Banques centrales : la grande illusion

L’inondation monétaire d’aujourd’hui, c’est l’inflation de demain : un impôt de plus, mais le plus injuste des impôts.
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Banques centrales : la grande illusion

Publié le 3 octobre 2012
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L’inondation monétaire d’aujourd’hui, c’est l’inflation de demain : un impôt de plus, mais le plus injuste des impôts.

Par Jean-Yves Naudet.
Publié en collaboration avec l’aleps.

Les hommes politiques sont ravis et, comme le titre Le Figaro, les marchés sont « enchantés » (pour combien de temps ?). Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes : l’incendie est maîtrisé, la crise est finie, puisque les banques centrales ont sorti l’arme absolue : éteindre le feu par l’inondation monétaire.

Le problème c’est qu’il n’y a jamais eu de feu, mais tout au contraire une surabondance d’eau : bien trop de liquidités monétaires émises depuis plusieurs années, tant en Europe qu’aux États-Unis. En rajouter encore, c’est, comme le disait déjà Jacques Rueff, faire « des plans d’irrigation pendant le déluge ». Or l’inondation monétaire d’aujourd’hui, c’est l’inflation de demain : un impôt de plus, mais le plus injuste des impôts.

De la relance monétaire à la relance budgétaire…

Tout a commencé aux États-Unis. Depuis le fameux 11 septembre la Banque centrale (Fed) avait pratiqué une politique « d’argent à bon marché » (easy money) par crainte de voir l’économie américaine freinée par le pessimisme qui a suivi le drame du World Trade Center. Mais la crise a réellement démarré avec les « subprimes » : les banques ont été encouragées à accorder des prêts immobiliers à des ménages non solvables, pour respecter « le droit au logement » inventé par Roosevelt et relancé par Clinton. Les banques pouvaient prêter n’importe quoi à n’importe qui, puisque la Fed était là pour fournir les liquidités nécessaires. Les créances douteuses ainsi émises, puis titrisées, se sont retrouvées dans le bilan des banques du monde entier, et quand on s’est aperçu de leur poison, la panique s’est généralisée. La Fed a cru bon de sauver les banques en créant encore plus de monnaie.

De leur côté les gouvernements ont cru pouvoir faire face à la crise en relayant les carences des finances privées par une expansion spectaculaire des finances publiques : le déficit budgétaire se substitue au crédit bancaire.

La hausse des dépenses publiques a accru des déficits déjà élevés depuis longtemps (en France, le dernier budget équilibré remonte à 1974). Les dettes publiques ont explosé, provoquant ainsi une seconde crise, celle des dettes souveraines. La relance budgétaire n’a rien relancé du tout, la récession s’est aggravée, tandis que dans la zone euro on découvrait qu’on ne pouvait avoir la même monnaie et mener des politiques différentes. Mais comment faire face à ces montagnes de dettes et relancer l’économie en même temps ? La solution classique et libérale consiste à réduire les dépenses publiques, pour réduire les déficits, et à réduire les impôts, pour inciter chacun à entreprendre et travailler plus.

Maintenant la relance monétaire…

Mais nos gouvernants et nos banques centrales sont keynésiens ; l’arme budgétaire ayant à l’évidence été sur-utilisée, compte tenu des montagnes de dettes, reste l’arme monétaire : relancer par la création de monnaie, tout en allégeant la dette par sa monétarisation : racheter des titres publics, faisant ainsi d’une pierre deux coups : et la relance, et la disparition magique des dettes.

Face au chômage, à la récession, mais aussi à l’impasse de la relance budgétaire, la politique monétaire est apparue comme la planche de salut et Ben Bernanke comme le sauveur. Deux plans « d’assouplissement monétaire » (quantitative easing 1 et 2) ont permis de créer des centaines de milliards de dollars, (1700 milliards en tout, sans compter 500 milliards de twist consistant à échanger des titres publics pour en modifier l’échéance) en rachetant des titres publics : paradoxe, c’est la Fed qui est devenue le premier détenteur au monde de bons du Trésor américains.

La Fed avance dans l’impasse

Ces gigantesques relances monétaires pouvaient paraître délirantes à un esprit de bon sens, mais du moins pouvait-on se dire qu’elles n’auraient qu’un temps. Ce qui vient de se passer est infiniment plus grave. En effet, la Fed a décidé une nouvelle fois de « voler au secours de l’économie américaine », comme le dit Le Monde, par un troisième plan monétaire de 40 milliards par mois, sous forme de rachat de titres de la dette hypothécaire de basse qualité (terme pudique pour dire créances pourries). Le problème n’est pas tant le montant (encore que ces 40 milliards mensuels se rajoutent aux mesures précédentes qui continuent à jouer, portant la somme à 85 milliards par mois), mais dans le fait que la durée de ces opérations est illimitée : elles se poursuivront jusqu’au succès !

Car le succès escompté, c’est le recul du chômage et la reprise économique. Voilà le changement : l’objectif de la Fed n’est plus estimé en termes monétaires, c’est un objectif en termes d’emplois et de croissance. C’est l’illusion que la politique monétaire peut avoir un impact effectif et durable sur l’activité économique. C’est une erreur, car la seule chose qu’une politique monétaire « de relance » peut faire à terme, c’est faire monter les prix. La dernière décision américaine est donc un vrai changement de cap, un pas décisif dans l’impasse économique.

La BCE s’aligne sur la Fed et viole les traités !

Face à ce laxisme américain, la banque centrale européenne semblait plus sage. Certes la plupart des États ont pratiqué une relance budgétaire massive, provoquant la crise des dettes souveraines de la zone euro. Mais la BCE tenait bon : elle était tenue par ses statuts et les traités européens. Les traités indiquent que l’objectif principal de la BCE « est de maintenir la stabilité des prix ». Ce qui implique une politique monétaire rigoureuse, c’est-à-dire une croissance modérée et stable de la masse monétaire.

Cet objectif a été peu à peu abandonné, au profit d’une relance monétaire, qui a pris d’abord la forme d’une baisse des taux, puis d’un laxisme monétaire assumé, pour éviter, disait-on, la paralysie bancaire. Résultat : la monnaie de base émise par la BCE, sur laquelle s’appuie la monnaie créée par les banques « de second rang » quand elles accordent des crédits, a augmenté en 4 ans de près de 850 milliards d’euros, soit un quasi doublement de la quantité de monnaie de base !

Mario Draghi va maintenant bien plus loin. Il a annoncé un événement majeur : la BCE rachètera sans limite des dettes d’État, les transformant en création monétaire. Comme aux USA, sans limite ! C’est contraire aux traités européens (articles 104 du traité de Maastricht et 123 de celui de Lisbonne) qui interdisent à la BCE d’acquérir auprès des États et des organismes publics leurs titres de dette. Certes la BCE ne les rachète pas aux États, mais le fait auprès du MES, mécanisme européen de stabilité, organisme public créé par les États : or les traités interdisent ces opérations auprès de tout organisme public. Personne n’est dupe : les traités sont violés.

L’inondation monétaire des deux côtés de l’Atlantique est donc là : elle ne s’est pas traduite en inflation, car les banques redéposent l’argent créé auprès des banques centrales. Jusqu’au jour où elles s’en serviront pour accorder des crédits faisant exploser la masse monétaire : alors, l’inflation emportera tout sur son passage ; l’inflation aura ruiné ceux qui ne l’avaient pas été par l’explosion des impôts. L’histoire montre que l’hyperinflation entraine un désastre économique, mais aussi politique. Les marchés sont enchantés ? Eh bien dansez maintenant !

—-
Sur le web.

Voir les commentaires (7)

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  • Vérité et lucidité! Bravo.

  • d’accord sur tout sauf un point : l’injuste de l’inflation.
    L’inflation est une flat taxe qui touche tout le monde, à proportion de sa richesse monétaire, sans inquisiteur fiscal, sans paperasse, et sans fraude possible (même les gangsters payent l’inflation ; peut-être même plus que les autres, vu l’importance du numéraire dans leur business). C’est difficile d’imaginer meilleur impôt !

    • L’inflation handicape arbitrairement les épargnants et créanciers au profit des débiteurs.

      • On l’entend souvent, mais c’est faux. Quand l’inflation est de, par exemple, 3%, le créancier majore son taux d’intérêt de 3% et il n’est pas lésé, et le débiteur ne profite pas de l’inflation.
        Ce qui peut avantager le débiteur au détriment du créancier, c’est une inflation plus forte que celle qui a été explicitement ou implicitement prévue au contrat de prêt.
        Mais, inversement, une inflation plus faible que celle prévue avantage le créancier.
        Friedman préconisait une inflation connue à l’avance et invariable ; la BCE, jusqu’à présent, annonçait une inflation de 2%. Cette relative certitude est une bonne façon de ne pas porter préjudice aux affaires.

        • Alors nous tombons d’accord. Cela m’a l’air compatible avec la liberté monétaire, voire synergique ; je vais creuser cette piste.

    • Les ménages sont épargnants et l’Etat est structurellement débiteur : l’inflation est un impôt paye par les ménages au bénéfice de l’Etat

  • Les commentaires sont fermés.

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