La résistible ascension du Front National

Il est temps de regarder en face ce qui alimente le vote FN : l’État-providence, tel qu’il existe aujourd’hui, n’est plus adapté à un monde ouvert.

Il est temps de regarder en face ce qui alimente le vote FN : l’État-providence, tel qu’il existe aujourd’hui, n’est plus adapté à un monde ouvert.

Par Fabrice Descamps.

Le spectacle affligeant que nous a offert l’UMP ces derniers temps masque à grand-peine un malaise plus profond : le Front national, allié objectif du Parti socialiste puisqu’il empêche régulièrement la droite républicaine de revenir au pouvoir, pose un problème idéologique redoutable au camp libéral-conservateur. Mais, comme l’ont amplement démontré les années 1930, la stratégie de rapprochement entre droites républicaine et nationaliste est vouée à l’échec : si l’on me passe le jeu de mot, l’école « buissonnière » mènera toute la droite à une impasse.

D’un côté, certains tentent vainement de sauvegarder l’unité de l’UMP au nom de la grand peur que leur inspira 2002 : la perspective de voir un candidat de gauche seul au second tour des présidentielles face à Mme Le Pen a de quoi épouvanter plus d’un militant UMP. De l’autre côté, les fondateurs de l’UDI soulignent, à juste titre mais au risque de précisément faire le jeu du Front national, que M. Sarkozy a, en mai 2012, perdu au centre ce qu’il avait gagné sur sa frange droitière.

Comment sortir de ce dilemme ? Tout simplement en regardant enfin en face ce qui alimente le vote FN : l’État-providence, tel qu’il existe aujourd’hui, n’est plus adapté à un monde ouvert.

Prenons un exemple : saviez-vous que, grâce à l’Aide médicale d’État (AME), un étranger sans emploi et en situation irrégulière est mieux couvert qu’un étranger qui y travaille légalement et y cotise mais n’a pas de couverture-maladie complémentaire ? Comment voulez-vous qu’un Français et a fortiori un étranger qui travaille dur pour un salaire peu élevé trouvent cette situation juste et acceptable ? Mme Le Pen joue sur du velours quand elle fait l’amalgame entre les étrangers qui abusent de notre système social et ceux qui sont venus en France pour y trouver, à la sueur de leur front (non national !), un avenir meilleur. Et de même que Marine Le Pen est l’alliée objective du PS, de même les bobos bien-pensants et donneurs de leçon du PS et du Front de Gauche sont-ils les alliés objectifs de Mme Le Pen quand ils osent traiter les Français qui n’acceptent pas de telles situations de « racistes ».

On stigmatise présentement l’Islam – et je vous avouerai que je n’ai pas de particulière sympathie pour cette religion, non en théorie car je la trouve tout aussi respectable que n’importe quelle autre foi, mais telle qu’elle est actuellement comprise et prêchée par certains de ses représentants les plus éminents –, on dénonce un Mohamed Merah, mais on oublie un peu vite ce disant un Anders Behring Breivik. La vérité est que le moment, comme toute époque troublée, est aux radicalismes de tout poil.

Au risque de trahir ici un certain angélisme, je vous avouerai qu’en tant que libéral, j’étais au départ hostile à l’interdiction du port du niqab pour la raison fort simple que si l’on est libéral, alors il faut être un libéral conséquent et affirmer avec les pères du libéralisme que tout ce qui ne nuit pas objectivement à autrui doit être autorisé. La seule vertu que je vois donc à cette interdiction consiste en ceci qu’elle punit les femmes des salafistes et donc indirectement les salafistes eux-mêmes : ce n’est pas très glorieux, vous avouerez, mais les salafistes sont des nuisances objectives à autrui, comme ils le démontrent tous les jours.

Mais revenons-en plutôt au FN. On doit avoir le courage de donner raison à certains braves électeurs de ce parti délétère : il est déjà assez insupportable que des membres de notre société vivent aux dépens des autres, alors a fortiori est-ce encore plus insupportable quand lesdits membres viennent de l’étranger pour vivre à nos crochets.

Or, comme le souligne mon propos précédent, le problème n’est pas tant dans la nationalité des profiteurs de notre système que dans le fait qu’ils en profitent impunément : empêchons-les d’agir ainsi et vous verrez que la thématique de l’immigration perdra de son acuité.

J’entends déjà certains de mes amis de gauche s’écrier : « Oui, tu dénonces les petits profiteurs, les magouilleurs à la petite semaine alors que ton libéralisme épargne les gros profiteurs, les patrons-voyous ». J’avoue avoir toujours été atterré par ce genre d’argumentaire, a) parce qu’il sous-entend, sans jamais le démontrer, que le petit larcin est plus pardonnable que le gros, b) parce qu’il oublie toujours que le libéralisme est le défenseur acharné et convaincu de la rule of law.

Répondons d’abord sur le point a). Un voyou est un voyou : mettez-le à Garges-lès-Gonesse, ce sera un petit voyou, mettez-le à Neuilly, ce sera un gros voyou. Je ne vois pas en quoi l’un est plus excusable que l’autre. Pire, comment condamner l’un, si l’on excuse l’autre ? À partir de quelle taille de larcins passe-t-on du statut de petit à gros voyou ? Ce genre de raisonnements repose sur ce qu’on appelle plaisamment le « syndrome de Jean Valjean » : le pauvre volerait pour survivre, le riche pour assouvir ses désirs. Or rien n’est plus faux : un délinquant qui vole un scooter le fait aussi parce qu’il désire accaparer le bien d’autrui, non parce qu’il a le ventre vide. Qui vole aujourd’hui des scooters pour sauver sa famille de la disette ?

Voyons maintenant le point b). Est-il illégal, jusqu’à plus ample informé, de spéculer en bourse ? Non. Ce n’est pas très moral, mais c’est légal (et c’est souvent utile quand une valeur mobilière est surcotée). La situation actuelle de la Grèce, pour prendre un exemple, est-elle la faute des spéculateurs ? Non, mais bien celle des hommes politiques grecs. La crise des subprimes est-elle la faute de Goldman-Sachs ? Oui, en partie, mais en partie seulement. Car elle est surtout le fait de la politique monétaire stupide d’Alan Greenspan. Les pratiques de Goldman-Sachs n’ont fait que la hâter, de même que la crise grecque a été hâtée par des spéculateurs ; mais les deux crises citées étaient inéluctables. Depuis la crise des tulipes hollandaises au XVIIe siècle jusqu’à celle des subprimes, l’économie de marché a toujours connu des soubresauts et, qu’on se le dise, elle en connaîtra toujours car ces crises reposent sur la bêtise et la crédulité des gens. Faut-il interdire la bêtise ? Ce serait souhaitable, mais comme ceux qui écrivent les lois ou les appliquent ont autant de chances d’être sots que ceux à qui lesdites lois contre la bêtise s’appliqueraient, mieux vaut éviter ce type de législation et prendre son mal en patience : il y a, dans toute société, un nombre incompressible d’imbéciles.

Forts de ces conclusions, reprenons maintenant nos considérations sur le nationalisme et élargissons notre propos à l’Europe. On observe un raidissement de nos concitoyens partout sur le continent : non seulement les électeurs du FN contre les étrangers, mais encore les Flamands contre les Wallons, les Catalans contre les Madrilènes, l’Italie du Nord contre celle du Sud, les Allemands contre les Grecs, etc. Or un point commun me frappe dans tous ces phénomènes : ils sont le fait de braves gens qui en ont assez de payer des impôts pour des fainéants, disons les choses clairement. Même s’ils se manifestent sous les formes bêtes et dangereuses du nationalisme et de la xénophobie, tous ces cas reflètent en fait une crise du contrat social à l’heure de la mondialisation.

Pour le dire autrement, les États-providences sont devenus des cibles faciles pour des hommes qui circulent aussi aisément que les marchandises en cette ère de flux globalisés.

Est-ce à dire que nous devrions fermer nos frontières à la mondialisation, qu’elle fût celle des flux de marchandises, comme nous y invite la gauche, ou celle des flux de migrants, comme le voudrait la droite nationaliste ?

Pas le moins du monde car a) nous y perdrions beaucoup plus que nous y gagnerions comme le démontre non seulement la théorie économique (la théorie des avantages comparatifs), mais aussi la simple observation du monde depuis trente ans (et que ceux qui veulent renoncer à leur i-phone me le jettent les premiers à la figure !), b) si nous sommes des libéraux conséquents, alors la liberté de circuler ne vaut pas que pour les marchandises, elle vaut a fortiori pour les hommes et puis les principes, désolé, mais ça compte aussi.

La seule solution qui ménage et nos valeurs ou principes et notre intérêt bien compris réside dans une réforme de l’État-providence. Il ne s’agira pas de l’abolir, comme nous y invitent les « ultra-libéraux » : c’est peu souhaitable car tout le monde peut avoir des hauts et des bas dans la vie ; un filet de sécurité est nécessaire pour tous. Il s’agira plutôt, à l’instar de Gerhard Schröder (un socialiste, me semble-t-il, chers camarades du PS), de le réformer pour le sauver et… pour revenir aux principes fondamentaux du contrat social : la société doit reposer sur le donnant-donnant.

Je veux bien donner un coup de pouce à ceux qui ne gagnent pas assez pour se payer une couverture-santé complémentaire mais à condition qu’ils gagnent justement quelque chose, c’est-à-dire qu’ils se rendent utiles en travaillant.

On se plaît à dénoncer en France la situation des travailleurs pauvres allemands, mais que préfère-t-on ? Des pauvres qui restent chez eux et ne font rien ? Accepter une telle situation – et il semble bien que ce choix ait la préférence de nos socialistes –, c’est se condamner à la montée irrésistible de l’intolérance, des nationalismes égoïstes et de la xénophobie.

Remettons tout le monde au travail. Supprimons par exemple le salaire minimum et payons la différence entre le salaire minimum actuel et le salaire que toucheraient les travailleurs peu qualifiés sous la forme d’un crédit d’impôt leur permettant au final d’avoir le même revenu mensuel qu’auparavant. Cette réforme, qui ne coûtera pas plus cher à l’État qu’aujourd’hui, aura pourtant une vertu majeure : celle de rétablir le contrat social et de réconcilier les citoyens européens entre eux.

Il ne me dérange pas du tout de payer des impôts pour aider mon voisin, quelles que soient ses origines ou sa religion, si lui aussi se lève tous les matins pour aller travailler. C’est aussi simple que ça.

Si l’UMP ou l’UDI (ou le PS, tiens, rêvons en couleur !) comprennent enfin cela et ont le courage de le porter, ces formations auront un avenir. Sinon, Dieu nous garde.

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Sur le web.

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Marine Le Pen, nationaliste et socialiste.

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