Pauvres exclus du musée d’Orsay : permis de puer

Pour éviter la discrimination envers les pauvres – ces gens présentés par l’association ATD-Quart Monde et le Ministère de la Culture comme différents et malodorants – ils seront dorénavant dotés d’un permis de puer.

Pour éviter la discrimination envers les pauvres – ces gens présentés par l’association ATD-Quart Monde et le Ministère de la Culture comme différents et malodorants – ils seront dorénavant dotés d’un permis de puer.

Par Baptiste Créteur.

Musée d’Orsay.

L’exclusion d’une famille pauvre du Musée d’Orsay fait naître des soupçons de discrimination et de délit de pauvreté.

C’est une affaire délicate qui oppose la version des uns à celle des autres sur fond de soupçon de discrimination et de délit de pauvreté. Quatre jours après avoir été dévoilée par Le Figaro, la polémique suscitée par l’histoire de cette famille pauvre exclue du Musée d’Orsay à cause de son « odeur » continuait à se développer, jeudi 31 janvier. L’incident est survenu samedi 26 janvier. Accompagnés d’un bénévole de l’association caritative ATD-Quart Monde, les deux parents et leur enfant âgé de 12 ans se trouvaient dans une salle consacrée à Van Gogh, lorsqu’ils ont été priés de sortir par des agents de surveillance. D’autres visiteurs se seraient plaints. Raccompagnés vers la sortie, ils ont été remboursés de leurs tickets. Mercredi, le mouvement ATD-Quart Monde, qui œuvre auprès des plus démunis, a évoqué l’idée de porter plainte pour « discrimination sociale ». Elle devrait faire connaître sa décision jeudi soir, à l’issue d’un conseil d’administration.

Une famille pauvre exclue à cause de son odeur, c’est de la discrimination sociale, une exclusion des pauvres : tout le monde sait que les pauvres, ça sent mauvais. Il semble évident que le musée cherche à empêcher l’accès des pauvres à la culture par tous les moyens, en pratiquant la plus abjecte discrimination.

De son côté, le Musée d’Orsay a réfuté, mercredi, « avec la plus vive énergie, les accusations simplificatrices et les amalgames » développés à son encontre. La ministre de la culture, Aurélie Filippetti, a jugé pour sa part « regrettable » l’incident, tout en rejetant l’idée d’une « faute morale » du personnel. « Je crois qu’ils ont fait leur travail en ce sens qu’ils ont préservé la possibilité aussi pour ces personnes de visiter le musée dans des conditions plus dignes que celles où elles se trouvaient à ce moment-là », a-t-elle ajouté.

Derrière ces mots se cacherait une réalité plus crue. Dans l’entourage de la ministre de la culture, qui se fonde sur le rapport du Musée d’Orsay, on indique que l’enfant du couple aurait déféqué dans son pantalon. L’odeur proviendrait de son vêtement souillé, dans lequel il aurait continué la visite pendant plusieurs heures. Les agents, « pour préserver la dignité » du garçon, seraient alors intervenus. L’enfant n’a pas été déshabillé par le personnel du Musée d’Orsay, mais « l’odeur » et la présence d’une « tache » sur le vêtement auraient accrédité la source des effluves malodorants.

Même sans avoir déshabillé le garçon – ce dont on peut se réjouir, même si l’enquête aurait été enrichie d’éléments probants – les agents du musée sont assez sûrs d’eux : le jeune garçon – 12 ans tout de même – aurait déféqué dans son pantalon. Tout assoiffé de culture qu’il était et émerveillé par le spectacle de tant d’œuvres magnifiques auxquelles on lui refuse habituellement l’accès, il aurait continué la visite comme si de rien n’était.

ATD-Quart Monde réfute totalement cette version. Selon Typhaine Cornacchiari, sa responsable de la communication, le bénévole accompagnateur n’a pas remarqué d’odeur particulière. Ce cadre bancaire, qui n’a pas pu être joint par Le Monde, connaissait la famille, car il la suivait dans le cadre d’ateliers artistiques mis en place par l’association caritative dans le 20e arrondissement de Paris. Cette famille française, en grande précarité, y vit dans un immeuble insalubre. Compte tenu de la situation du ménage, le bénévole d’ATD-Quart Monde a privilégié une visite au musée en petit comité et non pas en groupe, comme les organise souvent le mouvement. C’est donc en tant que visiteurs lambda que la famille et le volontaire sont entrés dans le musée. Ils n’ont pas demandé la gratuité accordée aux personnes démunies ni à bénéficier de l’accompagnement proposé par l’établissement pour les publics précaires. C’est après un passage au restaurant du musée qu’ils ont entamé leur visite des collections. Pour le ministère, les agents n’avaient donc aucune connaissance de la situation sociale du petit groupe et auraient agi de la sorte avec tout visiteur dans le même état.

Le bénévole n’a pas remarqué d’odeurs particulières, à l’inverse des agents et visiteurs du musée indisposés. Dans la mesure où l’accompagnateur – dont l’histoire ne dit pas s’il était enrhumé – et ses hôtes ne se sont pas présentés comme étant en situation précaire, il est difficile d’accuser ceux qui ont demandé leur départ de discrimination, mais l’association n’en démord pas. L’histoire ne dit pas pourquoi ils ont préféré une visite sans guide et payante à une visite gratuite accompagnée, ni pourquoi les sensibilités des visiteurs non enrhumés et quelques notions d’hygiène élémentaire n’auraient pas leur place dans un musée.

« Nous sommes persuadés que les choses ne se seraient pas passées de cette façon avec une famille ordinaire », maintient ATD-Quart Monde. L’association estime que cet incident « montre ce que subissent les plus pauvres au quotidien, cette discrimination qui fait que, quand on porte la grande pauvreté sur son visage, on n’est pas traité de la même façon ». « La discrimination pour origine sociale » n’existe pas dans le code pénal. ATD-Quart Monde a donc peu de chance de voir aboutir sa plainte. Elle pourrait néanmoins utiliser un autre motif, comme celui d' »atteinte aux libertés ».

Pour l’association ATD-Quart Monde, les pauvres ne sont pas des gens ordinaires – en voilà, une belle discrimination ! Exclure un groupe malodorant serait une discrimination pour origine sociale – une discrimination envers les pauvres qui portent la grande pauvreté sur leur visage et dans leur pantalon. Les visiteurs du musée, tous riches à millions et dégageant naturellement des effluves printanières, avaient déjà du mal à tolérer qu’une exposition présentant notamment des œuvres sur les mines et l’industrie stéphanoises laisse leur place aux prolétaires dans leur monde feutré ; qu’on leur présente de vrais spécimens de pauvres en laissant croire qu’il s’agissait de visiteurs comme les autres est un affront qu’ils n’ont pas supporté.

L’ignoble discrimination envers les pauvres – qui sont, aux yeux de l’association qui lutte notamment contre la discrimination envers les pauvres, des gens pas ordinaires et malodorants – serait pour elle une « atteinte aux libertés ». Une atteinte à la liberté de puer, une atteinte à la libre-circulation des odeurs, une atteinte au « laissez-faire, laissez déféquer » revendiqué depuis la nuit des temps par les plus idéalistes. Afin de jouir de leur liberté de circuler, les pauvres seront donc dorénavant munis d’un permis de puer.