Entretien choc avec Charles Beigbeder

Charles Beigbeder

Contrepoints a rencontré Charles Beigbeder, serial entrepreneur et secrétaire national de l’UMP en charge de la pédagogie de la réforme, pour recueillir son avis sur l’actualité, tant économique que politique.

Contrepoints a rencontré Charles Beigbeder, serial entrepreneur et secrétaire national de l’UMP en charge de la pédagogie de la réforme, pour recueillir son avis sur l’actualité, tant économique que politique.  Que pense-t-il du bilan de Nicolas Sarkozy, de la fiscalité des entrepreneurs, des réformes à mener ou de la course à la présidence de l’UMP? A lire ci-dessous!

Entretien mené par Alexis Vintray et PLG.

Charles Beigbeder

La première question est un constat : une fois élu, Nicolas Sarkozy dont la campagne était en partie libérale a relégué ses défenseurs soit à de « petits » ministères, soit à des postes où ils ont occulté leur libéralisme, (on pense ici à Gérard Longuet ou Luc Chatel). Qu’en pensez-vous ?

En effet, et c’est très regrettable. On a besoin des libéraux plus que jamais. Le quinquennat de N. Sarkozy, a, je crois, mis la France sur la bonne trajectoire, en rupture avec l’immobilisme chiraquien. Mais nous sommes nombreux à penser qu’il n’a pas agi assez vite, qu’il a raté des occasions. Cela étant, il n’y a pas eu de déchirures sociales, ni d’émeute majeure. La France est un pays compliqué et très fragile. L’occasion ratée de la Tva sociale en est un exemple : en 2007 le rapport Lagarde et Besson est remis à François Fillon début septembre, et il l’enterrera sur instruction de N. Sarkozy alors qu’il était tout à fait possible de la mettre en place à ce moment-là. Pourquoi ? D’une certaine manière, ils réfléchissent trop, et se disent : « on va faire la réforme des régimes spéciaux d’abord et puis ensuite on fera la réforme des retraites et on ne va donc pas faire en plus la TVA sociale tout de suite, on la fera après. » Mais à force de dire « après », on rate des occasions, et puis la crise arrive et on ne peut plus rien faire et on perd cinq ans. C’est frustrant.

Les libéraux reprochent à Sarkozy d’avoir laissé filer les déficits, même avant la crise. On a l’impression que sa gestion n’a pas été rigoureuse, et ce, dès le début du quinquennat. Est-ce aussi votre impression, ou est-ce seulement « faute à la crise » ?

C’est vrai, la réduction des déficits n’a pas constitué une priorité absolue du début de quinquennat. En 2007, les chiffres sont bons, on a une économie qui va très bien, en tout cas jusqu’en août, donc les déficits se réduisent « naturellement ». Juste avant son élection, Sarkozy s’engage à réduire le chômage à 5%. Il n’était pas fou, un certain optimisme économique régnait à l’époque, alors que nous étions tout près de l’éclatement d’une bulle, nous avons été tous pris au dépourvu. Donc oui, il y a sans doute eu un manque de rigueur. Je ne me défausse pas mais je rappelle qu’en 2007, je n’avais pris ma carte que depuis deux ans, je n’avais pas encore de responsabilité à l’UMP. J’étais donc simple spectateur. En revanche en tant que cadre du MEDEF, je faisais partie des grands impatients, qui demandaient l’instauration rapide de la TVA sociale et d’un budget rigoureux. Mais nous étions en même temps séduits par le personnage dynamique, qui faisait bouger les choses, et qui fit rapidement des erreurs de communication pour se retrouver finalement piégé par les événements.

Dans la  tribune du Figaro du 20 septembre, vous commencez par défendre la capacité de rassemblement d’Alain Madelin. Puis vous appelez à instaurer la TVA sociale, que vous considérez comme une mesure importante alors qu’elle a été décriée par le même Alain Madelin qui a fustigé son inefficacité avec des arguments très forts. N’est-ce pas paradoxal ?

C’est vrai. Avec Alain nous nous sommes disputés plusieurs fois à ce sujet.  Je comprends ses arguments mais je ne suis pas d’accord. On a un vrai problème de marge au niveau des entreprises qui ne peuvent plus autofinancer leurs investissements, innover, exporter (on est à 28% d’EBE sur la valeur ajoutée là où les Allemands sont à 43%, les Italiens au-dessus de 40%). En moyenne, les entreprises françaises sont exsangues. On doit aller chercher la croissance là où elle est et on n’a même pas les moyens de financer l’envoi de commerciaux. C’est l’urgence absolue et je pense qu’Alain Madelin se trompe même si je peux comprendre son raisonnement théorique qui est fondé uniquement sur la baisse des dépenses publiques plutôt que sur le transfert de prélèvements obligatoires : il faut rétablir les marges de manœuvres des entreprises, qui sont au plus bas depuis 30 ans, dramatiquement basses comparées aux autres membres de la zone euro. Il faut baisser les charges par tous les moyens, quitte à augmenter d’autres prélèvements. Je ne sais pas ce que Gallois va proposer le 15 octobre, mais peut-être faut-il sortir de l’idée de conserver les mêmes prélèvements. Peut-être faut-il baisser les charges sociales, augmenter un peu certains taux de TVA réduite, et aussi baisser les dépenses sociales. Les socialistes oseront-ils ? J’en doute. On peut aussi choisir de payer autant et dérembourser certains soins y compris dans les affections de longue durée, on peut mettre en place une franchise de dépenses de santé en fonction du revenu, mécanismes qui sont moins récessifs que l’augmentation continue des impôts. C’est d’ailleurs une des propositions que je fais sur le site pactepourlafrance.fr .

Votre parcours politique vous a amené à  adhérer à de multiples structures…UMP, Parti Radical (PR), Parti Libéral Démocrate (PLD). Comment expliquez-vous cela ?

J’ai d’abord adhéré à l’UMP, puis au Parti Radical Valoisien ; on m’avait convaincu que sa taille plus « humaine » serait un atout pour y développer mes idées. J’ai accepté et participé aux travaux de la fédération de Paris du Parti Radical, jusqu’à ce que J-L. Borloo décide de se présenter à la présidentielle, ce qui a entraîné la scission du PR de l’UMP. Après quelques mois de hiatus, au début 2012, il m’a fallu choisir, et j’ai choisi d’être candidat aux législatives dans le 12ème arrondissement avec l’investiture de l’UMP ce qui m’a valu l’exclusion du Parti Radical.

À ce sujet vous avez déclaré en 2009 : « Le PR est le meilleur défenseur des idées auxquelles je crois : Liberté, Égalité, Fraternité… et Laïcité. » Pensez-vous toujours la même chose aujourd’hui ?

Je ne vais plus défendre le PR alors que je n’y suis plus… Mais c’est un parti qui défend il est vrai les valeurs républicaines, et pas plus égalité et fraternité que liberté. Cela étant plus  j’avance dans mon parcours de citoyen qui veut s’impliquer dans la vie politique, plus je me rends compte que les solutions passent par plus de Liberté et moins de rigidité dans le système, donc plus de libéralisme. Non pas par pur dogmatisme mais bien parce que c’est le moyen le plus efficace de favoriser le progrès, de créer des  richesses et de pouvoir financer une solidarité, autrement qu’à crédit. Je poursuis mon engagement au sein de l’UMP. Cela explique aussi pourquoi j’ai décidé de soutenir Jean-François Copé, qui m’a nommé Secrétaire National. Enfin pour affermir mon corpus idéologique libéral, je rentre, sur proposition d’Aurélien Véron, au bureau du PLD, qui accepte la double appartenance et auquel il est intéressant de contribuer : je crois qu’étant donné le quinquennat à venir, ce sont les idées libérales qui seront à la pointe et permettront à la droite et au centre de remporter les élections en 2017.

En ce qui concerne le thème de la laïcité, est-ce toujours une valeur aussi importante pour vous, et n’est-elle pas, telle qu’elle est conçue en France, en contradiction avec la liberté ?

Tout dépend de quelle laïcité on parle. Pour moi, il s’agit de la liberté de religion. Ce n’est pas l’indifférence religieuse. Cela ne signifie que l’on doive cacher le religieux. Cela veut dire que chacun est libre d’exercer sa foi. Je pense que c’est complémentaire.

Vous n’adhérez donc pas à la définition de la laïcité conçue comme l’idée que le religieux doit être cantonné au privé ?

C’est une des définitions, oui. Il y en a d’autres. Concernant l’UMP, lorsque Marine Le Pen a fait sa déclaration sur l’interdiction de la kippa, le secrétaire général du parti a rappelé que ce n’était pas la conception de la laïcité vue par l’UMP. Une laïcité bien comprise, c’est une laïcité où chacun est libre de suivre la religion de son choix, la philosophie qui lui convient, où il n’est pas opprimé pour cela, et où il peut contribuer au débat nécessaire à la société civile, à la communauté nationale. Il peut y avoir ponctuellement des problèmes techniques (comme avec le voile, ou la burqa), où il faut légiférer. Mais, vous savez, il n’y a pas si longtemps les femmes dans nos campagnes avaient un fichu sur la tête. Interdire que les très jeunes filles aillent dans les écoles publiques avec un voile était peut-être une bonne chose. La burqa, prison absurde qui n’a d’ailleurs rien à voir avec l’Islam puisque c’est une tradition séculaire venant du Sud Soudan, est inepte ; c’est contre nos traditions, tout simplement, c’est contre le vivre-ensemble français, contre notre culture.

Concernant la course à la présidence de l’UMP, pouvez-vous nous en dire plus sur votre soutien à Jean-François Copé ?

Oui, tout à fait. Je soutiens Jean-François même si, comme dirait Brice Hortefeux, François Fillon n’est pas mon ennemi. L’un et l’autre sont venus me soutenir pendant ma campagne législative, mais c’est donc Jean-François Copé parce que je le trouve plus libéral, je le trouve plus « cash », je lui trouve plus de charisme que Fillon et Jean-François est de ma génération. Fillon a été cinq ans Premier Ministre, j’ai l’impression qu’il a toujours été là. Il faut renouveler. Et puis ce n’est pas le choix d’un candidat à la présidentielle mais d’un chef de guerre et je trouve que Jean-François a plus le profil de l’emploi.

On vous imagine  assez critique des premiers mois d’actions de François Hollande. Quelles mesures en particulier attirent votre attention, que vous trouvez ou négatives, ou positives ?

Les premières mesures qui consistent à dire qu’il faut travailler moins (les départs en retraite à 60 ans pour ceux qui ont commencé à 18 ans, la fin de la défiscalisation des heures supplémentaires) sont des messages qui consistent à dire : « dormez bonne gens tout va bien. On peut continuer à moins travailler que les autres », et c’est extrêmement négatif. Il y a ensuite le volet fiscal, le matraquage, la contribution économique exceptionnelle sur la fortune, la loi de finance 2013, et beaucoup d’autres impôts. Cela va avoir un effet récessif, puisque ce sont encore les classes moyennes et aisées, qui consomment le plus, qui vont être matraquées ; même si tout le monde doit faire un effort pour revenir à l’équilibre budgétaire, si on n’agit pas sur les dépenses publiques, ce sera un coup d’épée dans l’eau. C’est un message très négatif qui risque d’entraîner une baisse de la consommation. On va être en récession l’année prochaine, et on ne tiendra pas l’objectif de 3%, tout en augmentant encore l’argent qu’on prend aux gens qui l’ont honnêtement gagné.

Ceci me met en colère, mais je suis tout de même curieux de savoir si ça va marcher ; si le gouvernement Ayrault prend des décisions courageuses suite au rapport Gallois et aux négociations sur le droit du travail, peut-être pourront-ils corriger le tir ? Mais mauvaise nouvelle hier, au Haut Conseil sur le Financement de la Protection Sociale, J-M. Ayrault a laissé entendre qu’il s’écoulerait une période de trois mois après le rapport Gallois avant toute décision. C’est peut être sage, mais trois mois, c’est trop long. Hollande avait parlé de « décisions » à la fin de l’année, et avec cette déclaration, on n’y sera pas puisqu’on sera déjà, trois mois après le 15 octobre, le 15 janvier, plus le temps d’application, on comprend que cela n’entrera pas en vigueur avant juillet 2013. Le choc de compétitivité qu’on attend tous est donc complètement repoussé. Il n’y a donc que des mauvaises nouvelles en ce qui concerne les éléments à même de stimuler la croissance, et le rétablissement de l’équilibre budgétaire.

Actuellement, on a environ 3€ d’impôts en plus pour 1€ de dépenses en moins. Quel serait selon vous le bon rapport ?

Je pense qu’il faut vraiment taper dans les dépenses. Les impôts, on est au taquet ! On est recordman de l’impôt. Si, à titre subsidiaire, pour faire passer une politique ambitieuse et rigoureuse, il faut augmenter provisoirement les prélèvements, par exemple à hauteur d’1€ de prélèvement supplémentaire pour 3€ de dépenses publiques en moins, pourquoi pas, mais en tout cas, il faudrait inverser la proportion. En plus, ce que propose le gouvernement, ce n’est pas de diminuer les dépenses  mais de moins les augmenter (de 8.8 milliards au lieu de 16.6 milliards). En pratique, elles augmenteront de 9 milliards depuis l’année dernière. C’est trompeur !

Tout le monde ou presque est d’accord sur la réduction des dépenses publiques, mais rares sont ceux qui disent où couper. Exception à la règle, vous avez fait des propositions précises, pouvez-vous nous les expliquer ?

Oui, vous pouvez les retrouver déjà sur pactepourlafrance.fr où je les ai actualisées par rapport à celles de mon livre et classées en 15 propositions. Je peux vous en donner quelques exemples :

  • Sur l’efficacité de l’État, il faut poursuivre la RGPP de façon beaucoup plus ambitieuse et y ajouter une RGPS et une RGPL (révision générale des politiques sociales locales)
  • Sur les collectivités, il faut clarifier les responsabilités, afin d’éviter des doublons qui créent des inefficiences considérables. Le nombre de fonctionnaires dans les collectivités territoriales a augmenté de 60% depuis 1997. Quant à la transformation de ces personnels des collectivités territoriales en fonctionnaires par François Mitterrand il y a 30 ans, elle n’était certainement pas nécessaire. Même si ce ne sera pas facile de revenir en arrière, c’est possible à mon avis.
  • Sur la sécurité sociale, le plus gros du morceau, je propose de reprendre et d’accélérer la convergence du tarif public vers le tarif privé. Il n’y a aucune raison de conserver cette différence, et les socialistes ont supprimé cette convergence, ce qui est scandaleux. L’AME devrait être supprimée ou réservée aux actes d’urgence, pour les enfants ou les femmes enceintes. Le droit à la CMU doit être payant, une proposition de François Fillon d’ailleurs. Surtout, le reste à charge des ménages devrait être lié au revenu, pour responsabiliser les personnes à haut revenu, qui peuvent avoir tendance à surconsommer. Un reste à charge qui pourrait être fixé à 2% des revenus. Si on gagne 100 000 €, les premiers 2 000€ de dépenses médicales seraient acquittés par l’individu. Cela pourrait être appliqué y compris sur les affections longue durée, qui représentent 100 milliards par an, soit 60% du total. C’est un secteur où les abus sont nombreux, par exemple les frais de taxi, intégralement pris en charge. On ne peut plus, le modèle est en perdition. Quand la Sécu perd 10 milliards par an, ce sont les jeunes d’aujourd’hui qui paient !
  • Sur les retraites, je suggère, en citant l’Italie, la réindexation des pensions sur la croissance par exemple, ou leur gel au-dessus d’un certain seuil. En Italie, ont ainsi été gelées les pensions au-dessus de 1200€ par mois. Appliquer ce genre de mesures pourrait permettre d’économiser 30 milliards € par an au bout de 5 ans. Enfin, pourquoi ne pas aussi agir sur les paramètres, en augmentant l’âge de départ à la retraite. On peut aller à 63 ans et 68 ans.
  • Sur l’emploi : la politique de l’emploi coûte 4% du PIB par an pour 10% de chômage. Il faut peut-être mettre un peu de dégressivité dans l’allocation chômage, pousser les chômeurs à reprendre un travail plus vite avec de la formation, car aujourd’hui seuls 8% des demandeurs d’emploi font une formation. Surtout, si on veut régler le problème du chômage, il faut « dérigidifier » le marché du travail, le fluidifier. C’est en outre un bon moyen de réduire les déficits : un marché plus fluide permettra de réduire le frein à l’embauche que représente la peur du procès aux prudhommes en cas de licenciement. C’est une vraie crainte pour les entrepreneurs et une réalité, qu’on pourrait évacuer en prévoyant dans le contrat le versement d’une prime prédéfinie qui empêcherait tout recours aux prudhommes. Il est important de trouver un système simple car, sans cette peur des prudhommes, des centaines de milliers d’emplois pourraient être créés immédiatement. On a actuellement un système très pénalisant pour l’emploi, qui coûte une fortune. Enfin, revenir sur les 35 heures, au moins pour les cadres, qui en sont les grands gagnants avec trois semaines de congés payés supplémentaires. L’économie ralentit car en particulier ceux qui ont des bonnes formations ne travaillent pas assez. On va le payer, et ça a déjà commencé. Il va falloir faire un effort là-dessus. Même pour les non cadres d’ailleurs, mais cela semble moins urgent. L’essentiel est de permettre aux entreprises de signer des accords avec leurs salariés, validés par référendum interne.

Pouvez-vous nous expliquer votre position sur la fiscalité ?

Je suis un grand défenseur de la flat tax. En 2006, sous l’impulsion de Dominique de Villepin et Jean-François Copé, Il avait été demandé à des universitaires de travailler sur une simplification de la fiscalité, dont Christian Saint-Étienne. Il avait eu accès aux chiffres de Bercy et avait simulé le taux d’impôt qui, appliqué à tous les revenus et en supprimant toutes les niches, donnerait le même rendement que la foule d’impôts personnels actuels  (CSG, IRPP, CRDS, ISF, Droits de mutation, prélèvement libératoire, etc.). Ce n’était que 11% ! Alors que la CSG aujourd’hui est à 8% et 15,5% ! Dès lors, je suis pour augmenter les recettes en faisant de la France un paradis fiscal ! On applique un taux de 10% jusqu’à 20.000€ de revenus et 15% au-delà, ce qui s’applique aux plus-values, aux revenus financiers ou fonciers, etc… Ceux qui ont des faibles revenus (moins de 20.000€) payent actuellement peu ou pas d’IRPP mais de la CSG à 8% et 15.5% sur leur épargne ; là, cela passe à 10%. Et sur tous les autres, ce serait 15%, et ceci augmente les recettes.

Vous souhaitez supprimer toutes les niches… même le crédit-impôt recherche ?

Je ne faisais référence qu’aux niches sur l’impôt sur le revenu. Mais de toute façon il faut d’abord rétablir l’équilibre budgétaire. Je pense que c’est faisable, il y a des pistes sérieuses. Cela m’énerve que des rapports s’entassent sur les bureaux des premiers ministres et qu’il ne se passe rien. Mais tout le monde est d’accord, la Cour des comptes, l’IGF… Ensuite, il y a d’autres réformes à faire : l’école tout d’abord, pour que chacun ait accès à la connaissance, car l’avenir s’offre aux innovateurs et aux scientifiques. À ce sujet, le crédit impôt recherche est une bonne idée : le nombre de dépôt de brevet des PME a augmenté de 8% entre 2010 et 2011. C’est un signe, la mayonnaise commence à prendre. Est-ce que les dernières décisions hostiles à l’investissement et à la prise de risque ne vont pas casser ce début de dynamique positive ? On verra…

Certains chefs d’entreprise quittent la France. Étant vous-même chef d’entreprise, quelle est votre réaction ?

Pour ma part, j’aime vivre en France, j’y ai ma famille, une volonté de « faire ». Je m’y débrouille en dépit de ce qui nous tombe sur la tête. J’anticipe une déception du fisc quant à ce qu’il va récolter, car cette augmentation des prélèvements et impôts qui tombe soi-disant sur les ménages à haut revenu, sera bien moins élevée que prévu : en réaction, on peut baisser son salaire, ne pas se verser de dividendes, ne pas vendre d’actifs, ou les laisser à une holding. Bref, on fait le dos rond et on attend qu’une nouvelle majorité se mette en place, qui aura compris que ce n’est pas comme ça qu’on rétablit la croissance et qu’on rétablit les finances publiques. Donc non, quitter la France ne me vient pas à l’idée mais j’ai des amis qui sont partis, oui. Beaucoup avaient déjà vendu leur boîte, et n’avaient pas eu le temps de recréer d’entreprise ou d’investir, donc étaient dans une situation inconfortable au niveau de l’ISF puisque tout ce qu’on a en portefeuille est taxé à un taux supérieur à ce que l’argent rapporte, ce qui est inepte. On n’a pas le choix, je peux comprendre : c’est une protection de son patrimoine. Il ne faut pas se laisser voler. Hollande parlait de justice, mais là, il a inventé la « spoliation juste », c’est-à-dire qu’il la qualifie de juste, mais quand on a travaillé toute sa vie, qu’on s’est parfois payé des salaires faibles et qu’au bout de 30 ans on vend son entreprise et qu’on apprend qu’on va vous en prendre 60%, c’est délirant. Dans d’autres pays, c’est 0, 15% ou 20% … Au-delà de 20%, cela commence à être injuste. Cet argent gagné en travaillant, on va le réinvestir dans le pays. C’est ainsi qu’un écosystème fonctionne, comme en Californie ou en Israël : de générations en générations, on trouve des Google, Apple et ces boîtes que le monde entier leur envie. Ici, en France, on tue l’écosystème.

Avez-vous malgré tout de nouveaux projets ?

J’anime deux entreprises : Audacia dans le financement de PME, qui a investi 220 millions d’euros en cinq ans dans 114 PME, et Agrogénération qui est une entreprise de production en agriculture raisonnée, en Argentine et en Ukraine, sans labourage, sans irrigation, sur des terres souvent en jachère, avec une utilisation volontairement parcimonieuse d’engrais et de phytosanitaires. On a des rendements qui s’améliorent chaque année et qui nous permettent de nous développer.

… Avec ou sans OGM ?

On a des OGM en Argentine et pas en Ukraine où c’est interdit.

Nous vous posons la question pour que vous réagissiez à la publication de la dernière étude sur les OGM, dont Contrepoints a d’ailleurs fait l’analyse pour se rendre compte qu’elle n’était que de l’escroquerie intellectuelle…

Je suis heureux de vous l’entendre dire ! Quand j’ai lu ce truc dans le Figaro, j’étais assez inquiet. J’ai vu ensuite des papiers qui expliquaient qu’il y avait un biais… Sur les OGM, il n’y a en réalité aucun souci. À l’état naturel, cela existe depuis des millions d’années : il semblerait qu’il y ait des transferts de gènes par l’air entre végétaux, faisant apparaître des mutations, dont se sert le vivant pour évoluer depuis des millions d’années. Les OGM utilisés actuellement, c’est la même chose. On peut toujours s’amuser à se faire peur, mais franchement les gènes sont là, pourquoi ne pas les utiliser pour améliorer les rendements, lutter contre les insectes, améliorer la chaîne alimentaire mondiale ? On est de plus en plus nombreux, il faut nourrir tout ce monde. Si on écoutait les écolos extrêmes, il y aurait des milliards d’êtres humains qui n’auraient pas vécu. On produit actuellement à peine de quoi nourrir tout le monde : on a 15 jours de stock de maïs, 15 jours de blé et ça se réduit d’année en année.

Êtes-vous toujours impliqué dans les associations patronales, comme Croissance plus ou le Medef ?

Oui, je suis toujours membre du conseil exécutif du Medef, et président de la commission Entreprenariat. Nous avons publié un livre blanc l’année dernière, pour montrer qu’il y avait une troisième voie entre le fonctionnariat et le salariat, que de plus en plus de Français empruntent.

Une des « troisièmes voies » auxquelles vous faites référence est celle de l’autoentrepreneur, fortement remise en cause actuellement. Quel est votre regard sur cette question ?

Cela m’inquiète car c’était jusqu’à présent un bon moyen pour les personnes de se confronter à l’entreprise, c’était un bon tremplin. Beaucoup de fonctionnaires, de jeunes, de retraités, d’enseignants s’inscrivaient à ce régime, très limité d’ailleurs. Il ne faut pas que les fédérations professionnelles se sentent agressées par ce statut. Elles en exagèrent les dommages collatéraux. En réalité, il fait plus de bien que de mal : il pousse plus de français à monter leur propre entreprise, comprendre le marché  et les avantages du libéralisme. Une étude récente de l’INSEE chiffrait d’ailleurs à environ 300€ les revenus par mois supplémentaires que ça permet de dégager, ce qui représente une menace extrêmement limitée. Il peut bien sûr y avoir des cas d’abus ou de fraude, mais, à mon avis, avec les brigades du fisc qu’on a, je pense que ce problème peut être facilement circonvenu.

Nous allons terminer en « testant » votre libéralisme par quelques questions rapides. La première est : pour ou contre le mariage homosexuel ?

Contre. Parce que je pense que l’union d’un homme et d’une femme par le mariage est le moyen le plus efficace d’accompagner les générations et d’accueillir les enfants. Je suis disons libéral conservateur.

Pour ou contre la dépénalisation de la consommation de drogues, et, si oui, lesquelles ?

Contre, évidemment, car je pense que le cannabis est extrêmement dangereux pour la santé et pour le cerveau, surtout chez les jeunes. Les études disent que c’est vraiment dévastateur, avec des baisses de QI permanentes et, on le voit, c’est extrêmement dangereux pour la société toute entière, notamment avec les accidents de voiture. De plus en plus de personnes sont non seulement sous alcoolémie importante, mais aussi sous cannabis. Donc il est hors de question pour moi de libérer cette drogue très néfaste.

Ne croyez pas qu’il y avait, exactement les mêmes arguments aux Etats-Unis lors du débat sur la fin de la prohibition ? D’autre part, dépénaliser ne signifie pas vendre à tout le monde. Ne surestime-t-on pas les risques ?

Le problème est l’usage de cannabis par les jeunes de 13 à 18 ans. J’ai impression que les jeunes commencent à boire de l’alcool un peu plus tard, alors qu’ils commencent à fumer plus tôt. Et cela leur causera de gros problèmes. Il faut donc être vigilant.

Pour ou contre la liberté de choix vis-à-vis de la sécurité sociale ?

À fond pour ! Avec une remarque cependant, il ne faut pas que le système soit une usine à gaz ; il faut que le système reste simple à utiliser pour les entreprises. Comme vous le savez, les entreprises ont déjà le choix tout comme les individus pour ce qui est des assurances complémentaires. C’est une bonne idée que d’élargir ce choix aux assurances « de base » (assurance-chômage, retraites, etc.). Cela poussera les personnes à davantage de responsabilité, tout comme cela introduira des mécanismes de concurrence salutaires entre les différentes assurances.

Faut-il rapprocher davantage le statut des fonctionnaires avec celui des salariés du privé ?

Oui ! Sur mon site, je reprends une des propositions de la Fondapol qui propose de simplifier et d’unifier les différents statuts de la fonction publique, dont certains n’ont pas varié depuis 1950. Je pense en outre que ce statut particulier doit être conféré uniquement aux fonctionnaires des services régaliens de l’État (justice, police, défense). Un bon exemple peut être donné par celui de France Telecom : au moment de l’ouverture du capital, les employés étaient pratiquement tous des fonctionnaires. L’idée a été de conserver le statut des fonctionnaires déjà en place, mais de réaliser les nouvelles embauches en CDI, pour ne pas défavoriser ceux qui étaient déjà en place, tout en garantissant une plus grande efficacité à l’avenir. À l’inverse, ce qui a été fait pour EDF me semble une très mauvaise idée : ils ont imposé le statut IEG (Industries électriques et gazeuses), tant pour les employés déjà présents que pour les nouveaux.

En outre, donner le statut de fonctionnaire aux employés des collectivités territoriales, ainsi qu’à ceux de la fonction publique hospitalière, a été une véritable folie.

Pour ou contre l’exploitation du gaz de schiste ?

Pour ! Aux États-Unis où l’huile de roche mère est exploitée, le coût de l’énergie a fortement baissé. Le BCG estime qu’en 2020 les coûts de production manufacturiers seront inférieurs aux États-Unis qu’en Chine. C’est spectaculaire ! Sans compter les centaines de milliers d’emplois que cela contribue à créer. Je trouve qu’il y a là une arrogance française à penser que les États-Unis sont inconscients, et que nous, nous aurions tout compris. Comme s’il n’y avait aucune association environnementale aux États-Unis ! Certes il y a eu certains accidents, mais qui ne représentent qu’une infime partie des 20000 puits existants.

Faut-il supprimer le SMIC ?

Je ne pense pas que cela soit une priorité. Les urgences sont ailleurs. Ce qu’il faudrait en revanche, c’est arrêter cette espèce de gesticulation autour des augmentations annuelles.

Parmi toutes les propositions dont vous avez parlé, lesquelles sont pour vous les plus importantes ? Lesquelles seriez-vous prêt à abandonner pour entrer dans un gouvernement nouvellement élu et appliquer les autres ?

C’est une question un peu théorique. Tout dépendra de la plate-forme sur laquelle le candidat aura été élu, des propositions qui auront été retenues et celles qui auront été abandonnées. Jusqu’à présent, toutes me paraissent fondamentales. Si je devais n’en donner que deux, je dirais la « dérigidification » du marché du travail et de l’immobilier. Sur ce dernier point, je suis pour la suppression du logement social, car c’est sans doute la cause principale de la crise du logement en France. Mais cela demande avant tout un gros travail de pédagogie, autant à droite qu’à gauche. J’espère que d’ici la prochaine élection présidentielle, nous aurons avancé sur tous ces sujets. Il faut donc que la plate-forme du prochain candidat de droite soit résolument libérale. Produire (des idées) et convaincre. C’est la raison de mon engagement en politique !


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