Politique de l’Emploi (3/3) : La protection des emplois, cause de leur rareté

Les effets concrets de la protection sont de limiter la création d’emplois rentables pour protéger des emplois devenus non rentables et d’accroître la précarité des chômeurs.

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Politique de l’Emploi (3/3) : La protection des emplois, cause de leur rareté

Publié le 19 octobre 2012
- A +

Par Acrithène

Comprendre la politique de l’emploi tient davantage de la psychologie que de la science économique. Et c’est sans doute pourquoi la politique diverge tant, sur cette question, des recommandations des économistes. N’étant pas psychologue, je me limiterai à souligner deux aspects clés du problème.

Premièrement, les citoyens sont plus sensibles à ce qui est visible qu’à ce qui ne l’est point. Or la société et ses commentateurs – qu’il s’agisse de ses représentants politiques, de ses journalistes et même de ses intellectuels – se focalisent bien davantage sur les emplois qui existaient mais ont disparu, que sur ceux qui pourraient exister, mais ne verront jamais le jour.

Deuxièmement, l’homme est bien plus averse aux pertes qu’il ne trouve de bonheur dans les gains [1].

Ainsi l’opinion publique porte excessivement son attention sur la destruction des emplois, et trop peu sur leur création. En effet, les destructions d’emplois sont non seulement bien plus visibles, mais en plus sont-elles perçues comme bien plus douloureuses que les créations ne sont réjouissantes. Pourtant, le progrès économique tient pour l’essentiel à un processus que Joseph Schumpeter appelait destruction-créatrice, et on ne peut empêcher la destruction sans faire caler l’économie toute entière.

Aussi, si nous souhaitons étudier l’évolution du chômage de manière correcte, devons-nous considérer ses variations comme la différence des destructions ET des créations d’emplois, et donc analyser les deux phénomènes avec une égale attention. L’objet de ce billet est donc principalement de vous présenter les conséquences perverses de la protection sur les créations d’emplois, conséquences qui, au regard de leur nocivité, sont trop largement ignorées du public.

Protection de l’emploi et chômage structurel

Commençons par analyser comment la protection affecte le chômage structurel, c’est-à-dire la part du chômage qui ne dérive pas d’une conjoncture déprimée mais revêt un caractère permanent.

Moins de destructions d’emplois

Le premier effet est le plus évident, celui de réduire les destructions d’emplois. Si un emploi n’est pas rentable, plus il est protégé et moindre est la chance de voir l’entreprise procéder à un licenciement.

Pour reprendre les mots de F. Bastiat, c’est ce que l’on voit. C’est ce dont parle la télévision.

Effet de la protection sur le taux de destruction (Source : OCDE [2]).
Mais aussi moins de créations

Cependant, la protection affecte aussi négativement le niveau des créations d’emplois. Par principe, la protection n’est une préoccupation d’importance que pour les emplois dont la rentabilité est incertaine.

Prenons un exemple illustratif.

Imaginons qu’une entreprise a l’opportunité d’accroître son activité sans pouvoir garantir la pérennité de cette expansion. Si elle recrute un salarié aujourd’hui, elle sait avec certitude qu’il lui rapportera 100 euros aujourd’hui, mais ignore si demain ce gain sera de 100 euros ou de 80 euros. Elle juge les deux scénarios équiprobables.

  • En l’absence de protection de l’emploi, l’entreprise recrutera si le salaire est inférieur à 100 euros.
  • Si l’emploi est protégé – disons qu’elle doit s’engager à le conserver à la période suivante – alors elle ne recrutera que si le salaire est inférieur à 95 euros. En effet, son gain moyen sur les deux périodes sera de 100 + (100 + 80)/2 = 190, ce qui ramené à une période représente 95 euros. Donc si le salaire dépassait 95 euros, son gain moyen serait négatif.

Ce petit exemple numérique illustre comment la protection de l’emploi affecte négativement le nombre d’emplois créés, en décourageant les recrutements dont la rentabilité est incertaine.

Effet de la protection sur les créations (Source : OCDE [2]).
Moins de richesses, davantage d’emplois fragiles

Une économie qui fonctionne correctement est une économie où chacun est affecté à la tâche à laquelle il est le plus utile à la société. Or l’effet concret de la protection est de limiter la création d’emplois rentables pour protéger des emplois devenus non rentables.

Si l’on oublie quelques instants les effets directs sur l’emploi, ce problème d’allocation des ressources humaines suscite des manques à gagner et des pertes qui se retrouvent dans le résultat des entreprises, et donc dans leurs capacités à investir ainsi que dans les recettes de l’impôt sur les sociétés. Que ces effets soient nocifs en eux-mêmes, ne doit pas empêcher de considérer comment ils affectent l’emploi par ricochet. Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain, résumait le Chancelier H. Schmidt ; tandis que le manque à gagner fiscal devra se répercuter sur d’autres catégories de contribuables et découragera l’activité.

Un autre effet indirect concerne la révélation des informations cachées. L’industrie et le commerce sont fondamentalement des affaires incertaines. Pour lever le voile sur ce qui est rentable de ce qui ne l’est pas, il faut laisser les gens « essayer » et ne pas les mettre à l’amende lorsque le brouillard les désoriente. Ce processus de découverte des activités bénéfiques est essentiel à la création des emplois, qu’ils soient temporaires (en cas d’erreur) ou durables (en cas de réussite). Ce processus de révélation porte d’ailleurs autant sur l’emploi en lui-même que sur le travailleur recruté, en particulier quand son absence d’expérience professionnelle rend son potentiel personnel très spéculatif. Et la volonté d’un employeur de spéculer sur les qualités d’un jeune dépendra donc largement de sa capacité à s’en débarrasser.

Enfin, même si l’effet me semble assez secondaire, j’ai du mal à m’empêcher de citer un article classique de C. Shapiro et J. Stiglitz [3] – Stiglitz étant un des leaders contemporains de la cause keynésienne – qui soulignait que la menace du licenciement constituait un facteur significatif de la productivité des salariés. De ce point de vue, en réduisant la profitabilité de l’emploi, la protection réduit aussi la probabilité de sa création…

La baisse de productivité identifiée par Shapiro et Stiglitz s’ajoute à celle dérivant de la mauvaise allocation des travailleurs, et si vous vous souvenez du premier de mes articles sur l’emploi, il est certain qu’elle impactera le niveau des salaires.

Les effets nocifs l’emportent

D’après les données de l’OCDE, l’effet négatif l’emporte largement.

Effet de la protection sur le taux d’emploi (Source : OCDE [2]).
La débanalisation du licenciement, malédiction du chômeur

Si l’effet de la protection est nuisible sur l’emploi, ce n’est pas tant qu’elle échoue à prévenir les licenciements qu’elle a un effet négatif sur les recrutements. Aussi, pour la personne malgré tout licenciée, cela a deux implications :

  • le nombre de nouveaux emplois disponibles est réduit,
  • la probabilité perçue que le licenciement a été de sa responsabilité grandit. Celui qui se fait licencier dans un pays protégé est bien plus suspect qu’ailleurs.

Ces deux effets expliquent pourquoi la protection des salariés accroît la précarité des chômeurs. Cette dégradation se retrouve clairement dans la part du chômage de longue durée. Les pays où l’on est licencié le plus souvent sont ceux où le chômage dure le moins longtemps.

Effet de la protection sur le chômage de longue durée (Source : OCDE [2]).

Le chômage conjoncturel

Est dit conjoncturel le chômage qui ne dérive pas de l’organisation de la société mais des variations macro-économiques. C’est sa partie temporaire. On pourrait défendre qu’un excès de chômage structurel soit le prix à payer pour limiter l’amplitude des crises économiques.

Comprendre cet argument et le contrarier nécessitent une introduction à la version populaire du keynésianisme. On peut la décrire par le cercle vicieux de la récession :

Le pessimisme provoque la hausse du chômage qui accroît le pessimisme…

Ce petit schéma donnerait l’impression que la protection des emplois menacés puisse enrayer le processus de la dépression économique. Mais rappelons immédiatement que la variation du chômage dérive de la différence entre les créations et les destructions d’emplois.

Le rôle de l’aversion au risque

Les crises provoquent généralement une forte hausse de l’aversion au risque des agents économiques. Les agents sont beaucoup plus attentistes que dans une situation classique. Aussi l’effet pervers de la protection de l’emploi sur leur volonté de recruter est décuplé, car leur attention est davantage portée sur le risque d’une perte que sur la possibilité d’un gain. Si l’on croit que la création des emplois génère un cercle vertueux, il est décisif de ne pas faire porter aux créateurs d’emplois le coût du cercle vicieux. Sans quoi, ce serait le traitement qui aggraverait la maladie.

L’illusion de la protection de l’emploi

De son côté, la protection des emplois est toute relative. Elle n’empêche pas les faillites de se multiplier ou les entreprises de ne pas renouveler les emplois qui meurent naturellement (départs volontaires, retraite…). Bien que la protection de l’emploi soit synonyme d’un coût de licenciement, elle n’empêchera pas des emplois devenus extrêmement coûteux aux entreprises d’être supprimés, quitte à supporter l’ire du public ou le coût financier du licenciement.

L’importance de l’état structurel de l’économie

Par ailleurs, la capacité d’une économie d’encaisser un choc conjoncturel dépend fortement de sa santé structurelle, et en particulier de la durabilité de ses emplois. Ce n’est pas l’absence de protection qui a envoyé le chômage espagnol au cinquième de sa population active, mais l’importance de l’emploi dans son secteur immobilier obèse.

Or comme je l’ai expliqué plus haut, la protection de l’emploi accroît la part des emplois non rentables dans l’économie, au détriment des emplois profitables. La protection de l’emploi pourrait donc rendre une économie plus fragile aux chocs conjoncturels. On constate d’ailleurs que les crises sont l’opportunité pour les entreprises de liquider des emplois devenus peu rentables depuis des années. Un effet d’autant plus grave que les salariés auraient retrouvé plus facilement un emploi s’ils avaient été licenciés plus tôt.

Jusqu’alors, j’ai considéré pour les entreprises, une alternative embauche/non-embauche mais la réalité est bien entendu plus nuancée. L’arbitrage peut par exemple se trouver entre emploi temporaire et permanent, CDD versus CDI dans le cas français. Les données de l’OCDE montrent que le travail temporaire est nettement plus fréquent dans les pays à forte protection de l’emploi. Or, suivant mon argument, il est évident que les emplois temporaires sont beaucoup plus sensibles aux chocs conjoncturels que les emplois permanents.

Effet de la protection sur la part des emplois temporaires (Source : OCDE [2]).

Conclusion

Réformer le marché du travail est pour un dirigeant politique une tâche aussi impopulaire qu’est répandue parmi les économistes (et régulièrement rappelée par le FMI et l’OCDE) l’opinion selon laquelle la protection de l’emploi crée du chômage. Encore une preuve que dans une société démocratique, la science économique reste impuissante tant qu’elle n’est pas vulgarisée.

—-
Sur le web.

Lire aussi :

Notes :

  1. Kahneman, D. & Tversky, A. (1984). « Choices, Values, and Frames ». American Psychologist 39 (4): 341–350.
  2. OECD Employment Outlook 2004, Chapter 2, Employment Protection Regulation and Labour Market Performance
  3. Shapiro, C. & Stiglitz, J. E. (1984). « Equilibrium Unemployment as a Worker Discipline Device, » American Economic Review, American Economic Association, vol. 74(3), pages 433-44, June.
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  • Sur la phrase « Deuxièmement, l’homme est bien plus averse aux pertes qu’il ne trouve de bonheur dans les gains »

    Sur ce point, je pense que Hayek etait plus proche de l’explication : « Il y a ce que l’on voit, et ce que l’on ne voit pas ».
    Les gens s’interessent a ce qu ils voient (Les destructions d’emplois). s’ils voient plus les gains que les pertes, ils s’interresseront en priorite aux gains.
    C’est pour cela qu’ils sont sensibles aux politiques de relance sur la demande (Keynesiens) : ils voient les aides immediatement, le contre cout ne leur est pas immediatement visible.
    Les politiciens seront donc par construction keynesiens et les economistes l’inverse.

  • La France est comme l’armée de Philippe VI lors de la bataille de Crécy,
    Sûre de son système de protection qui devait le rendre invincible. Ces fabuleuses armures qui, de part leur lourdeur empêchèrent toute mobilité, toute adaptation au terrain ont valu à la France la plus lourde défaite de son histoire face à des archers anglais mobiles et surtout « Darwiniens ». Figés comme nous le sommes dans le dogme de la protection sociale, nous finirons par disparaitre, comme les espèces qui ne peuvent s’adapter.

  • « l’entreprise recrutera si le salaire est inférieur à 100€. » ->  » l’entreprise recrutera si le coût salarial est inférieur à 100€. » 😉

  • La protection des emplois crée le chomage . Tant mieux! Lorsque l’on atteindra un taux de chomage de 55% , il suffira de se présenter aux élections avec un programme de hausse des indemnités Assedic pour etre élu avec 55% des suffrages. Les 45% qui travaillent paieront.
    Ne rigolez pas si l’on pense au nombre de fonctionnaires et assimilés qui en fait touchent des indemnités payées par ceux qui produisent , le taux est déjà atteint

  • Bonjour,
    Je souscris a 200% aux idées de cet article, mais les indices de corrélation des données sur les graphs sont étonnamment faibles… Allant presque jusqu’a,suggérer l’inverse de ce que l’auteur veut démontrer. Avez vous une explication??

    • Je ne trouve pas les indices de corrélation si faibles. Il y a quand même plein d’autres manières de créer du chômage !

  • Comme métaphore historique, il y a aussi la ligne Maginot, qui a empêché toute mobilité face à un adversaire extrêmement mobile.

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