Logement, transport, temps de travail : un seul problème ?

Homeless Person

Bloquer les loyers comme le propose Cécile Duflot est typique de la fausse bonne idée fondée sur une vision parcellaire des problèmes de logement.

Bloquer les loyers comme le propose Cécile Duflot est typique de la fausse bonne idée, fondée sur une vision parcellaire des problèmes de logement. Comprendre ces derniers dans leurs relations avec les questions de transport et de temps de travail permet de proposer des solutions autrement plus réalistes.

Par Aster.

On regarde souvent les problèmes un par un, on évite relativement souvent de considérer une situation dans sa globalité, ça peut faciliter l’action, mais parfois ça empêche de comprendre un système dans son tout, « the big picture ».

Énonçons donc factuellement et rapidement les sujets évoqués en titre et leur situation en France :

  • Le logement est cher, trop cher ? Oui, je dirais que oui. Disons au moins que sur Paris et en proche banlieue, on trouve des studios à l’achat entre 180 k€ (180 000 quoi) et 268 k€, côté location les prix sont entre 580 € et 800 € par mois (je suis sûr qu’on peut trouver une fourchette plus large, surtout à son extrémité supérieure). Regardons, une autre ville, Bordeaux, entre 80 k€ et 110 k€ pour un achat et côté location entre 380 et 500 €. Vous pouvez aller sur SeLoger.com pour vous informer un peu sur les prix.
  • Le transport est un problème pour la plupart des grosses agglomérations, j’aimerais trouver quelques chiffres, quelques données, mais ce n’est pas facile. Je pense que ceux qui prennent régulièrement leur voiture pour aller travailler ne contestent pas trop le problème d’encombrement majeur que l’on constate sur les routes. Pour ceux qui prennent les transports en commun, je pense que l’adjectif « commepouralleràAuschwitz » prend tout son sens, même hors période de grève tellement les wagons bondés interminables font partie du lieu commun.
  • Le temps de travail est un sujet large. En quelques mots, une partie pense que l’on travaille trop, appuyant l’idée que l’évolution de la civilisation devrait donner plus de place aux loisirs et appuyant surtout l’idée que cela permettrait à plus de personnes de travailler grâce à une production individuelle moindre. L’autre partie pense qu’il s’agit d’un faux débat et d’un faux problème.

Donne-moi ta main lecteur ! Je t’emmène. On va faire un tour du côté du logement je t’amène au reste après.

Pour les besoins de la démonstration, j’ai fait venir Jean-Mokhtar le français médian (par son salaire). Jean-Mokhtar est un français un peu particulier puisqu’il touche le salaire médian, c’est-à-dire que la moitié des habitants salariés du pays touchent moins que lui et l’autre moitié plus.

Salaire médian en France : environ 1 653 €, retirons les charges pour avoir une idée de ce que touche un vaillant travailleur en fin de mois (son vrai salaire en quelque sorte) 1 287 €, retirons 1160 € par an soit 99 € au moins, soit 5,3% du salaire brut pour payer les impôts sur le revenu [1]. Il reste donc à notre français médian (je vous le répète, il n’y en a qu’un) 1 188 € chaque mois. Il n’a pas d’Allocation Pour le Logement à ma connaissance (APL également nommées Allocation pour Les Loueurs). Il doit également encore payer une belle armée de taxes : taxe d’habitation, redevance audiovisuelle, etc. On le met à 1 050 € d’argent disponible, ça vous va ? Avec ça on va le faire manger, dormir, s’habiller et aller au travail… S’il en reste un peu on pensera aux loisirs, mais à vue de nez, notre français médian, Jean-Mokhtar (vraiment drôle comme nom je trouve) ne va pas être amateur de call-girls à 500 € l’heure de discussion licencieuse ; pour lui ça va être télé foot le dimanche et les mots croisés du 20 minutes en semaine.

Les propriétaires (par contraintes légales il me semble) ne sont pas censés louer pour un loyer charges comprises supérieur à 33% du salaire brut du locataire, ce qui fait pour nous 551 €… Déjà pour se loger à Paris c’est mort, « Jean-Mokhtar, tu as beau gagner mieux ta vie que la moitié des salariés du pays : tu vas libérer un peu l’espace si tu veux bien ! ». Pour un achat, les biens en bas de ma fourchette parisienne représente environ 15 ans d’argent disponible (15 ans sans manger donc, un peu dur).

Stop : à ce point, engageons une petite réflexion. Considérant que se loger à Paris relève pratiquement du fantasme pour le français médian, Delanoë serait-il principalement élu par des riches ? Il faudra l’expliquer au PS, ils vont vous le limoger plus vite qu’un étron peut-être expulsé d’une cuvette des toilettes.

Retour à nos moutons : bref, le logement c’est cher, et si ça n’est peut-être pas vrai partout en France, ça peut l’être au moins pour 10 millions de franciliens (dont beaucoup travaillent à Paris).

Construire plus de logements est possible dans beaucoup d’endroits, même en banlieue. Cependant à Paris ce n’est pas le cas. On ne peut pas agir du côté de l’offre de logement, demandons-nous alors ce qui rend la demande si forte.

Pourquoi être à Paris ?

  1. Parce que l’activité économique est à Paris, l’emploi quoi !
  2. Parce que travailler à Paris et vivre en banlieue signifie beaucoup de transport, vivre à Paris, c’est tout simplement maximiser « son temps loisir ».
  3. Peut-être aussi parce que Paris est un centre culturel important et que c’est toujours un peu plus « sexe » que les banlieues dortoirs environnantes (banlieues dortoirs, un terme à la fois très laid et très vrai).

Les deux premiers points étant liés à l’activité économique ou au travail, posons-nous une nouvelle question. Pourquoi les entreprises se concentrent-elles à Paris ?

  1. Car c’est un point de business important, on peut y rencontrer de nombreux partenaires, des clients et des fournisseurs, on peut s’y rencontrer dans l’heure.
  2. Car c’est un lieu prestigieux.
  3. Car c’est un vivier de compétences, il est plus facile de demander à un salarié de faire banlieue-Paris que Paris-banlieue, ou pire banlieue-banlieue (chose qui peut même devenir impossible en tant que trajet journalier).

Si l’on considère les raisons 1, 2 et 3 des « travailleurs » et, 1 et 3 des entreprises, on trouve des problèmes liés au simple besoin d’interaction physique, de rencontre, de transport tout simplement. Reconnaissons le problème, le simple fait de se déplacer en région parisienne est un problème, pas un petit problème, un putain de gros problème, bien gros, bien gras, comme une tache de sauce Big Mac sur ton canapé lie-de-vin. C’est bêtement un problème de saturation, car même en envisageant que les pouvoirs publics fassent leur travail, je vois mal comment on pourrait doubler le « débit » des systèmes de transports existants. Les gens font la queue pour avoir le droit d’attendre leur RER/métro suivant, les routes traversant les ghettos Paris/Banlieue sont bouchées de 7h à 10h du matin quand on a de la chance.

Au-delà de cela, on pourrait évoquer également le fait que dire « je vais aller travailler en transport » signifie « je vais confier une partie de ma performance professionnelle à la CGT » (avouons-le c’est un peu idiot). Soyons clair, quand le syndicaliste moyen doit emmerder 4 millions de personnes pour avoir une prime de 50 €, il ne cille pas, il agit.

Si je considère ce point du transport, j’aurais tendance à dire que le transport n’est pas une fin en lui-même. On ne se déplace généralement pas pour le plaisir, on a d’ailleurs un autre mot pour ça : « se balader » ou « se promener », ça peut se faire en voiture, en revanche ça ne se fait généralement pas en métro. « Je suis allé me balader sur la 13 » est équivalent à « j’ai besoin d’aide dans ma vie, si vous ne faites rien, j’irais chercher des populations défavorisées à Neuilly ».

Les gens cherchent généralement à faire maison-travail de manière efficace. Du point de vue de beaucoup d’entre eux, le temps de travail est calculé comme étant le temps « hors loisirs » de la journée, et on le calcul comme suit : temps pour aller au travail + temps de travail du matin + temps de déjeuner + temps pour rentrer du travail. Ce qui, pour 8h de temps de travail demandé par l’employeur, revient à une journée de travail d’environ 10 à 12h investie par le salarié.

Ceci nous amène au troisième point évoqué dans le titre de l’article : le temps de travail. Du point de vue de l’entreprise, on attend une production que l’on peut mesurer en termes d’heures de travail effectuées (mesure un peu bidon à mon goût, mais mesure admise comme valable). L’entreprise n’a aucun intérêt à voir ses salariés écouter RTL dans leurs voitures pendant une heure aller et une heure retour.

Ainsi réduire le problème du logement signifie également réduire celui des transports et cela influera également sur un des objectifs de la réduction du temps de travail : dégager du temps de loisir.

Quelques idées en vrac si l’on souhaitait se pencher sur le problème avec autres choses que les idées idiotes du DAL (Droit Au Logement) [2] :

  1. Paris est une des capitales les plus petites et les plus denses du monde, pourquoi ne pas l’agrandir et y inclure toutes les villes environnantes qui ne sont plus que des subdivisions administratives qui ne correspondent pas à un découpage urbain réel ? Peut-être que ça signifie même aller jusqu’à inclure la quasi totalité de l’Ile-de-France ? Cela pourrait peut-être forcer la gestion des routes à ne pas être faite par des élus de piétons. De manière générale, l’échelon de réflexion correspondrait à une réalité urbaine, et pourrait justifier des extensions de métro ainsi que des réflexions plus globales sur les transports. Sur un plan économique, des zones qui sont actuellement des zones qui vivent en tant que périphéries de la capitale à devenir de vraies zones économiques, basées à Paris et qui mériteraient une desserte entre elles digne d’une mégalopole. Je note qu’il est plus rapide de faire Paris-Lyon que de rejoindre deux points éloignés en banlieue. Cette idée est celle du grand Paris en un peu plus ambitieux à ce que l’on m’a dit.
  2. Cesser toute logique urbaniste visant à éloigner les entreprises de certaines zones, pour les grouper dans d’autres. Si ça avait un sens à l’époque industrielle, ça n’en a plus et, au-delà des considérations morales liées au dirigisme urbain, penser un territoire en tant que découpage entreprise / habitation / commerce / éducation, c’est institutionnaliser le besoin du transport et les problèmes de temps / logistique qui y sont inhérents.
  3. Cesser la logique du permis de construire telle que nous la connaissons. Le principal problème de beaucoup de projets immobiliers est le permis. Si on ne peut construire à Paris, on peut envisager de construire en banlieue. Une législation moins sujette à l’arbitraire sur la construction permettrait de développer celle-ci, et permettre son développement par d’autres que les grands groupes de BTP qui sont de plus en plus seuls à pouvoir s’offrir le lobbying (la corruption légale) qui permet de convaincre les élus.
  4. Minimiser les besoins de déplacement physique pour l’accès aux services publics, ce qui aurait pour effet de diminuer le gain créé par le fait d’habiter près d’un grand centre urbain.
  5. Faire tourner les transports publics 24/24 pour en faire une vraie alternative à la voiture.
  6. Supprimer les contraintes légales en termes d’horaires de travail pour profiter au maximum du point précédent, et permettre un étalement des flux sur les routes et dans les transports en commun.

Les décisions publiques étant généralement en retard de 2 à 4 décennies, voici quelques points d’actions décentralisées qui pourraient s’avérer utiles :

  1. L’utilisation de nouveaux moyens de transports se superposant à ceux déjà évoqués dans l’article. Ce qui est déjà le cas avec le scooter, on pourrait aussi y penser mais je pense que le covoiturage « journalier » est à exclure, il représente un gain purement financier très limité quand on le compare aux problèmes d’organisation qu’il crée.
  2. Le développement de moyens de logement alternatifs : oui, la colocation, mais aussi le couch surfing ou l’échange de logement pour les vacances, qui sont encore des approches de contournement liées au coût important du logement.
  3. Le développement du travail à domicile, ce qui implique d’avoir un certains nombres d’outils techniques ou organisationnels. Ce concept est déjà une réalité pour beaucoup de cadres en période de grève voire de manière quotidienne. On peut en revanche difficilement l’étendre sur une gamme très importante de métiers.
  4. La fuite de la région parisienne à tout prix quand l’activité professionnelle le permet. Point qui sera de plus en plus valable pour tous les business en ligne ou les entreprises qui n’ont pas de besoins importants d’interactions avec le monde extérieur : faible besoin de main d’œuvre, faible besoin de partenaires, faible besoin d’interactions client ou fournisseur direct

PS : avez-vous remarqué que l’on peut parler de logement sans parler de loyers impayés, de plafonnement des loyers, de logements inoccupés ou de méchants propriétaires / locataires. Serait-ce simplement des symptômes ?

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Sur le web.

Notes :

  1. Voir le calculateur « simplifié » fourni par l’État, juste le fait de savoir que c’est une version simplifiée me fait rire en continu depuis maintenant 20 minutes.
  2. Idées qui consistent dans l’esprit à geindre couché au sol en maudissant la propriété privée et en répétant sans cesse que c’est la faute des riches (idée importée de Corée du Nord probablement).