Chorus, Louvois, révélateurs d’un État mal géré

Que ce soit dans les cas de Chorus ou de Louvois, ce qu’on présente comme des bugs informatiques n’est rien d’autre que le signe d’une mauvaise gestion des deniers publics.

Que ce soit dans les cas de Chorus ou de Louvois, ce qu’on présente comme des bugs informatiques n’est rien d’autre que le signe d’une mauvaise gestion des deniers publics.

Par Philippe Jaunet.

« Le bug de l’an 2000 » : tout le monde se souvient de cette quasi légende urbaine apparue à la fin des années , selon laquelle les ordinateurs du monde entier s’arrêteraient brusquement de fonctionner lors du passage au nouveau millénaire. Il n’en aura rien été. Pourtant, la généralisation de l’informatique ne s’est pas passée sans heurts, et le bug de l’an 2000 a souvent servi d’excuse à des erreurs non pas techniques, mais humaines.

Comme chacun sait, il est souvent difficile de passer d’un système partiellement informatisé à un système totalement informatisé. On l’a bien vu ces dernières années avec la mise en place des progiciels. S’ils constituent une source d’efficacité incomparable, ces super-logiciels impliquent la plus grande vigilance, comme toute modification dans la gestion d’une entreprise. En effet, il n’est pas rare qu’un logiciel ne corresponde qu’imparfaitement aux besoins de l’entreprise ou qu’il soit mal utilisé les premiers temps.

Aussi est-il d’usage de conserver les deux systèmes – l’ancien et le nouveau – pendant une période d’essai afin de tester la validité de ce dernier en conditions réelles. Ce n’est que de cette manière que les informaticiens pourront trouver une solution à tout bug susceptible d’affecter la bonne gestion du service, voire le cas échéant, revenir temporairement aux pratiques anciennes.

Principes de bon sens, direz-vous ?

Il faut pourtant croire que l’administration ne les connaissait pas, comme en témoigne le récent scandale de LOUVOIS – pas le ministre de Louis XIV, non : le logiciel de paie du ministère de la Défense1. La presse s’en est fait l’écho, et l’on s’indigne : plusieurs milliers de militaires n’ont pas reçu leur traitement à la suite de changements d’affectation – une situation pourtant fréquente chez les militaires.

Évidemment, chez les décideurs, le responsable est tout trouvé : comme le bug de l’an 2000, auquel on pouvait imputer toutes les erreurs humaines, c’est la machine qui est seule en cause.

Mais peut-on se satisfaire d’un tel raisonnement ?

Au-delà du drame humain que connaissent certaines familles – de nombreux militaires devant désormais piocher dans leurs réserves en attendant que l’État paie ce qu’il leur doit –, nous voilà confrontés à un problème de fond qui nous affecte tous en tant que citoyens, à savoir : la réforme de l’État. Contrairement à ce que certains prétendent, les difficultés rencontrées par LOUVOIS ne sont pas inédites ou isolées mais s’inscrivent dans une longue série de dysfonctionnements qui, compréhensibles au début, sont devenus tout simplement inacceptables après quelques années d’expérimentation pratique.

Cela fait en effet plusieurs années déjà que les professionnels tirent la sonnette d’alarme en raison des problèmes rencontrés par la mise en place d’un autre progiciel, à vocation interministérielle cette fois : CHORUS.

Qui, amené à travailler avec une personne publique, n’a pas entendu parler des difficultés générées par CHORUS ?

Bien avant les militaires, ce sont les fournisseurs des administrations centrales (notamment les PME du secteur des travaux publics, de l’entretien ou de l’alimentaire) qui ont fait l’objet de retards de paiement importants – retards d’autant plus néfastes pour les entreprises concernées qu’en ces temps de crise financière, les faillites proviennent, dans deux cas sur trois, de difficultés de trésorerie2.

Évidemment, la décision de généraliser l’usage de progiciels comme CHORUS ou LOUVOIS ne doit pas être critiquée car ces programmes participent de l’effort de modernisation de l’administration. Il faut savoir que ces différents progiciels ne servent pas uniquement à informatiser des activités longtemps effectuées sur papier. Ils doivent servir à améliorer la gestion de certains flux financiers en permettant notamment à l’État de se doter d’une véritable comptabilité analytique afin de mieux réguler ses dépenses.

Malheureusement, nous sommes aujourd’hui loin du compte.

D’abord, plusieurs études des juridictions financières démontrent que les logiciels choisis ont coûté plus cher que ce qui avait été budgété (ou pour le dire autrement, plus cher que ce que d’autres fournisseurs avaient proposé). C’est là une réelle carence dans le processus décisionnel.

Ensuite, ces logiciels souffrent de problèmes de conception car, outre leurs bugs, ils sont loin de répondre aux besoins de l’administration : ainsi, CHORUS ne permet que la tenue d’une comptabilité d’analyse des coûts, insuffisante aux yeux de nombreux gestionnaires. Quant à LOUVOIS, il est affecté d’autres problèmes qui incitent certains à demander son audit.

Enfin – et comme le savent toutes les entreprises qui ont un jour installé un nouveau progiciel –, c’était une erreur, grave, que de basculer toutes les données sur LOUVOIS sans maintenir au moins pendant une période transitoire l’ancien système. C’est l’erreur qui a été commise avec CHORUS dans certaines administrations. C’est celle qui a été renouvelée avec LOUVOIS.

Évidemment, il ne s’agit pas de critiquer les fonctionnaires en charge de ces dossiers, qui sont des exécutants, mais de mettre en lumière les responsabilités des principaux décideurs. Depuis quelques années, et dans différents domaines – tous plus ou moins liés à la réforme du plan comptable public – on constate une forme d’amateurisme extrêmement dangereux, s’agissant de la gestion de l’État, et toujours imputée à des problèmes dits techniques.

Par exemple : un parc immobilier dont on ne connaît pas l’étendue réelle et dont certaines données disparaissent brusquement ; des surcoûts incompréhensibles ; des incompatibilités entre services résultant de formulaires distincts, etc.

Voilà ce dont souffre actuellement la France : une dette publique abyssale que personne ne cherche réellement à endiguer faute de véritables décideurs.

Il est temps que les Français s’intéressent un peu plus à la gestion de cet État qui n’est, d’un certain point de vue, qu’un prestataire de services dont on peut objectivement constater qu’il est mal – voire pas du tout – géré.

  1. Appelé, en toute simplicité, LOUVOIS pour Logiciel Unique à VOcation Interarmées de la Solde. Le regretté Jean Yanne aurait sûrement apprécié.
  2. Tous ministères confondus, les retards de paiement étaient évalués à 6 milliards d’euros en 2010, ramenés à 4,5 milliards selon des évaluations récentes. Mais ils se sont poursuivis en 2011, d’où les actuelles discussions au Parlement quant à un nouveau raccourcissement des délais de paiement dans les marchés publics.
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