Libérons l’Université de l’emprise bureaucratique !

Il est temps d’ouvrir l’enseignement supérieur et la recherche à l’espace mondial universitaire.

Il est temps d’ouvrir l’enseignement supérieur et la recherche à l’espace mondial universitaire.

Par Jean-Louis Caccomo.

À l’heure où l’on se gargarise tant de la folie spéculative des banquiers et des traders rapaces, laissez-moi vous rapporter une histoire vécue…

Trois universités françaises A, B et C ont dû fusionner sur ordre du ministère dans le but d’apparaître au classement de Shanghai. Au passage, les universités américaines les plus réputées, qui comptent dans le haut de ce classement mondial, ont plutôt de petits effectifs en comparaison de nos mastodontes… Le problème évidemment n’est pas la taille mais la gestion même des universités. Mais aucun ministre ne veut le comprendre : les modèles de management montrent pourtant que vous pouvez rendre plus massive une organisation qui ne marche pas au départ, elle ne marchera pas mieux ensuite tandis que les start-up deviennent en quelques années des multinationales. S’il y a un défaut de conception initiale et s’il n’est pas corrigé, on risque grandement de donner naissance à des « Titanic » universitaires.

L’université A (foyer historique de la contestation estudiantine) ne voulait pas de cette fusion. Comme, depuis quelques années, les universités ne parvenaient pas à s’entendre, la décision s’est imposée d’en haut. Résignée, l’université A a dilapidé son budget, pratiquant une véritable politique de terre brûlée qui a débouché sur un déficit de plus de 10 millions. De leur côté, plus raisonnables, les deux autres universités (qui comptent en leur sein quand même deux facultés d’économie et de gestion) apportaient dans la corbeille de ce mariage forcé un excédent de 5 millions. Résultat du processus : ces dernières héritèrent d’une dette imprévue.

Dans le monde des entreprises, où les fusions sont des mariages d’intérêts respectifs bien compris, le titre de l’entreprise endettée va chuter sur les marchés financiers, attirant sur elle le risque probable d’une OPA. Car les entreprises sont sans cesse évaluées sur les marchés. C’est un phénomène normal puisque le repreneur se propose de racheter la dette pour restructurer l’entreprise mal gérée. Ainsi, l’entreprise n’a pas intérêt à pratiquer la terre brûlée. Mais, dans le domaine public, pas de mécanisme de régulation possible puisque les contraintes se substituent aux incitations et aux prix.

Ainsi, la nouvelle université, résultant de la fusion, ne fut plus en mesure d’assurer le paiement des heures complémentaires des professeurs titulaires ou des invités extérieurs. On contacta dans la panique le ministre de l’enseignement supérieur, qui se tourna alors vers le ministre des finances lequel répondit : « il va falloir créer un nouvel impôt… ».

Qu’on le veuille ou non, nos universités sont désormais en concurrence avec les universités du monde entier, c’est un marché ouvert qui obéit donc, comme les autres, aux mêmes lois du marché. Pareils aux clubs de football, les universités se battent chaque jour pour attirer les meilleurs chercheurs, les meilleurs professeurs et les meilleurs étudiants. Et les meilleurs étudiants sont attirés par les meilleurs diplômes : comme l’offre est nécessairement limitée par rapport à la demande explosive, les frais d’inscriptions augmentent.

Mais l’obtention du diplôme en question ouvrant des perspectives de carrière, et donc de salaires, prometteuses, les frais d’inscriptions sont en fait un investissement rentable. Et les étudiants, qui ont les moyens intellectuels (lesquels seront évalués par des tests à l’entrée) mais qui n’ont pas les moyens financiers pour accéder à ces formations, trouvent ces derniers qui leur fait cruellement défaut (fondations, crédits bancaires, « petits » boulot).

En fait, en l’absence d’une organisation centralisée et bureaucratique ingérable au niveau mondial (c’est déjà ingérable au seul niveau national), l’offre universitaire mondiale peut s’adapter plus facilement et finement à la demande mondiale du marché du travail exprimée en termes de compétences et de qualifications de plus en plus pointues. Et comme chaque université considérée individuellement ne peut pas tout offrir, elle trouvera un créneau : ainsi fleurissent des start-up universitaires dans le management du tourisme international, la conception des produits de luxe, l’histoire médiévale française…

Même les écoles supérieures américaines de guitare moderne les plus prestigieuses fonctionnent ainsi, attirant les plus grands musiciens du monde qui ont donné de grands noms à la culture musicale mondiale. Et des guitaristes réputés comme Eric Clapton, Pat Métheny ou Carlos Santana y animent des Sessions School [1]. Ainsi, à condition d’être bien géré (mais on est forcément bien géré quand on est en concurrence sinon on disparaît), aucun domaine de formation d’excellence n’est oublié.

En conséquence, les frais d’inscriptions, spécifiques à chaque filière, donnent – tels les vrais prix – une information précieuse pour le président de l’université et son conseil d’administration (qui n’est piloté par aucun ministère) : il connait la valeur réelle de chaque formation.

Les formations « bidons » ou inefficaces (les professeurs sont trop absents, les cours ne sont pas à jour, les matières ne sont pas pertinentes…) seront désertées par les étudiants de sorte que les frais d’inscription s’écrouleront. Car aucun individu rationnel ne veut payer pour devenir chômeur : vous pouvez bien donner le diplôme mais personne n’en voudra. Pas besoin de ministre ou d’inspecteur pour mesurer ou évaluer tout cela… D’ailleurs, c’est impossible à mesurer et à évaluer en l’absence de prix libres. C’est tout le problème de la planification centralisée des organisations humaines brillamment analysée par Ludwig Von Mises. Ainsi, l’université pourra en toute souplesse adapter chaque année son offre de formations.

Même Kadhafi a envoyé son fils en Angleterre pour décrocher un doctorat d’économie à la prestigieuse London Economics School. Et tous nos élus, pourtant profondément attachés au modèle français, envoient leurs propres enfants dans des universités étrangères. Le service public si vanté, c’est pour les enfants du peuple pour qu’ils soient condamnés à rester dans le peuple, surtout pas dans les élites. Or, les universités étrangères forment donc les élites de demain, qui seront aux manettes dans les grandes institutions internationales ou dans les gouvernements. Ne nous étonnons pas alors de notre perte d’influence culturelle, politique et économique dans le monde si nous refusons de voir cette réalité. Sans parler des États-Unis, qu’il est interdit de citer en exemple, c’est ainsi que fonctionnent les universités en Europe même, en Espagne, en Allemagne ou en Angleterre.

Alors, plutôt que d’épuiser notre énergie à se battre en vain contre la « dictature » du marché, il serait plus constructif d’en connaître ses mécanismes et ses principes pour en exploiter son formidable potentiel de croissance qu’elle recèle en son sein. Il faut donc s’ouvrir à l’espace mondial universitaire. Et quand on s’ouvre, c’est à nous de nous adapter : on ne peut pas imposer notre modèle (bien mal en point) au reste du monde, c’est donc à nous de nous adapter au reste du monde.

Sinon, il ne reste plus qu’à nous enfermer pour devenir une Corée du Nord au bord de la faillite. Et si le reste du monde fonctionne ainsi, il y a bien une raison objective : c’est que ça marche.

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Sur le web.

Note :

  1. Il y a quelques années, j’ai fait quelques conférences à l’université de Damas (Syrie) avant que ce pays ne sombre dans la guerre. Un soir, j’ai demandé à mon accompagnateur de m’emmener dans un cabaret de la ville pour écouter de la musique traditionnelle. Il m’a donc emmené dans un endroit magique où il y avait un groupe syrien qui jouait en fait du jazz oriental, faisant la fusion entre la musique traditionnelle arabe et le jazz moderne. Séduit et intrigué, je suis allé discuter avec le guitariste pour faire connaissance et il m’a dit qu’il avait étudié la guitare dans une école américaine…