Le modèle social français est-il vraiment efficace ?

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Il y a des preuves tangibles que l’on ne veut pas voir mais qui répondent parfaitement à cette question.

Il y a des preuves tangibles que l’on ne veut pas voir mais qui répondent parfaitement à cette question.

Par Claude Robert.

Il y aura toujours des économistes ou des commentateurs pour ergoter sur la réussite de nos voisins, à l’instar d’un essai récemment paru concernant l’Allemagne dont la santé économique masquerait soi-disant beaucoup de faiblesses vis-à-vis desquelles nous n’aurions rien à envier, nous Français malgré nos 10,5% de chômeurs (INSEE, décembre 2012) et nos deux millions six cent soixante-cinq mille enfants vivant sous le seuil de pauvreté (rapport du groupe de travail « familles vulnérables, enfance et réussite éducative » décembre 2012)… À croire que les chômeurs français sont forcément plus heureux que les travailleurs précaires anglais ou allemands, et que nos 30% d’enfants vivant sous le seuil de pauvreté sont plus épanouis que les enfants pauvres des autres pays européens…

Quand bien même les chiffres nous sont défavorables, il se trouve toujours des analystes pour diaboliser les recettes libérales mises en place ailleurs, recettes qu’ils accusent bien sûr de ne générer qu’instabilité et paupérisme. Que la part de marché industrielle française ait été divisée par 2 depuis 2000, que la croissance de notre pays soit systématiquement inférieure au seuil qui permet de créer des emplois, que les jeunes entreprises créent moins d’emplois que chez nos voisins les mieux lotis, que les grands groupes français privilégient de plus en plus les recrutements sur leurs sites à l’étranger, que le poids de l’État soit asphyxiant pour notre économie (nous avons plus de fonctionnaires que les 82 millions d’allemands, le second taux de prélèvements obligatoires au monde, et le second taux d’imposition des entreprises de l’OCDE), tout cela ne semble pas les inquiéter, persuadés qu’ils sont que le modèle social français est d’une autre essence, avec des résultats que la science économique, bien trop grossière et inhumaine, ne peut réussir à cerner mais qui sont bien meilleurs à ce que l’on voit partout ailleurs.

À quoi peut-on mesurer la réussite d’un modèle social ? L’arsenal de chiffres de la science économique donne hélas le vertige, non pas que la couleur des données et des comparaisons qu’elles permettent avec nos voisins qui réussissent soient discutables aux esprits dénués d’arrière-pensées idéologiques, mais parce qu’ils sont de toute façon discutés et rejetés par les esprits qui ne sont justement pas dénués de ces arrière-pensées.

Il reste alors à trouver les informations les plus directes et les moins polémiques possibles, c’est-à-dire les moins connotées politiquement parlant, en d’autres termes, les comparaisons qui évitent de juger en filigrane des éventuelles réussites libérales et des possibles échecs étatistes, quand bien même l’histoire a suffisamment montré qu’il fallait pourtant en tirer des leçons définitives, tout simplement parce que ces comparaisons sont devenues impossibles aujourd’hui compte tenu du totalitarisme intellectuel ambiant, ce fameux « politiquement correct français ». Seuls ces chiffres-là devraient ainsi permettre de faire avancer la prise de conscience de notre déclin, car ils sont bruts, purs, et indiscutables.

Alors, comment mesurer la qualité d’un modèle social de façon indiscutable et non politiquement incorrecte ? C’est finalement très simple : la qualité d’un modèle social se mesure au bonheur de ses sujets.

On peut être éventuellement pauvre mais heureux, éventuellement riche mais malheureux, mais il est facile de comprendre que la notion de bonheur est une donnée qui est toujours mise en perspective : le seul fait de percevoir un espoir d’amélioration rend heureux, le contraire rend malheureux. Ainsi, un peuple heureux est un peuple dont la condition lui semble s’améliorer tandis qu’un peuple malheureux est un peuple qui voit sa condition se détériorer.

Comment mesurer le bonheur d’un peuple ? Les sondages fournissent le meilleur indicateur qui soit, quand bien même sont-ils déclaratifs, mais c’est justement parce qu’ils le sont, car qui d’autre que les individus eux-mêmes seraient mieux placés pour juger leur état de bien-être ou de mal-être [1] ? Enfin, le taux de suicide est un indicateur extrême qui témoigne de la capacité d’un modèle à ne pas laisser trop de monde dans la détresse.

Les Français sont-ils donc heureux ? L’enquête BVA-Gallup International réalisée fin 2011 montre que les Français ont l’indice d’espoir le plus mauvais d’une Europe elle-même déprimée par rapport au reste du monde. Les médias qui relatent cette enquête à grande échelle titrent en toute logique « la France pays le plus pessimiste du monde ». En 2012, la première enquête médicale internationale sur la dépression mentionne la France comme ayant le taux le plus élevé au monde de sujets ayant connu au moins un épisode dépressif (Cross-national epidemiology of DSM-IV major depressive episode 2012). Quant au taux de suicide, avec 22,8 suicides pour 100 000 habitants (contre 10,2 en moyenne pour les 27 pays de l’UE), la France se trouve clairement parmi les plus élevés au monde.

En conclusion, si l’on part du principe que le modèle social d’un pays n’a d’autre fonction que d’assurer le confort, la sécurité et in fine le bonheur de ses citoyens (et il est quand même difficile de penser le contraire), alors le modèle français apparaît sous un angle beaucoup moins reluisant : celui d’un modèle en sérieuse difficulté.


Sur le web.

Note :

  1. En comparaison, les indicateurs composites qui reconstruisent un indice de bonheur a posteriori ne sont que des vues de l’esprit.