Réponse à Télérama sur Ayn Rand

Après Le Monde, Télérama s’est livré à un jeu de bingo-buzz où l’objectif n’est pas d’exposer un système de pensée cohérent mais de placer le maximum de mots qui font peur : égoïsme, individualisme, libéralisme, capitaliste.

Après Le MondeTélérama s’est livré à un jeu de bingo-buzz où l’objectif n’est pas d’exposer un système de pensée cohérent mais de placer le maximum de mots qui font peur : égoïsme, individualisme, libéralisme, capitaliste.

Par Baptiste Créteur.

Quand on ne comprend pas un auteur, le risque de faire de sa pensée une caricature à force d’approximations est grand. Après Le MondeTélérama s’est livré à un jeu de bingo-buzz où l’objectif n’est pas d’exposer un système de pensée cohérent mais de placer le maximum de mots qui font peur : égoïsme, individualisme, libéralisme, capitaliste… Auteur de nombreux ouvrages, dont un roman considéré comme le deuxième ouvrage le plus influent aux États-Unis, Ayn Rand est apparemment trop difficile à comprendre pour les journalistes français.

À la lecture de l’article de Télérama, on peine à comprendre comment l’ouvrage le plus connu d’Ayn Rand, Atlas Shrugged, peut être l’ouvrage le plus influent aux États-Unis après la Bible. Présentée comme une extrémiste radicale provocatrice, défendant « l’individualisme le plus débridé » au sein du « libéralisme le plus radical », Ayn Rand a pourtant dénoncé l’anarchie comme concept politique : « l’anarchie, comme concept politique, est une naïve et flottante abstraction (…) Une société sans un gouvernement organisé serait à la merci du premier criminel venu, et elle se précipiterait dans le chaos d’une guerre entre gangs. (…) Même une société où chacun serait pleinement rationnel et rigoureusement moral ne pourrait pas fonctionner dans un état d’anarchie ; c’est le besoin de lois objectives et d’un arbitre pour régler les conflits entre individus honnêtes qui nécessite l’établissement d’un gouvernement ». Ainsi, l’individualisme qu’elle défend n’est pas le plus débridé, ni le libéralisme qu’elle prône le plus radical – la tentation des superlatifs était sans doute trop forte, de même que la tentation de la cantonner au statut de romancière alors que la plupart de ses ouvrages traitent de philosophie.

L’article a le mérite d’évoquer la difficulté de situer la pensée d’Ayn Rand sur l’échiquier politique américain. On aurait au moins autant de mal à la situer sur l’échiquier politique français ; Contrepoints, site d’information libéral exprimant l’avis de contributeurs aux visions multiples, est souvent à tort catalogué « de droite ». La difficulté tient à sa revendication, commune aux libéraux, d’une liberté qui ne soit pas au choix civile ou économique. Elle rejette l’intervention du gouvernement dans l’économie comme son immixtion dans la vie des individus ; elle bannit l’État-providence au même titre que le soutien de l’État à certains secteurs ou entreprises et défend la liberté des individus à disposer d’eux-mêmes, formulant notamment des positions.

Ayn Rand a su résumer sa pensée en une phrase : « Pour vivre, un homme doit tenir trois choses pour valeurs suprêmes et souveraines de la vie : la Raison, le Sens et l’Estime de soi. » Elle a articulé une métaphysique, une épistémologie, une éthique ; on ne peut en dresser un portrait fidèle en se contentant d’invoquer l’égoïsme, l’individualisme et la liberté comme autant de gros mots. L’égoïsme rationnel qu’elle prône repose sur l’idée que l’homme doit vivre sa vie par et pour lui-même, comme le souligne l’article ; par opposition au statut d’animal sacrificiel que les morales altruiste et collectiviste lui confèrent. Ce qu’elle réfute, c’est l’idée qu’il peut être moral d’exiger d’un individu d’agir contre son intérêt, qu’il existe un intérêt supérieur auquel l’homme doit se conformer sans pouvoir le concevoir – qu’il s’agisse d’un dieu, de la société ou de l’intérêt général. Ce n’est pas parce qu’il « fait de l’homme un être dépendant des autres » que l’altruisme est une notion monstrueuse, mais parce qu’il exige de l’homme vertueux qu’il devienne esclave de l’homme vicieux, de celui qui produit qu’il se prive des fruits de son travail au profit de celui qui n’a rien à offrir.

Elle a su percer à jour les fondements moraux nauséabonds des justifications données par leurs partisans aux sacrifices exigés de l’homme en donnant systématiquement aux idées une réalité objective. La dépeindre en prêtresse de la liberté ne donne pas une image fidèle de sa pensée ; elle a toujours, au contraire, cherché à démystifier les concepts. L’objectivisme randien n’est pas une religion révélée, mais une philosophie, un système de pensée cohérent.

Il postule que le premier droit de l’individu est le droit à la vie, c’est-à-dire le droit d’agir pour la préservation et l’accomplissement de sa propre vie ; son premier interdit est le recours à la violence, car « la moralité s’arrête là où les armes commencent à parler ».

Ce que n’évoque pas l’article, c’est l’idéal d’Ayn Rand : une société où les rapports entre individus sont basés sur le consentement mutuel et où les individus agissent dans leur intérêt sans empiéter sur la liberté des autres. D’ailleurs, le rejet du sacrifice vaut autant pour soi que pour les autres ; le « credo » objectiviste pourrait être le suivant : « Je jure, par ma vie et l’amour que j’ai pour elle, que je ne vivrai jamais au profit d’un autre homme, ni ne demanderai à un autre homme de vivre pour le mien. »

La citation conclusive présente la pensée d’Ayn Rand comme un « extrémisme provocateur ». L’objectivisme formule un idéal, une éthique, dont il ne suffit pas d’évoquer quelques aspects au détour d’un article pour affirmer qu’il est extrémiste. Pas plus qu’on ne peut qualifier de provocateur l’exposé du caractère nauséabond de systèmes de pensée fondés sur le sacrifice de l’individu. À défaut de dresser un portrait fidèle de la pensée d’Ayn Rand, l’article illustre l’échec en France à comprendre une philosophe plus caricaturée que connue.