Suis-je le gardien de mon frère ?

La liberté comme philosophie politique s’oppose au pouvoir et conçoit l’individu non comme le gardien de son frère mais comme son égal.

La liberté comme philosophie politique s’oppose au pouvoir sous toutes ses formes et conçoit l’individu non comme le gardien de son frère mais comme son égal.

Par Baptiste Créteur.

Le libéralisme est avant tout l’idée que le consentement mutuel doit être le fondement des interactions entre les individus. Parce qu’il est difficile de s’opposer clairement à ce principe fondateur, les détracteurs du libéralisme lui opposent souvent l’appartenance de l’individu à un ensemble plus grand que serait la société et l’importance d’un intérêt supérieur que serait le bien commun ou l’intérêt général.

L’homme n’est pas un animal solitaire. Il lui est possible de vivre seul, mais il n’aura alors accès qu’à ce qu’il peut produire par lui-même. S’il choisit au contraire de vivre en société, il pourra échanger avec les autres, lui permettant de jouir de plus de richesses que ce qu’il aurait pu produire par lui-même et de se spécialiser dans des activités qu’il affectionne. Dans la mesure où ses échanges se fondent sur le consentement mutuel, aucune des parties prenantes n’y perd ; si elles échangent, c’est qu’elles trouvent a minima autant de valeur dans l’échange, sinon plus, que dans l’autarcie. Il est donc dans le pire des cas égal à l’individu de vivre en société en théorie, et, aussi bien en théorie qu’en pratique, cela lui est préférable.

Vivre en société suppose toutefois que l’homme respecte un certain nombre de règles. Tous les individus ont des droits, qui sont des droits négatifs : ne pas nuire à la liberté, la propriété privée et la sûreté d’autrui. Ces droits peuvent être résumés dans un droit de propriété, étendu à la propriété de soi-même en plus de la propriété des fruits de son travail.

En plus de ces droits, nombreux sont ceux qui considèrent que l’homme aurait envers les autres des devoirs, directement ou indirectement – le plus souvent via l’État. Ces devoirs rendraient l’individu responsable du sort de son prochain et de son bien-être. L’État devrait offrir aux citoyens certaines garanties matérielles et les protéger des autres et d’eux-mêmes.

Il est tout à fait défendable – sans que cela soit une évidence – que l’État puisse être chargé par les citoyens d’assurer leur protection ; c’est le sens de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, selon laquelle « Le but de toute association politique est la protection des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. » En revanche, cette protection des citoyens ne peut être étendue à une protection contre tout ce qui est moralement répréhensible.

Interdire ce qui est moralement répréhensible pose d’abord la question de la morale utilisée pour en juger. Si les droits fondamentaux sont des droits naturels, c’est parce qu’ils sont dictés par la Raison et sont, par-là, accessibles à tous ; il serait impossible aux individus de vivre en société s’ils sont en permanence exposés à la loi du plus fort. En revanche, la morale est, elle, individuelle et varie aussi bien d’une société à l’autre que parmi différents individus d’une même société.

Par ailleurs, et de la même façon que pour les garanties matérielles que les individus devraient mutuellement s’offrir, la contrainte est requise pour mettre ces principes en application, et ils entrent en contradiction avec les fondements de la liberté. La société, en tant que système politique organisé, n’a aucun rôle à jouer dans la solidarité ; c’est aux individus de décider si, quand et comment ils ont envie d’aider leur prochain.

Cela ne signifie pas que les défenseurs de la liberté sont fondamentalement opposés à la bienveillance et à la solidarité entre les individus ; au contraire, ils prônent une solidarité privée qui n’est pas, en plus d’être plus efficace, plus morale et plus juste, mais bien la seule qui soit morale et juste. La justice sociale veut que la société soit juste et, en cela, qu’elle respecte les droits et préférences des individus qui la composent. Au lieu de cela, certaines conceptions philosophiques comme la morale altruiste entendent nier les droits des individus pour un idéal plus noble et plus juste. Il faudrait d’une part œuvrer au bien de la société, de l’intérêt général, des générations futures – de tout, sauf des individus ; il faudrait d’autre part interdire aux individus tout ce qui est moralement répréhensible. Les principes de liberté et les droits naturels et imprescriptibles d’hommes bien réels sont sacrifiés sur l’autel de chimères, et on demande aux individus de respecter une morale qui est, au mieux, sujette à débat, si tant est qu’il soit possible que tous les individus d’une société ou même leur majorité s’accordent sur une morale unique.

Surtout, il est devenu extrémiste de ne pas admettre que les droits de l’individu, en théorie inaliénables, sont en réalité moins importants que des droits accordés aux autres individus ; de ne pas reconnaître la souveraineté du plus grand nombre, même si celle-ci bafoue les droits imprescriptibles et devient tyrannie de la majorité ; de défendre le droit pour l’individu de se soucier de ses buts propres et non de ceux que la société veut lui fixer ; de revendiquer la pleine propriété des fruits de son travail ; de refuser de se sacrifier pour quelque motif que ce soit, i.e. d’agir à l’encontre des buts que l’on se fixe (qui peuvent être tournés vers autrui ; et de revendiquer cette même liberté pour tous.

Revendiquer la liberté, c’est considérer qu’un individu est un individu avant d’être un membre de la société, et que ses droits fondamentaux ne peuvent être remis en question. C’est reconnaître la souveraineté de l’individu sur lui-même et la primauté de son consentement. C’est considérer qu’il ne peut être le gardien de son frère, mais qu’il doit en être l’égal.