Libéralisme classique et néo-libéralisme

Le néo-libéralisme, qui se définit par la contestation du principe de l’impôt progressif, ne pèche-t-il pas par utopisme ?

Le néo-libéralisme, qui se définit par la contestation du principe de l’impôt progressif, ne pèche-t-il pas par utopisme ?

Par Marc Crapez.

En matière de libéralisme, on peut schématiser deux alternatives. D’une part, un courant néo-libéral (pour employer ce terme sans le galvauder), ou libéral libertaire, ou libertarien, qui prône la dérégulation de tout, y compris des flux migratoires et des produits stupéfiants.

D’autre part, un libéralisme plus classique, plus proche de la droite, qui n’entend pas renoncer à la définition collective de valeurs ayant vocation à fonder la Cité. L’antagonisme entre ces deux libéralismes ne saurait être tranché par la Raison puisqu’il est affaire de valeurs. Mais je défends la thèse selon laquelle le libéralisme classique est davantage compatible avec les traits de la nature humaine observables depuis que le monde est monde.

Pour le libéralisme classique, l’anti-libéralisme est un non-sens car le libéralisme c’est la liberté, la compétition de la vie et la prospérité des nations. Le bonheur de l’individu est indissociable d’une forme de bien commun. Les antonymes de ce libéralisme sont le dirigisme et le collectivisme. Les néo-libéraux, eux, désignent comme adversaires « les marxistes », ou « les étatistes », en y incluant quiconque n’est pas libertarien même s’il se perçoit lui-même comme libéral.

Dilemme entre libéralisme des mœurs et libéralisme intellectuel

Cette tendance un peu rigide à voir des étatistes partout va de pair avec la contestation de la légitimité du principe de l’impôt progressif. Cette remise en question d’un principe qui recueille l’adhésion de la quasi-totalité de nos contemporains délimite la notion imparfaite « d’ultra-libéralisme ». Notion imparfaite, sinon injuste, dans la mesure où l’on n’imagine pas ces ultras-là basculer, en cas de rupture révolutionnaire, dans les rangs d’une quelconque police politique.

Soucieux de se désenclaver, les néo-libéraux vont jusqu’à soutenir des thèses réconfortantes mais qui ne convaincront jamais personne : diagrammes censés prouver scientifiquement que les libertariens sont aux antipodes des extrémistes, affirmation d’une paternité de la gauche sur le fascisme et simultanément, ce qui est pourtant contradictoire, affirmation d’une origine de gauche du libéralisme. C’est se faire plaisir à peu de frais au risque de malmener la devise de la maison : « le nivellement par le haut ».

Comme je l’ai exposé ailleurs, la théorie libérale recouvre quatre dimensions : libéralisme politique, économique, intellectuel et culturel (ou libéralisme des mœurs). Dans cette perspective, les libéraux classiques considèrent que le libéralisme des mœurs est suffisamment établi dans nos sociétés, que son programme est raisonnablement réalisé, et que c’est, au contraire, le libéralisme intellectuel qui se trouve menacé par les lois liberticides du politiquement correct. Les néolibéraux jugent, au contraire, qu’il faut aller beaucoup plus loin en matière de libéralisme des mœurs, en continuant de bousculer une société en retard sur ses élites, et tant pis si le libéralisme intellectuel y laisse des plumes.

Invoquer le « pourquoi je ne suis pas conservateur » d’Hayek est contestable. Ce texte correspondait à une époque où le conservatisme restait une puissance, rétive tant au libéralisme économique qu’au libéralisme des mœurs. Depuis un demi-siècle, battu à plates-coutures, le conservatisme est devenu l’équivalent d’une réserve indienne. Inutile de faire partie des tuniques bleues armées jusqu’aux dents qui chargent ce réduit au son du clairon progressiste.

De même, plaider en faveur du libre-échangisme à une époque où il n’a jamais été aussi triomphant n’est peut-être pas le meilleur moyen d’être à la hauteur du glorieux passé de dissidence du libéralisme. D’autant que la préférence libérale en faveur du libre-échange n’est que relative ; elle ne saurait être érigée en absolu ni exclure des restrictions sans trahir l’esprit du libéralisme politique.


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