Rajoy si près du but

Mariano Rajoy (Crédits Partido Popular de Cantabria, licence Creative Commons)

Le discours de Rajoy n’est pas toujours cohérent avec sa politique : la politique est courageuse, mais le discours est mou.

Le discours de Rajoy n’est pas toujours cohérent avec sa politique : la politique est courageuse, mais le discours est mou.

Par Guy Sorman.

Mario Rajoy n’est pas une girouette et il fait ce qu’il dit : ce qui est tout de même rare chez les hommes politiques en Europe. Depuis son élection, le chef du gouvernement exécute le programme d’assainissement des comptes publics, ce pourquoi il a été élu : il ne se laisse pas influencer par les partisans de politiques économiques alternatives et incongrues. Il a manifesté un courage certain face aux pressions de la rue et aux exigences des syndicats. Il a également fait preuve d’une belle habileté manœuvrière en ne demandant pas à l’Union européenne un plan de sauvetage, tout en laissant croire qu’en cas de nécessité, il le ferait : ce qui a permis de faire baisser les taux de la dette espagnole. Comme si l’aide de la Banque Centrale européenne était acquise. Il a commencé à assainir les banques espagnoles bien que, sans doute, cette œuvre-là ne soit pas encore accomplie.

On objectera que l’économie espagnole recule et devrait l’an prochain continuer à reculer : certes oui, mais Rajoy n’y est pour rien. Peut-être devrait-il le dire plus clairement et énoncer plus distinctement ce qu’un gouvernement peut et ne peut pas dans nos économies ouvertes.

Ce qu’il ne peut pas faire et ne devrait pas faire, c’est s’aventurer dans des prévisions. Lorsque Mario Rajoy annonce que 2013 sera une année difficile mais que la croissance reviendra en 2014, non seulement nul n’en sait rien mais – ce qui est pire – il laisse croire qu’un gouvernement dicte un taux de croissance. La seule prévision juste dans laquelle Mario Rajoy pourrait aujourd’hui s’aventurer est qu’il faudra trouver, en 2013, 124 milliards d’euros pour financer le déficit public : une sacrée montagne de dettes, accumulées par ses prédécesseurs.

Il nous semble donc que le discours de Rajoy n’est pas toujours cohérent avec sa politique : la politique est courageuse, mais le discours est mou. La situation de l’Espagne est assez sérieuse pour que le peuple sache entendre une leçon d’économie contemporaine, assez comparable à celle que Margaret Thatcher asséna aux Britanniques en 1979, dans une conjoncture assez comparable.

On aimerait donc entendre Mario Rajoy expliquer que le rôle du gouvernement n’est pas de faire l’économie mais de gérer l’État. L’économie est de la responsabilité exclusive des entreprises, seules créatrices de richesses et d’emplois. La fonction de l’État, évidemment centrale, est de maintenir des institutions stables, qui seules permettent aux entrepreneurs de prendre des risques à long terme. Parmi ces institutions, dans nos sociétés européennes, il est attendu de l’État qu’il tempère les accidents sociaux que génèrent le marché et son moteur, la destruction créatrice : l’État en Espagne gère donc un filet social, ce qui permet aux entreprises de changer d’activité, voire de licencier.

On regrettera que cette distinction entre l’État et l’entrepreneur, que la nécessité pour l’entrepreneur de savoir où va l’État à long terme, ne soient pas toujours chez Rajoy d’une parfaite clarté. On comprend que le Premier ministre, cédant à quelque impératif politique, annonce qu’après la crise, certains avantages sociaux aujourd’hui supprimés pourraient être rétablis. Mais ce type d’annonce est tout à fait contreproductive : elle ne peut qu’inciter les entrepreneurs à différer les investissements. Rajoy ferait mieux d’annoncer d’emblée, nous semble-t-il, que les dépenses publiques dans l’avenir ne seront jamais restaurées : il ne devrait pas y avoir de retour au statu quo ante.

De manière plus nette encore, pourquoi n’annonce-t-il pas que pour l’avenir, quel que soit le taux de croissance, les dépenses de l’État seront plafonnées en un pourcentage fixe de la production intérieure brute ? Cet engagement de long terme inciterait, dès maintenant, les acteurs sociaux en Espagne à imaginer des solutions alternatives pour financer la solidarité sociale ou la vie culturelle, en faisant appel aux Fondations privées, au volontariat, au mécénat, aux entrepreneurs sociaux.

On hésite évidemment, vu de loin, à administrer des leçons à un gouvernement démocratique et courageux. Mais on espérerait de ce gouvernement qu’il inscrive sa rigueur, dans une vision ambitieuse dont d’autres en Europe pourraient s’inspirer. De Thatcher naquit le Thatcherisme, qui a revitalisé la Grande-Bretagne ; de Reagan naquit le Reaganisme, qui a restauré le statut des États-Unis. Le Rajoyisme reste encore à formuler.


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