Dans quelle démocratie vivons-nous ?

Totalitarisme

La démocratie autodétruit sa prospérité et sa liberté d’action : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes va à l’encontre du devoir des peuples d’aller vers plus de liberté.

La démocratie autodétruit sa prospérité et sa liberté d’action : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes va à l’encontre du devoir des peuples d’aller vers plus de liberté.

Par Thierry Guinhut.

Nous croyons vivre en démocratie, ce concept fétiche de notre temps… Mais s’agit-il d’une démocratie des libertés ? Certes, le peuple est souverain. Pourtant, nanti de cette souveraineté comptable dans les urnes, il aboutit non à une extension du domaine de sa liberté, mais à une extension socialiste du domaine de l’État aux dépens de la propriété et des initiatives économiques. Comment en sommes-nous arrivés à cette dangereuse extrémité ? Sinon par une insatiable demande à vivre aux dépens d’autrui et de sa prétendument indécente richesse, au nom de cette envieuse égalité qui parvient non seulement à castrer les libertés, mais à s’appauvrir elle-même…

Grâce au pouvoir du peuple souverain, de cette volonté générale rousseauiste, de cette oppression perpétrée par la majorité que dénonça Tocqueville, nous sommes depuis trois décennies, à des degrés divers, en démocratie socialiste. Une démocratie dans laquelle le peuple et ses représentants, drogués à la dépendance et à la toute-puissance de l’État conduisent, avec application, persévérance et succès, la France au-delà des dix pour cent de chômeurs et vers la récession économique. Ainsi, la démocratie, quelles que soient les alternances politiques, conduit les édiles des collectivités locales et de l’État selon son cœur antilibéral et selon la poche percée de sa faim de subsides publics.

Faut-il citer le droit au logement opposable, le blocage des loyers et les menaces de réquisition de logements vacants, pour montrer combien la propriété est bafouée, aggravant encore plus la raréfaction et la cherté de ce même logement ? Faut-il citer les fantasmes de nationalisation d’entreprises, surtout lorsqu’elles ne sont plus rentables et en dépit de toute rationalité comptable et économique, fantasmes partagés parmi à peu près tout le spectre politique ? On n’aura là que deux exemples des aspirations démocratiques décidées, contre tout bon sens, à chasser les pauvres restes de libéralisme économique de l’espace français…

Quand l’État est plus lourd, plus pesant, plus lent, plus dispendieux que les libres entreprises privées, il ne faut pas s’étonner que son soviétisme latent, par le biais des prélèvements obligatoires, des contraintes et des normes, aboutisse à l’appauvrissement généralisé. Y compris à l’appauvrissement des esprits qui ne parviennent plus à imaginer pouvoir voler de leurs propres ailes et prendre le risque de la liberté, le risque des start-up, de l’investissement individuel et du capitalisme de chacun.

Quand l’État pompe l’énergie des forces vivantes de l’économie en absorbant près de 57% du PIB, alors que la Suisse, par exemple, n’en consomme que 35%, nous ne nous étonnerons pas que la capacité à la croissance soit arasée. Quand on parvient à contrevenir au droit de propriété du revenu au point de voler 75% d’une ressource pour la satisfaction égoïste d’un État-providence à bout de souffle, il ne faut pas s’étonner de l’éradication et de la fuite de l’aristocratie des affaires et de l’entrepreneuriat. Sans compter que selon le célèbre adage, trop d’impôt tue l’impôt, le rendement de l’impôt est inversement proportionnel à l’augmentation de son taux, donc, non seulement confiscatoire, mais aussi autophage et finalement autodestructeur…

Quand le principe de précaution et les diktats écologistes, partagés au-delà de la microsphère des militants, lacèrent la recherche et le développement, préférant le statut quo sur les produits phytosanitaires cancérigènes à l’innocuité des OGM ; quand les gaz de schistes sont des démons attentatoires à la déesse Gaïa ; quand la rétractation nationaliste du patriotisme économique se conjugue avec l’atonie devant les atteintes aux libertés proférées par l’acculturation islamiste, ne faut-il pas craindre que l’obscurantisme ouvre la porte à la disette et à la censure ? Enfin, quand les penseurs libéraux, du lycée à Sciences Po, ne sont pas enseignés, à l’égal des keynésiens et des marxistes, le formatage dans l’éducation ne peut aller que jusque vers l’hémiplégie intellectuelle et politique.

Hélas, la cécité généralisée devant l’incurie financière et gestionnaire de l’État, dont le château de dettes menace de s’effondrer en écrasant le bas peuple, la cécité devant l’évidence du bon sens économique bafoué, aboutissent à une négation suicidaire des fondements comptables de la réalité, donc à l’assèchement des initiatives entrepreneuriales. Nous n’avons jamais été aussi près de la tyrannie communiste, non par la faute d’un putsch léniniste, mais à la faveur de la volonté démocratique. Au contraire de la Suisse, de l’Allemagne, de la Suède et du Canada qui, à des degrés divers, ont réduit le poids de l’État, permettant leurs succès, non seulement économiques, mais aussi sociaux, puisque le chômage y est deux fois moins lourd que dans notre cher hexagone…

« La démocratie libérale prétend être un gouvernement responsable, un ordre politique dans lequel le gouvernement doit répondre de ses actes devant les gouvernés », imaginait Leo Strauss [1]. Hélas, le gouvernement étant l’émanation, la créature et le produit désirés d’une volonté générale perverse, c’est alors à peine s’il doit et peut répondre de ses actes et de leurs conséquences. Une énorme majorité désirant plus de prestations sociales, plus de prélèvements et de prêts, par voie de conséquence plus de dettes, aux dépens des prétendus exploiteurs que sont les chefs d’entreprises, les actionnaires, les financiers, sans compter les classes moyennes, il est dans l’ordre de sa logique de ne pouvoir demander à elle-même des comptes sans se décrédibiliser. C’est ainsi que la démocratie autodétruit sa prospérité et sa liberté d’action. En ce sens le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes va à l’encontre de la finalité attendue : le devoir des peuples d’aller vers plus de liberté et de prospérité est bafoué par la course des peuples vers leur fossoyeur.

Dans le cadre de cette tension entre libéralisme et démocratie, Serge Berstein nous avertissait : « là où les libéraux choisissent la liberté et la propriété, fût-ce aux dépens de l’égalité, c’est sur cette dernière qu’insistent les démocrates, fût-ce au risque de la suppression des libertés et de l’atteinte à la propriété. [2] » Nous y sommes : la France a choisi la pente savonneuse de l’addiction démagogique à la démocratie socialiste. A contrario, la démocratie libérale n’est soumission ni aux préjugés et décisions de sa majorité, ni, cela va sans dire, au matérialisme, ou à quelque religion que ce soit ; elle doit rester la garante des libertés individuelles, non seulement économiques, mais intellectuelles et spirituelles. Faute de quoi, sans la sagesse de savoir être libérale, la démocratie flirte avec la tyrannie et la servitude volontaires. Reste à savoir si nous pourrons redresser la barre sans violences…

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Sur le web.

Notes :

  1. Leo Strauss : Nihilisme et politique, Rivages, 200, p 92.
  2. La Démocratie libérale, sous la direction de Serge Bernstein, PUF, 1998,  p 915.