des acteurs privés ou publics…